Introduction
Cent ans après, l'arrivée des troupes françaises en Algérie continuait à être présentée comme « un dénouement heureux et nécessaire »Footnote 2. Si aux yeux de S. Gsell, chef de file des Antiquisants de l'Ecole d'Alger, la société algérienne apparaissait par essence comme colonisable, M. Reygasse ou E. Albertini, textes et documents épigraphiques et archéologiques à l'appui, reconnaissaient la permanence « à travers tous les siècles et sous toutes les dominations [du] fonds berbère de la population de l'Afrique du Nord »Footnote 3. Quelques décennies après la conquête, une chaire d'histoire et d'antiquités de l'Algérie était fondée avec six autres au sein de l'Ecole des Lettres d'Alger tandis qu'une collaboration de célèbres antiquisants, tel Stéphane Gsell (1864–1932), avec l'administration coloniale visait à faciliter la mise en valeur du patrimoine archéologique de l'Algérie. Science née ainsi avec la colonisation, l'histoire de l'Algérie devait en rester longtemps solidaire.
1838, la Bibliothèque-Musée d’ Alger. 1845, le Musée Algérien de Paris.
Dès 1838, A. Berbrugger, secrétaire particulier du Maréchal Clauzel, installa dans l'ancienne caserne des janissaires, rue Bab Azzoun, une bibliothèque-musée dont il fut le premier conservateur (Figures 1 and 2). Face aux découvertes qui se succédaient de vestiges archéologiques, la directive gouvernementale fut de rassembler les pièces les plus intéressantes pour les envoyer à Paris (Figure 3)Footnote 4. Voici ce qu’écrivait le 21 juillet 1840, le Capitaine Carette : « La France accapare une partie de ces richesses ; elle traite l'Afrique comme Lord Elgin traitait la Grèce »Footnote 5. Loin d'exaucer le souhait du Capitaine Carette de fonder des musées en Algérie pour recueillir ces collections, on se mit, entre 1840 et 1845, sur ordre du maréchal Soult, dans le cadre de la Commission d'exploration scientifique d'Algérie, malgré l'opposition de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, à envoyer au Musée Algérien créé à Paris sur décision royale du 26 août 1845, de nombreuses antiquités, principalement romaines et recueillies dans le ConstantinoisFootnote 6. Ainsi le Capitaine Delamare obtient du ministre de la guerre que la mosaïque de Neptune et Amphitrite, découverte en juin 1842 au Coudiat Aty à Constantine, fût enlevée et transportée en FranceFootnote 7; on le chargea, l'année suivante, de réunir et de faire embarquer « les fragments de sculpture et autres débris de l'art antique qui se trouvent épars sur divers points de la province de Constantine », à savoir des sculptures, des bas-reliefs et surtout « une grande quantité d'inscriptions grecques, latines, puniques, et de plusieurs stèles chargées de caractères numidiques. »Footnote 8. La collection algérienne du Musée Algérien constituera, à la fermeture de celui-ci sous le Second Empire, le Musée Africain du Louvre qui ne fonctionnera, en réalité, jamais en tant que tel ; le quatorzième tome de la collection intitulée Musées et collections archéologiques de l'Algérie publiés par ordre de M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux arts sous la direction de M. R. de La Blanchère. Description de l'Afrique du nord entreprise par ordre de M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux Arts lui a pourtant été consacréFootnote 9. Outre les envois du Capitaine Delamare, mentionnons les envois de six caisses d'objets par A. Ravoisié, notamment des fragments de sarcophages chrétiens de Caesarea (Cherchel)Footnote 10, les 10 monuments épigraphes dont trois blocs et près de 50 fragments arrachés au monument de l'allocution de l'empereur Hadrien à l'armée d'Afrique et l'Album de Timgad par J. Letaille et R. Cagnat en 1891Footnote 11. des éléments architectoniques et des panneaux de mosaïque de la basilique de Iomnium par Gavault)Footnote 12. Les envois d’œuvres archéologiques algériennes au musée du Louvre continuèrent, notamment en 1897 : Dalaa (1 objet), Aïn el Halloufa (1 objet), Timgad (26 objets)Footnote 13. L'inventaire publié dans le catalogue du Musée africain du Louvre comprend 259 objets provenant d'Algérie (Cirta, Cuicul, Thibilis, Calama, Theveste, Lambaesis, Rusicade, Sitifis, Mons, Caesarea), 14 de Libye, 112 de Tunisie et un du Maroc ; la liste ne comprend pas les objets détournésFootnote 14.
