L’histoire des émotions est actuellement l’un des chantiers historiographiques les plus féconds à l’origine de recherches tout à fait variées. Béatrice Delaurenti a choisi l’approche doctrinale fondée sur l’étude approfondie d’une notion, la compassio, au sein du discours scolastique, et plus spécifiquement du discours philosophico-médical des xiiie-xve siècles. Autant donc signaler tout de suite que le sous-titre est plus évocateur du contenu de l’ouvrage que son titre : il n’est question ni des émotions collectives (que la notion de compassio ne prend pas en compte) ni de la place des émotions dans la société, mais de la construction et du fonctionnement du discours scientifique médiéval à travers une réflexion stimulante.
La compassion revêtait au Moyen Âge un sens large proche de sa signification actuelle. Vincent de Beauvais la définissait comme « une force ou une affection par laquelle, à cause de la douleur d’un proche, une certaine affection est générée dans l’esprit de celui qui souffre avec lui » (p. 274). Toutefois, au moins à partir de la fin du xiiie siècle, le terme fut utilisé dans un sens technique pour désigner « une réaction psychique ou corporelle provoquée par le comportement d’autrui et consistant le plus souvent en une imitation de ce comportement » (p. 12), l’exemple classique étant celui de la contagion du bâillement. Cette seconde signification constitue l’objet principal de l’ouvrage qui entend « étudier la trajectoire d’un mot, d’une notion, les explications qu’elle suscite dans la culture savante et universitaire des xiiie-xve siècles » (p. 13) afin d’en éclairer les enjeux sociaux en replaçant la production discursive dans son contexte social. Le livre s’articule en deux parties : l’étude de la construction de ce concept nouveau est suivie de celle de ses échos dans différents discours scolastiques.
Le terme de compassio (l’utilisation du latin permet d’en noter le sens technique) apparaît au xiiie siècle dans la traduction latine d’un recueil grec de questions naturelles et médicales, composé entre le ier et le ve siècle, mais alors attribué à Aristote : les Problemata physica. La section vii de ce recueil réunit neuf questions différentes (parmi lesquelles celle du bâillement, celle de savoir pourquoi le bruit de l’eau donne envie d’uriner, celle du frisson éprouvé à la douleur d’autrui, mais aussi des questions relatives à la contagion des maladies) sous le titre général de compassio. Cette traduction est l’œuvre de Barthélémy de Messine qui travaille à la cour de Manfred en Sicile. Mais ce sont les commentaires du xive siècle qui forgent et diffusent la notion. Le commentaire fondateur, achevé en 1310, est celui de Pierre d’Abano, médecin et philosophe actif dans les universités de Paris et de Padoue. C’est ce texte qui construit le concept et qui sert de fondement à la réflexion des commentaires postérieurs : l’anonyme (Felix qui potuerit) produit à Paris ou à Oxford dans la première moitié du xive siècle ; celui d’Erfurt qui provient d’un milieu mendiant à la même période, non attribué également, tout comme le commentaire bavarois produit dans un milieu monastique germanique au xive siècle ; le commentaire sous forme de questions de Jean de Spello, un médecin actif à l’université de Pérouse vers 1355 ; et enfin celui (accompagné d’une traduction française de l’œuvre) du maître en médecine parisien Évrart de Conty, vers 1380.
Delaurenti a fait le choix d’aborder successivement les différents problèmes (la douleur à distance, le bâillement, le frisson, la contagion), ce qui lui permet de présenter le détail des argumentations, dans un souci constant de ne pas écarter l’étude doctrinale des textes, contrairement à d’autres approches en histoire intellectuelle qui ont renoncé à cet aspect. Un des intérêts majeurs de l’argumentation réside dans le fait de montrer comment ces questions en apparence anecdotiques sont au cœur de réflexions fondamentales sur la différence entre un acte naturel et un acte volontaire, l’articulation de l’âme et du corps, l’écart entre l’humain et l’animal, la différence entre la santé et la maladie, la place de l’homme dans le monde.
