Le livre que publie Touatia Amraoui est fondé sur la recherche doctorale qu'elle a menée sur les activités artisanales dans les villes romaines d'Algérie à partir des publications qui les documentent, de fonds d'archives auxquels elle a pu avoir accès et d'une enquête de terrain conduite sur vingt-trois sites urbains. L'artisanat est y pris au sens large ce qui inclut la production d'objets manufacturés destinés à la vente, depuis la transformation de la matière première jusqu'au produit fini ainsi que les productions alimentaires et les métiers de la construction. S'agissant de sociétés dont l'une des caractéristiques était le mépris dans lequel était tenu le travail, l'archéologie de l'artisanat avait occupé une position secondaire par rapport à celle qui portait sur les activités nobles, celles que relèvent de la vie civique et de l'otium. Les données épigraphiques permettaient déjà de dresser la liste des activités exercées par des artisans qui sont, avec les « boutiquiers », l'une des deux composantes de la catégorie sociale des « gens de métiers ». J. M. Lassère les a utilisées pour dresser le tableau de l'activité manufacturière qui répondait aux besoins des populations urbaines (Lassère Reference Lassère2015, 197 et 229–31) et N. Tran pour esquisser celui de l'organisation du monde du travail dans les cités (Tran Reference Tran, Berrendonner, Cébeillac-Gervasoni and Lamoine2008, 333–48). Essentiellement funéraire, cette documentation avait été utilisée pour ce qu'elle apportait à la dimension sociale du travail. Mal complétées par des représentations figurées, les sources épigraphiques ne donnent pas une représentation correcte des réalités matérielles du travail des artisans et de la localisation de leurs ateliers. Pour les atteindre, il fallait recourir à l'archéologie.
Cet ouvrage se distingue donc d'abord par la masse de documentation qu'il apporte sur la diffusion des techniques artisanales romaines mise en oeuvre dans une région de l'Empire dont on soupçonnait la richesse dans ce domaine. L'espace géographique envisagé est celui de l'Algérie dont le territoire correspond aux provinces de Maurétanie Césarienne et de Numidie et à la partie orientale de l'Afrique Proconsulaire. Le terme « cité » utilisé dans le titre est en effet pris au sens restreint de « ville » ou si l'on préfère celui d’ « agglomération urbaine ». Ce choix est justifié par l'opportunité qu'offrent à une telle étude les dégagements systématiques dont les villes romaines ont fait l'objet. À la fin du XIXe s. et dans la première moitié du XXe s. en Algérie, la valorisation des racines romaines de la colonie avait privilégié la fouille des centres monumentaux, des grands monuments et des domus aristocratiques et même de villes entières, symboles de la romanité africaine (Dondin-Payre Reference Dondin-Payre, Benoist, Daguet-Gagey and Cauwenberghe2011, 49–70). À cette politique succédèrent entre 1957 et 1960 de grands chantiers archéologiques qui accompagnèrent des mises en chantiers de logements dans le cadre du plan de Constantine. À Sétif et Cherchell, ils anticipèrent l'archéologie de sauvetage qui devait se développer en France dans les années qui suivirent. Dans tous les cas, le dégagement de vastes superficies nous prive de la connaissance des contextes. Les inconvénients d'une méthode qui d'ailleurs n’était pas particulière à l'Algérie sont évidents. Mais, comme le soulignent J.-P. Brun et S. Drici dans la préface à ce volume, il faut les assumer et en exploiter la dimension positive.