Salle africaine du Musée du Louvre (E. Fontan et C. Metzger, History of the North African Collections of the Musée du Louvre, fig. 2).

La Bibliothèque-Musée dans le Palais Mustapha Pacha (Archives du Service des Antiquités).

Aprilia Fidelis (M. Dondin-Payre, La commission, p. 19–20).

En Algérie, les collections archéologiques constituées par A. Berbrugger furent d'abord installées, en 1845, dans une dizaine de chambres au Palais de la Djenina, transférées en 1848 dans une maison mauresque, au 18 rue des LotophagesFootnote 15, puis dans l'ancien palais de Mustapha Pacha, rue de l'Etat Major en 1862 : les collections au rez-de-chaussée et dans l'une des salles du second étage, la Bibliothèque au premier étage.
Le musée d'Alger rencontre, écrivait A. Berbrugger, « deux espèces d'ennemis : les premiers voudraient que tout allât à Paris ; les autres que tout restât dans les provinces africaines, au lieu même où chaque chose se découvre »Footnote 16. Déçu en effet par la maigre moisson d'antiquités à Alger, le conservateur entreprit de collecter, au profit de ce qu'il désignait alors comme un musée « central », non seulement des manuscrits arabes en accompagnant l'armée dans ses expéditions, mais également toutes les antiquités dont il avait connaissance, aux dépens des musées locaux, même parfaitement tenus. Il exigea donc le transport à Alger de sculptures de Cherchel telles que Neptune, Vénus, la femme drapée, l'Hermaphrodite et la Vénus en bronze : sous prétexte que les fouilles n'avaient pas été financées par des fonds municipaux. Concurrent de celui de Paris, le musée d'Alger, investi du statut de dépôt central des collections archéologiques algériennesFootnote 17, en réalité un entrepôt d'objets amoncelés, constitué de quatre sections (antiques, monuments indigènes, épigraphies et autres, objets d'art arabe), s'avéra, dès la fin des années 1880, indigne des collectionsFootnote 18. Délégué en Algérie pour mettre sur pied, après la Tunisie, une politique cohérente de muséographie (créer les musées là où ils étaient nécessaires, faire établir des inventaires, publier des catalogues), R. Du Coudray de La Blanchère dressa en 1890 un panorama accablant de la situation des musées : « Le Musée d'Alger est dans un beau palais, mais on ne l'y voit guère. Il y occupe le rez-de-chaussée, dont la cour est jolie, mais les chambres obscures, et où les antiques sont pêle-mêle. C'est, que je sache, le seul musée qu'on visite la bougie en main »Footnote 19. Le 5 décembre 1892 un arrêté du ministère de l'Instruction publique décida de la séparation des deux fonctions – bibliothèque et musée – et de la création d'un nouveau musée dans le quartier de Mustapha supérieur, en face du Palais d'Eté du Gouverneur Général. « … on a voulu en faire un centre d'information où le public et aussi les travailleurs puissent prendre une idée de ce que l'Algérie renferme de documents archéologiques préhistoriques, puniques, romains et arabes; on a cherché, pour chaque groupe, à offrir aux yeux les spécimens les plus importants soit en originaux, soit en moulages, lorsque les originaux sont conservés ailleurs, soit même en photographies, disposés systématiquement, classés chronologiquement : l'établissement forme une sorte d'annexe du cours d'archéologie de la Faculté des lettres, dont le titulaire est directeur du Musée », écrivait, plus de 20 ans plus tard, R. Cagnat »Footnote 20.
Installé en 1896 dans le Parc de Galland (aujourd'hui Parc de la Liberté), le Musée des Antiquités Algériennes et d'Art musulman fut inauguré le 19 avril 1897 par le président de la République Félix Faure en présence du Ministre de l'Instruction publique et du Gouverneur Général de l'Algérie. Il comprit d'abord une section antique et une islamique, constituées à partir du fonds du Palais Mustapha Pacha et des objets de l'Exposition permanente des produits de l'Algérie (armes, trophées, pièces d'artisanat), puis, en 1905, une section préhistoire qui témoignait ainsi du riche patrimoine pré- et protohistorique de l'AlgérieFootnote 21. Agrandi en 1903 puis en 1909, le bâtiment reçut de l'architecte G. Darbéda, à l'occasion de la commémoration du Centenaire, le décor néo-mauresque de sa façade (Figure 4). Cette année là, le Ve Congrès international d'archéologie classique y fut organisé. La collection de préhistoire et une partie des collections d'art musulman furent alors transférées au Musée du Bardo qui venait d’être créé. A la suite du décès en janvier 1932 de Stéphane Gsell, un décret du 11 juin baptisa l'institution Musée Stéphane Gsell.
