Il est particulièrement réjouissant de constater que de plus en plus d’ouvrages étrangers de référence sont désormais accessibles en français. D’abord paru en 2016 sous le beau titre de Democracy: A Life (Oxford University Press), cet ouvrage de l’historien britannique Paul Cartledge propose une riche étude sur l’histoire de la démocratie. Comme il l’explique dans sa préface, l’auteur y a réuni un « ensemble de leçons données entre 2009 et 2013 à Cambridge, devant des étudiants d’histoire et de lettres classiques » ; ce cours aurait pu s’intituler, précise-t-il, « les démocraties grecques anciennes » (p. 11). En effet, si le propos est largement centré sur l’Athènes classique, l’historien explique, au fil des pages, comment le régime démocratique a été mis en place et expérimenté à des degrés divers par de nombreuses autres cités grecques. Il tente également de démontrer, de manière plutôt originale, qu’Athènes n’a pas connu une mais quatre démocraties différentes : « la première vécut de 508-507 à 462-461 (ou 451-450), la deuxième de 462-461 à 404, la troisième de 403 à 336, enfin la quatrième de 336 à 322 » (p. 114-115, voir également p. 151-152). Il remarque d’ailleurs que « c’est aussi […] le nombre d’espèces de démocratie identifiées par Aristote » (p. 115).
L’ouvrage, qui comporte vingt chapitres, est organisé en cinq actes : le premier présente les sources et discute de l’émergence de la cité et de la question politique ; le deuxième se concentre sur la mise en place et la pratique de la démocratie, de la Pnyx au port du Pirée, en passant par Éleusis, sans oublier un détour par Syracuse, Naxos et même Sparte ; l’acte III, plus bref, se concentre sur le ive siècle ; l’acte IV commence à l’époque hellénistique pour s’achever à la Renaissance, quand l’acte V s’ouvre sur l’Angleterre du xviie siècle pour se terminer avec les travaux de John Stuart Mill et de George Grote, sans négliger la France du tournant du xixe siècle.
L’organisation générale du volume est donc, dans les grandes lignes, chronologique et le propos est le plus souvent centré sur les événements. Cependant, non seulement P. Cartledge ne s’interdit pas quelques allers-retours féconds tant au cœur de la période classique qu’avec l’époque contemporaine, mais en outre il accorde une attention particulière à la théorie de la démocratie, qu’il examine à plusieurs reprises : Aristote est ainsi fréquemment convoqué, au point que l’on peut dire que sa pensée sous-tend l’ensemble de l’ouvrage. L’historien ne s’attarde pas, en revanche, sur le fonctionnement des institutions démocratiques : l’Assemblée, la Boulè et l’Héliée sont présentées en quelques pages seulement, de même que le théâtre. Il n’évoque que rapidement le tirage au sort, la rotation des charges ou encore la délibération, autant de pratiques démocratiques qui auraient mérité de faire l’objet de développements un peu conséquents : en effet, ils constituent précisément ce qui fait l’originalité et la force de la démocratie athénienne par rapport à d’autres expériences qualifiées de démocratiques – P. Cartledge le dit lui-même lorsqu’il examine la République romaine (p. 255-256 notamment). De même, on peut s’étonner que le système des liturgies ne soit clairement expliqué que p 218, au cours d’un chapitre consacré à « la démocratie athénienne à ‘l’âge de Lycurgue’ », d’autant que l’ouvrage est dédié à Josiah Ober, l’auteur de Mass and Elite in Democratic Athens Footnote 1.
Tout au long de l’ouvrage, P. Cartledge fait état des débats historiographiques de façon précise et efficace, sans éluder les difficultés et en exposant sa position clairement : c’est le cas, par exemple, à propos de la question de savoir si « la démocratie ‘restaurée’ de 403 était […] la même que celle qui avait gouverné Athènes de 462-461 à 404 » (p. 113). Identifiant très clairement les termes de la controverse, il explique se ranger « du côté de ceux qui considèrent qu’il n’y eut pas de changement essentiel après 403, excepté peut-être dans l’atmosphère et la tonalité du débat », estimant par ailleurs que, « au point de vue du nombre et de la proportion de citoyens impliqués dans la vie civique », Athènes fut plus démocratique après 404 qu’elle ne l’avait été auparavant (p. 114).