En outre, cette étude permet d’illustrer le fonctionnement des commentaires qui, tout en provenant de milieux divers et en étant nettement différents les uns des autres, que ce soit par leur méthode, leur longueur, leur attitude par rapport au texte original, ou leurs choix interprétatifs, n’en dessinent pas moins une tradition textuelle définissant la compassio. On observe que le poids de l’autorité aristotélicienne ne s’oppose pas à l’apparition de problématiques nouvelles, comme celle de l’action à distance, ou de solutions inédites, comme celle qui consiste à attribuer un rôle fondamental à l’imagination en tant que « rouage essentiel d’un fonctionnement harmonieux en l’homme de l’âme et du corps » (p. 79). Dans le cas de la contagion, en une période marquée par la peste, c’est la thématique de la corruption de l’air qui reçoit une place centrale tout à fait inédite. La seconde partie de l’ouvrage entend mettre en perspective cette tradition textuelle, en en recherchant les traces dans des écrits antérieurs, contemporains ou postérieurs produits par d’autres discours scolastiques. L’enjeu de cette recherche est d’étudier non seulement la portée du concept de compassio, mais aussi le fonctionnement des discours scolastiques et leur éventuelle porosité. Elle vise à définir comment le discours médico-philosophique des Problemata prend place dans les autres discours qui émanent de l’institution scolastique.
Une telle recherche a imposé une double démarche : partir à la fois du mot compassio et du phénomène tel qu’il a été défini par Barthélémy de Messine et Pierre d’Abano. Même si l’ouvrage qui repose sur l’étude successive de différents types de discours ne le formule pas ainsi, c’est l’écart entre les deux (le mot et le phénomène) qui demeure frappant. En effet, du côté du discours théologique et pastoral, le mot de compassion est très présent mais il est employé soit dans le sens commun, soit dans un sens plus précis qui en découle directement, celui d’un mouvement affectif qui pousse à l’acte de miséricorde, ce qui ne correspond pas à ce qu’ont défini Barthélémy de Messine et Pierre d’Abano. La compassion des théologiens, qui est largement volontaire, est très éloignée de la compassio au sens technique des Problemata qui est une passion involontaire. Les « points de passage » (p. 164) entre les deux, que l’auteur pense identifier, semblent bien dérisoires.
En revanche, les textes médicaux salernitains de la fin du xiie siècle sont si proches des questions abordées dans les Problemata que l’on peut affirmer que ceux-ci ont circulé dès cette époque, sans qu’il soit possible de décrire avec certitude les circuits empruntés. Dans ce cas néanmoins, le mot de compassio est absent, ou seulement présent dans son sens théologique. L’étude de la réception de Galien (qui emploie le terme de compassion dans un sens commun) et d’Avicenne (qui évoque les influences d’un être sur l’autre sans utiliser le mot de compassio) conforte l’idée que le concept de compassio, tel que l’a forgé Pierre d’Abano en utilisant la traduction de Barthélémy de Messine, constitue une rupture dans l’histoire de la notion de compassion.
Sa diffusion en dehors des commentaires aux Problemata demeure en revanche très limitée. Les textes médicaux des xive et xve siècles – même lorsqu’ils ont été écrits par des personnes qui, à l’image de Gentile da Foligno, avaient lu le recueil – ne reprennent à leur compte ni le terme de compassio, ni le cadre dans lequel il est replacé. Certes, plus tard, se constituent au sein du discours médical des dossiers d’exemples et de questions qui recoupent ceux des Problemata, si bien qu’il est évident que le phénomène est désormais bien identifié, sans pour autant être désigné sous le terme de compassio. De ce point de vue, « l’histoire de la compassion, au Moyen Âge, est celle d’un désaveu » (p. 293). Delaurenti l’explique par le cloisonnement des traditions textuelles et par les stratégies de positionnement : des docteurs italiens en médecine soucieux d’affirmer leur autonomie intellectuelle évitent de reprendre un concept qui rappelle la philosophie, d’une part, et l’influence parisienne, d’autre part. On pourrait aussi considérer que c’est la prégnance du sens commun et pastoral de la compassion qui a fait obstacle à l’essor du sens technique de compassio.
Cet ouvrage offre un bel exemple de méthode en histoire intellectuelle. Sans négliger l’étude doctrinale, l’auteure replace la constitution des discours dans des enjeux à la fois intellectuels et sociaux. Elle propose aussi, à travers un exemple précis, de réfléchir à la diffusion des théories : une expansion à la fois large (car elle couvre toute l’Europe et des milieux variés) et limitée (car elle sort péniblement du cadre des commentaires aux Problemata). Delaurenti montre ainsi toute l’utilité de la mise en perspective d’un discours et, en cela, son étude constitue sans aucun doute un exemple à imiter.