Entrée actuelle du Musée National des Antiquités (Photo N. Benseddik).

Dans les années 1942–1943, lors des bombardements d'Alger, le musée ne fut pas épargné par la Luftwaffe. Les collections avaient heureusement été évacuées et mises en sécurité en 1939. A la fin de la guerre, il fallut refaire les toitures et les plafonds avant de réinstaller les œuvres ; une grosse opération de nettoyage et de restauration des mosaïques et de la statuaire fut entreprise et une nouvelle présentation muséographique, plus aérée, plus rationnelle et esthétisante, entraîna la mise en caisse de nombreuses œuvres, l’édifice s’étant révélé exigu. On projeta, alors, à partir de 1947, la construction, à côté de l'Ecole des Beaux Arts, dans le parc Gatlif, d'un musée des antiquités distinct de la section islamique. En 1954, seule la première y vit le jour. Nombre de vestiges archéologiques autrefois, déjà en raison de l'exiguïté de la bâtisse, laissés en plein air dans le Parc de Galland, furent transférés en 1955 dans un coin du parc Gatlif à cause de la construction d'une école publique à côté du muséeFootnote 22. Longtemps abandonnées dans des conditions indignes de leur valeur historique, ces pièces archéologiques sont aujourd'hui exposées dans le Parc de l'Ecole Supérieure des Beaux Arts, encore que l'on puisse déplorer que leur exposition aux intempéries ne compromette leur conservationFootnote 23.
Du Musée Stéphane Gsell au Musée National des Antiquités
Sous la direction éclairée du miniaturiste algérien Mohamed Temmam, le Musée Stéphane Gsell et ses collections vécurent le passage à l'Algérie indépendante sans grands bouleversements (Figure 4). Doté d'un financement public sous la tutelle du ministère de l'Education nationale jusqu'en 1970, puis du ministère de l'Information et de la Culture, le musée acquit en 1985, sous celle du ministère de la Culture, une autonomie budgétaire et une nouvelle dénomination : Musée National des Antiquités. En 1997, une journée d’études commémorative du centenaire du musée fut organisée par le directeur de l’époque, sans complexes mais non sans une réaction courroucée nationaliste dans le public. Les actes en ont été publiés dans le n°6 des Annales du Musée, avec un article de trois jeunes attachées de recherches du musée rendant hommage aux conservateurs successifs, ceux de l’époque coloniale y comprisFootnote 24. Le 18 mai 2004, à l'occasion de la journée mondiale des musées, on inaugura, après une transformation aussi lourde que grossière de l'ancien Service des Antiquités, une annexe pour une exposition permanente de numismatique et une autre d'art islamique. Les changements constatés depuis une trentaine d'années sont-ils à la hauteur des riches collections archéologiques du musée?
Collections cherchent musée
Censé être une institution au service de la société, un musée exige les plus hauts critères de pratique professionnelle pour être en mesure, grâce aux connaissances et aux moyens actuels, de transmettre ses collections aux générations futures de manière sûre et en aussi bon état que possible. Au nombre de ses missions essentielles, la préservation des collections impose de protéger celles-ci contre la détérioration et le vol et dans les espaces de travail, les réserves, les expositions et en cours de transport. Dans ce but, les données relatives aux œuvres doivent être inventoriées selon les critères admis par la profession ; or, au Musée National des Antiquités, la documentation est dans un état critique, comme en témoignent les fiches d'inventaire que j'ai réussi, après maintes difficultés, à consulter: fautives, très incomplètes, sans traces d'un quelconque récolement depuis l'indépendance. L'inventaire y contrevient aux règles édictées par l'ICOM: numéro écrit directement sur l'objet, de façon irréversible, souvent sur la partie exposée, entravant parfois l'examen de l'objet. Après diverses tentatives sans lendemain (Mobydoc, Micromus), aucune base numérique des collections n'est disponible: Ajoutons que leur gestion actuelle au Musée National des Antiquités est source de danger pour leur intégrité et à terme leur pérennité: bâtisse en chantier d'urgence depuis des années, œuvres laissées en plein air dans le parc (Figure 5), environnement nocif dans les salles (poussière, humidité, aucune surveillance thermique, pollution ambiante, lumière au néon, vitrines dangereuses pour les œuvres)Footnote 25, matériaux de stockage non conformes dans des réserves inappropriéesFootnote 26, ni luxmètres, ni hygromètres, pas même un déshumidificateur ! La toiture n'ayant pas été complètement rénovée (tuiles et paxalu, feuilles bitumineuses armées pour l'étanchéité), le plafond de la salle des marbres, affecté par des infiltrations d'eau de pluie, menace chaque jour de s’écrouler sur les statues. A titre d'exemple, voici ce qu'on peut lire dans un mémoire qui vient d’être soutenu par une étudiante de la jeune Ecole de Conservation à Alger : « dépôt important de poussière s'est accumulé et incrusté dans les rugosités de la surface