On en regrette d’autant plus que la question des femmes, de leur place et de leur rôle dans l’Athènes démocratique, soit évacuée en quelques pages à peine, dans une sous-section intitulée « l’invisibilité des femmes » (p. 140-143) : l’auteur commence par présenter la « vision négative du rôle de la femme dans la vie politique de la cité » (p. 140) que développe Aristote dans La Politique, pour en conclure que « le philosophe ne faisait que traduire et illustrer les conceptions du citoyen grec moyen » (p. 141). Il explique que si les femmes étaient qualifiées de politides, « elles n’étaient pas citoyennes en un sens politiquement actif, et cela précisément parce qu’elles étaient juridiquement privées de presque toute capacité d’action au sein de la sphère publique ». Il affirme encore que « dans la réalité du temps, les Athéniennes n’étaient pas même supposées être vues en public » (p. 141, nous soulignons). Même s’il nuance peu après (« [i]déalement parlant bien sûr, puisque dans la réalité du temps du temps il était impossible de maintenir hors de vue la plupart des citoyennes adultes » [p. 141], nous soulignons), même s’il mentionne le travail des « femmes issues des foyers pauvres » et évoque la grande prêtresse d’Athéna Polias et Aspasie de Milet, la compagne de Périclès, l’insistance sur cette volonté d’invisibilisation des femmes et sur l’incapacité qui était la leur est surprenante, y compris pour un ouvrage dont la version originale est parue en 2016. Il ignore totalement les importants travaux de Violaine Sébillotte Cuchet, pour ne citer qu’elle, qui redonnent aux Grecques la place et le rôle, importants, qui étaient les leursFootnote 2. La loi dite de Périclès sur la citoyenneté de 451/450 est évoquée, mais rien n’est dit de son importance sur la vie des Athéniennes, qui, d’une part, ont été dès lors placées sous un étroit contrôle, notamment dans le cadre du mariage, mais qui, d’autre part, ont acquis une place essentielle au cœur de la cité, comme en témoignent, ainsi que l’a montré Robin Osborne, les stèles funéraires féminines à partir de cette époqueFootnote 3. Enfin, si l’historien renvoie, de façon très lapidaire, aux travaux de Lisa Nevett dans les « Références » placées en fin de volume, rien n’est explicitement dit de l’apport de l’archéologie à la question du gynécée.
D’une manière générale, les sources archéologiques sont largement laissées de côté – ce qui est regrettable. Outre l’exemple du gynécée, on peut évoquer celui, pourtant passionnant, de la Pnyx, de son occupation tout au long de la période et de ses divers réaménagements. Il est seulement dit qu’elle a été occupée par l’ekklèsia dès les réformes de Clisthène en 508/507 : si c’est en effet la position de certains archéologuesFootnote 4, comme l’a souligné Jean-Charles Moretti, « la tendance actuelle est d’associer sa construction aux réformes d’Éphialte, plutôt qu’à celles de Clisthène et donc de dater l’aménagement du premier état de la Pnyx non pas vers 500, mais vers 460‑450 » : « […] il est plus que vraisemblable que les assemblées se tenaient précédemment sur l’Agora »Footnote 5.
En lisant cet ouvrage, on doit, comme les heureux étudiants de P. Cartledge, accepter de se laisser emporter au gré de la pensée du savant qui ne mène pas toujours là où on l’attendait : cela contribue à rendre la lecture de cet ouvrage assez réjouissante. Ainsi, au chapitre 10, l’historien rompt avec le rythme de l’ouvrage pour nous offrir la mise en parallèle de trois procès, celui du bien mal nommé Dèmos, qui engagea Antiphon pour se défendre des accusations portées par Érasistratos autour d’une affaire de paons, animal de luxe s’il en était, celui de Socrate et celui de Ctésiphon, attaqué par l’orateur Eschine pour avoir fait décerner à Démosthène une couronne d’or pour son dévouement envers la cité. Il montre de façon très féconde comment ces trois affaires « jettent une lumière particulièrement vive sur la haute société, la politique étrangère et politique religieuse athéniennes, sur les rivalités et leurs dynamiques dans la lutte pour obtenir l’oreille et la faveur du dèmos » (p. 177).