T. Amraoui donc s'est attachée aux dimensions matérielles de l'artisanat, aux ateliers, à leur localisation, à l'outillage et aux savoir-faire particuliers que requiert une production spécifique que l'on qualifiera de manufacturière pour éviter le débat sur la qualification d'industrielle de telle ou telle de ces activités. La matière est d'abord présentée dans une première partie, la plus importante (180 pages), dans vingt-trois notices réparties selon l'ordre alphabétique entre trois dossiers correspondant chacun à une province romaine. Ces notices urbaines sont très inégales. Leur importance est fonction de celle des fouilles qui y furent réalisées et de l'accessibilité des données. Cinq sites se distinguent par la quantité des données qu'ils fournissent : deux en Maurétanie Césarienne (Caesarea/Cherchell et Tipasa) et trois en Numidie (Tiddis, Djemila et Timgad). Ces dernières figurent parmi les « Villes d'Or » qui, sous la plume de l'académicien L. Bertrand, « s'opposent, en un contraste saisissant, aux villes blanches de l'Islam » (Bertrand Reference Bertrand1920, 695–709). Elles furent considérées comme les « bijoux » de la colonie. Une seconde partie exploite les données issues de cet inventaire en les regroupant en trois chapitres selon qu'il s'agit des productions alimentaires (boulangeries, huileries et chais), des artisanats du textile (filage, tissage, teinturerie et foulons) ou du feu (céramique, verre et métal). À l'intérieur de ces grandes catégories, les différentes installations sont décrites avec une grande méticulosité en suivant la chaîne de production. La documentation primaire a été revue et une lecture historiographique en a été faite. Quand cela était possible, T. Amraoui est allée sur le terrain pour vérifier et compléter les publications antérieures. Elle a prolongé l'enquête dans les musées par l’étude de l’instrumentum. Pour suppléer les inévitables lacunes documentaires, elle fait appel à l'ethnographie. L'interprétation des structures et des objets a bénéficié des progrès de l'archéologie dans ce domaine et des comparaisons rendues possibles par les plus récents travaux dont ces différents artisanats ont fait l'objet. Ce sont plus particulièrement ceux de J.-P. Brun pour l'huile et le vin, ceux de Ph. Borgard, de N. Monteix et des équipes internationales qui ont travaillé sur les sites de Pompéi et d'Herculanum pour la boulangerie et le textile, ceux de M. Bonifay pour la céramique et de D. Foy et P. D. Nenna pour le verre. On retiendra dans la série des cas examinés, les corrections qu'elle apporte à des interprétations erronées ou approximatives. À Tipasa où il existait une importante installation de salaison, des « boutiques à dolia » ont été interprétées comme des fabriques de garum plutôt que comme des installations de stockage. C'est incontestablement le dossier des artisanats du textile, le mieux représenté sur les sites urbains algériens, qui a le plus bénéficié d'une relecture critique de ces installations grâce à la distinction entre les ateliers de foulons et les teintureries. À Tiddis, les cuvettes de foulons ont été confondues avec celles de potiers et à Timgad les fullonicae l'ont été avec les teintureries. À Hippone, des thermes ont été pris pour des installations artisanales et des cuves pour des teintureries ou des fullonicae alors qu'il s'agit plutôt de salaisons.
Une troisième partie est consacrée à ce qu'apporte documentation présentée sur la place des ateliers dans les villes étudiées. Cette « topographie de l'artisanat » fait justice de l'existence hypothétique de groupement d'artisans en quartiers. Cette hypothèse doit sa notoriété aux travaux de l'architecte A. Ballu qui dirigea les fouilles de Timgad. Dans leur Manuel d'Archéologie, R. Cagnat et V. Chapot avaient érigé le plan de ce site devenu emblématique en « modèle rituel » de la ville romaine régulière (Cagnat et Chapot Reference Cagnat and Chapot1917, 59, fig. 27). Dans sa démarche, comme elle l'explique, « la fonction artisanale de ces espaces venait compléter idéalement sa perception de la ville antique composée de secteurs de la vie civique, religieuse et commerciale » (p. 363). Par la suite, le concept fut appliqué par A. Berthier à Tiddis et par J. Lassus aux vastes dégagements opérés dans les années 1960 à Cherchell. En fait, à l'exception des potiers à Tiddis, aucune des études de cas conduites ne permet d'envisager de regroupement d'artisans dans un quartier. J. Lassus avait attiré l'attention sur le caractère illusoire du développement des fouilles de Timgad. Les vérifications réalisées sur le site par T. Amraoui apportent confirmation. Le « quartier industriel sud » du plan de Ballu était occupé par une domus, par des habitations modestes et des « boutiques » de commerçants plutôt que par des ateliers d'artisans. De même, l'hypothèse d'une concentration d'ateliers textiles dans le quartier nord-est formulée par A. Wilson est remise en question. Au lieu des vingt-deux, ils seraient au nombre de onze ou douze, soit à peine plus que dans le castellum de Tiddis. En fait, les ateliers sont localisés aussi bien dans les quartiers réputés résidentiels qu'en périphérie des villes, ce qui recoupe les constatations effectuées en Italie dans les villes du Vésuve ainsi que dans le reste du monde romain. Une telle localisation s'accorde avec la distinction que l'on fait entre l'ouvrier et l'employé d'usine dans l'industrie moderne et l'artisan qui s'en distingue par son indépendance. Les gens de métiers qui sont à l’époque romaine pour un bon nombre des esclaves ou des affranchis peuvent exercer leur activité aussi bien dans la domus de leur patron qu'en dehors d'elle. C'est particulièrement vrai pour les artisanats du textile pratiqués traditionnellement dans un cadre domestique.