ainsi que dans les interstices. »Footnote 27 ; « Les œuvres étudiées présentent des altérations multiples …encrassements laissés par les doigts des visiteurs […] taches de peinture laissées par des travaux entrepris sans précaution »Footnote 28. Le Code de déontologie du Conseil international des musées (ICOM) fixe des normes minimales du degré de performance que le public et les collègues sont en droit d'attendre de toutes les personnes chargées d'assurer et d'exécuter les missions du muséeFootnote 29. Or, au Musée National des Antiquités, le personnel « officiant » dans le « laboratoire de conservation-restauration» n'a pas les qualifications requises pour procéder à des restaurationsFootnote 30 ; seules quelques restaurations ponctuelles, spectaculaires et contestables, par des techniciens étrangers, comme le sarcophage de Rusazus (Azeffoun-Port Gueydon) et le Neptune de Cherchel (Figure 6)Footnote 31 ou les mosaïques envoyées aux expositions de « L'année de l'Algérie en France », sont à signaler. Sauf en cas de transit, les œuvres, au Musée National des Antiquités, ne bénéficient d'aucune police d'assurance ; seule la bâtisse est assurée. Bien sûr, l'assurance ne peut se substituer à la sécurité des collections ni compenser, autrement que monétairement, la perte ou la détérioration d'une œuvre, unique par essence, mais elle fait partie intégrante de la gestion du risque. Enfin, contrairement aux recommandations de l'ICOM, il n'existe dans ce musée aucun plan de prévention consigné par écrit, testé et révisé au moins une fois par an, avec les mesures à prendre avant, pendant et après un sinistre (séisme, incendie, émeute, guerre).
Arc de la période ottomane dans le Parc de La Liberté (Photo N. Benseddik).

Neptune : a)1890 (Doublet, pl 8 ; b) 1899, Marye, n°4 ; c) H. Touati, 5.10 et 11.

Sous prétexte de danger d'inondation par la Seine, le déménagement de l'intégralité des réserves du musée du Louvre à Liévin, un lieu isolé et difficilement accessible, a été décidé contre l'avis de centaines de spécialistes français et étrangers qui dénoncent une initiative visant à séparer le personnel scientifique (ainsi que les spécialistes visitant le musée) de ses inestimables réservesFootnote 32. Les œuvres déportées ne sont pas destinées à être montrées dans leur nouveau bâtiment, mais seront, au contraire, stockées dans des réserves qui doivent encore être construites : « Le Louvre, lui même le produit d'un processus de spoliation, est maintenant spolié à son tourFootnote 33. Les archéologues d'Afrique du Nord, privés pour la deuxième fois du riche matériel découvert dans leurs pays et exporté vers la France au XIXe siècle, seront particulièrement pénalisés par ce déménagement: ils étaient déjà obligés de prendre l'avion pour Paris ; on leur inflige désormais les coûts supplémentaires d'un déplacement aventureux en train jusqu’à Liévin. On ignore tout des œuvres qui y seront envoyées, mais il semble que la totalité y reste longtemps inaccessible. Les collections nord-africaines, reléguées depuis trop longtemps par la direction du Louvre dans les réserves du musée, seront-elles déménagées dans leur intégralité? Quand et comment sera-t-il possible aux chercheurs d'accéder désormais à ces collections africaines? Lors de ma dernière visite, en mars 2015, j'ai été frappée par la rareté des œuvres antiques africaines dans les neuf salles consacrées aux collections grecques, étrusques et romaines ; même la célèbre mosaïque de Neptune et Amphitrite, exhumée à Constantine et aussitôt déportée à Paris, avait disparu de la salle où elle était depuis longtemps exposée ; une note sibylline sur la page web du Louvre nous informe que « Cette œuvre n'est pas visible actuellement dans les salles du Musée »Footnote 34. D'après une responsable du musée que j'ai interrogée, était prévue l'ouverture, vers la fin de l'année 2015, d'une nouvelle salle africaineFootnote 35. L'Afrique du Nord spoliée du XIXe siècle pourrait-elle s'en réjouir alors qu'elle l'est, avec l'opération Liévin, pour la deuxième fois ? Rappelons que le code de déontologie de l'ICOM exige des musées qu'ils favorisent le partage des connaissances, des documents et des collections avec les services culturels des pays et communautés d'origine et qu'ils établissent des partenariats avec les musées des pays ou des régions ayant perdu une part significative de leur patrimoineFootnote 36 ; il évoque même le nécessaire « retour des biens culturels au pays ou au peuple d'origine » : d'ailleurs, en 1937, fut décidée la « mise en dépôt pour une durée illimitée », de certaines œuvres du Musée Africain du Louvre au Musée Stéphane Gsell où « […] ils prendront une signification et une valeur qu'ils ne pouvaient avoir a Paris ; »Footnote 37. Le célèbre monument du Discours d'Hadrien a fait partie du lot, a été en partie reconstitué au musée d'Alger sous la supervision de L. Leschi, directeur des antiquités, mais reste entreposé aujourd'hui dans les inaccessibles réserves du Musée National des Antiquités Footnote 38.