D’autres fois, il faut le dire, le fil de la pensée du savant est plus compliqué à suivre. C’est notamment le cas lorsqu’il passe d’un sujet à l’autre sans transition aucune (ainsi p. 148, dans une section pourtant intitulée « Le port du Pirée », il change complètement de sujet à mi-parcours : « Enfin, il est juste que nous abordions la question de la mort »), lorsqu’il glisse rapidement sur des moments importants (la restauration démocratique de 411, par exemple, qu’il élude davantage encore que Thucydide, p. 170-171, mais aussi la reprise du pouvoir par les démocrates menés par Thrasybule en 403, p. 172), lorsqu’il n’explique pas un événement pourtant présenté comme notable (par exemple, la paix de Philocrate, dont les termes ne sont pas évoqués, p. 211), ou encore lorsqu’il assène un jugement aussi inattendu qu’abrupt ou un raccourci surprenant (par exemple, le système des tribunaux athéniens est qualifié de « désastre économique », p. 125 ; la guerre du Péloponnèse « peut presque s’apparenter à une guerre mondiale », p. 224).
Il n’en reste pas moins que ce dense et foisonnant ouvrage est passionnant ; on en regrette d’autant plus que l’appareil critique soit si réduit. L’ouvrage ne comporte en effet pas de notes de bas de page, seulement de rares « Notes » en fin de volume (entre deux et douze par chapitre), curieusement doublées, à leur suite, par une autre rubrique intitulée « Références » qui, chapitre après chapitre et dans l’ordre de l’argumentation, donne des références précises, renvoyant à la riche bibliographie qui clôt le volume. Ce choix éditorial, qui est aussi celui de l’édition originale, ne laisse pas de surprendre – d’autant que, si au fil du texte, l’historien mentionne régulièrement d’autres spécialistes, il ne cite jamais explicitement leurs travaux. Plus problématique, les références des sources anciennes elles-mêmes ne sont que très exceptionnellement précisées – un choix méthodologique que l’auteur explique dans sa préface, sans vraiment convaincre, avouons-le. On regrette également l’absence d’un index qui aurait permis de circuler dans un texte qui s’avère extrêmement dense ; il en existe pourtant un, fort détaillé, dans l’édition originale.
Enfin, dans le premier chapitre, consacré aux sources, P. Cartledge souligne l’importance de l’iconographie et notamment de la sculpture publique. Et en effet, au fil des pages, il sera question du groupe statuaire des Tyrannicides, de la frise du Parthénon ou encore du bas-relief ornant la stèle dite de la Démocratie où fut inscrite en 336 une loi visant à protéger le régime d’éventuelles aspirations oligarchiques. Cependant, l’ouvrage ne comporte aucune image, aucune reproduction. Ce choix éditorial est d’autant plus surprenant que la version anglaise de l’ouvrage contient un certain nombre (très raisonnable, certes) d’images (ostraka, klérotèrion, groupe des Tyrannicides, lébès gamikos, etc.). Les six cartes proposées par l’auteur dans la version originale, en revanche, ont bien été conservées : fort claires et bien pensées, elles sont présentées en début de chapitre.
Partageant ainsi des cours qu’il a dispensés à ses étudiantes et étudiants cinq ans durant à l’université de Cambridge, P. Cartledge nous offre bien plus qu’une riche synthèse : c’est le regard aussi éclairé que personnel d’un grand savant sur la démocratie. Si l’on peut regretter la nature un peu hybride de ce volume, sans doute trop dense pour être aisément accessible à un public non averti mais sans références, notes de bas de page, ni index, il n’en reste pas moins que c’est un ouvrage important, dont on peut se réjouir de la traduction, qui plus est dans le contexte politique actuel, et pas seulement en France. P. Cartledge se fait fort de nous rappeler que « la démocratie est une plante fragile qui a besoin de soins constants » (p. 312). Qu’il soit lu et entendu.