La conclusion de cette partie est consacrée aux débats sur l'origine des richesses mobilisées dans les grands programmes monumentaux qui ont fait la renommée des villes romaines d'Afrique et sur la définition sociale de la ville antique. T. Amraoui tente de leur appliquer le concept de la « ville de consommation » qui doit à Moses Finley sa forme et sa notoriété auprès les historiens et archéologues anglo-saxons. Pour contribuer à une théorie générale des systèmes économiques et de modes de domination, celui-ci opposait l’économie gréco-romaine à celle du Moyen Âge et des Temps modernes en Europe occidentale : la ville était définie dans l'une comme un centre de consommation (consumer city) et dans l'autre comme un centre de production (producer city). Christian Goudineau l'avait appliqué à la ville romaine en Gaule. Par la suite, le concept a embarrassé ses disciples. K. Hopkins, l'un d'eux, a élaboré un autre modèle, celui de la « processor city », qui en fait l'intermédiaire entre la campagne et l'Empire, en particulier du point de vue fiscal. Dans le cas présent, on est frappé par le décalage que l'on constate entre une formulation à laquelle l'utilisation de l'anglais confère une dimension conceptuelle – « consumer city versus producer city » – et ce qui ressort de la topographie et de la nature des ateliers dans les deux villes de Timgad et Tiddis, les seules (avec Djemila peut-être) pour lesquelles cette problématique est envisageable. Cela justifie l'opinion de J. Andreau qui, tout en en reconnaissant la contribution de ce thème « à une analyse plus approfondie de la ville et des campagnes antiques et à davantage de conceptualisation sur les structures de l’économie et de la société gréco-romaine », juge décevant le bilan des débats suscités (Andreau Reference Andreau2017, 762–70).
Dans le cas présent, il en va de même de la distinction administrative et géographique entre « villes internes » et « villes du littoral » que propose T. Amraoui à partir du cas de Lepti Minus qui relèverait d'un autre type, celui de la commercial city. Mais en Césarienne, les amphores de Tubusuptu sont les seules qui attestent une exportation et cette ville est à l'intérieur, même si elle n'est qu’à une trentaine de kilomètres de Saldae (Bejaia) ! Le cas des villes d'Afrique me confortent dans la conviction que ces modélisations relèvent d'une pure rhétorique et conduisent à une impasse (Leveau Reference Leveau1983, 275–89). En revanche, dans le domaine économique, ce travail renouvelle une question dont A. Wilson avait déjà montré l'intérêt, celle de l'artisanat africain du textile (Wilson Reference Wilson, Alfaro, Wild and Costa2004, 155–64). Celle-ci était soulignée par un passage de l’Expositio totius mundi et gentium l'une des rares sources écrites qui documentent cette production pour le IVe sFootnote 1. La commercialisation de vêtements (vestes) y est mentionnée pour la Maurétanie aux côtés des esclaves (mancipia) et celle de vêtements diverses pour la Numidie. L’Africa n'y figure pas explicitement. Mais on peut supposer qu'ils sont compris parmi les bona dont la province dispose. Vestis, le terme utilisé, désigne plus généralement les vêtements. Mais par l'Histoire Auguste, on apprend qu'en même temps que des vêtements, de tunicae linae Afrae (Vie d'Aurélien XII, 1) et des biri Africani (Vie de Carus, Carin et Numérien XX, 6), l'Afrique produisait des tapis (tapetia Afra) et la Maurétanie des couvertures (stragula Maura) (Vie d'Aurélien XII, 1). Dans son commentaire du passage de l’Expositio, J. Rougé s’étonnait de la mention de la Maurétanie. Il s'agissait pour lui d’« une extrapolation de l'auteur qui, connaissant l'industrie textile africaine, a pensé que la Maurétanie y participait » (Rougé Reference Rougé1966, 319). Pour l'heure, T. Amraoui connaît dans cette province seulement une présomption de teinturerie à Caesarea. Mais, compte tenu de l’état du dossier archéologique et de l'intérêt pour le commerce des textiles dont fait preuve l'auteur de ce texte, l'information apparaît crédible. La matière première des vêtements et des tapis était fournie par la laine des moutons élevés sur les Hautes Plaines d'Algérie et sur leurs marges arides dont les steppes étaient particulièrement propices à ce type d’élevage (Leveau, Reference Leveau and Guédonà paraître). Il faut donc faire une place à cette production aux côtés des produits alimentaires qu'elle exporte, le blé, l'huile surtout et probablement aussi le vin. Les résultats obtenus dans son enquête par T. Amraoui renouvellent la question et légitiment son projet de la poursuivre en l’étendant aux sites urbains d'Algérie qui n'ont pas été traités et surtout en l’élargissant à l'espace rural. Ce point est essentiel. Car, comme elle le souligne, la ville ne peut pas être envisagée sans l'espace rural. C'est plus particulièrement vrai pour l'oléiculture et la viticulture dans la mesure où les olives sont pressées et le raisin foulé principalement dans les villas ou les agglomérations rurales. C'est aussi vrai pour les salaisons. J.-M. Lassère en a publié une carte qui traduit parfaitement l’état des recherches. Le littoral algérien y forme un vide entre le littoral de la Tunisie et celui du Maroc de part et d'autre du détroit. Le secteur de Cherchel et de Tipasa fait exception pour la simple raison qu'il a fait l'objet de prospections (Lassère Reference Lassère1977, 369, fig. 39).