Parce que la vocation d'un musée ne se limite pas à la distraction de touristes dans des galeries d'exposition d’œuvres isolées, les travaux de recherche sont indispensables pour sa mission d'intérêt public et d’éducation. Il doit faciliter aux chercheurs l'accès à ses collections, notamment à ses réservesFootnote 39. Nous avons déjà évoqué le problème des réserves du Louvre, mais le Musée National des Antiquités est le meilleur des mauvais exemples : le chercheur, même autochtone, n'a pas accès aux réserves à moins de disposer d'un sésame de l'autorité administrative ministérielleFootnote 40. Et pourtant, sans ce chercheur, vain est l'espoir pour ce musée, conçu au milieu du XIXe siècle comme un centre de recherche chargé de conduire des travaux scientifiques, et la communauté scientifique de renouveler des catalogues scientifiques plus que centenaires. Premier tome de la série coloniale de catalogues de musées, non exhaustifs, qui avaient pour but de présenter les pièces les plus intéressantes des collections, celui du Musée d'Alger de G. Doublet, en 1890Footnote 41, fut suivi par ceux de G. Marye et J. Wierzejski en Reference Marye and Wierzejski1899Footnote 42, P. Wuilleumier en Reference Wuilleumier1928Footnote 43 et G. Marçais en Reference Marçais1950Footnote 44 ; en 1974, un modeste guideFootnote 45, aucun catalogue scientifique n'a été consacré aux collections du Musée National des Antiquités post-indépendance. Une institution muséale, aujourd'hui, doit aussi développer la diffusion de ses collections au moyen d'une base de données accessible en ligne, tant en direction des spécialistes et des étudiants qu'auprès du grand public ; pour le Musée National des Antiquités où il est difficile au chercheur d'accéder physiquement aux collections autrement qu'en simple visiteur, une telle plateforme numérique n'existe pas. Les musées qui ont à cœur leur mission scientifique conduisent des fouilles, des prospections archéologiques en rapport avec leur spécificité muséale. Jusqu'au trépas du Service des Antiquités au milieu des années 70, le musée d'Alger voyait ses collections archéologiques régulièrement enrichies par ses fouilles en divers points du territoire algérien ; ne disposant aujourd'hui d'aucun chantier de fouilles ou de prospections en Algérie, comment va-t-il à l'avenir enrichir ses collections, sûrement pas avec des saisies douanières d'objets sans provenance assurée ! Evoquons l'important projet de fouilles mené à Achir (commune d'Aïn Boucif), il y a 20 ans, en partenariat avec le musée : le matériel exhumé, déposé à la mairie du village au lieu d’être transféré au musée, semble avoir été totalement détruit par un incendie criminelFootnote 46. Quand rares sont les conservateurs de cette institution à poursuivre des recherches sur les collections mêmes du musée, un projet de monographie archéologique d'Ikosim-Icosium, conduit depuis quelques années par trois universitaires algériennes, dont une occupait un poste de responsabilité au sein même du musée, a eu bien du mal à accéder à la documentation et aux réserves, malgré la signature, en bonne et due forme, d'une convention. Il ne sera pas inutile de rappeler ici que, dans le cadre des publications des collections du musée, à l’époque coloniale, M. Le Glay se chargea de publier divers objets découverts, pour la plupart, près d'un siècle plus tôt, dans les chantiers du quartier de la MarineFootnote 47. Autres temps, autres mœurs.
Un musée a notamment pour noble fonction de diffuser des connaissances et de présenter des collections au public, à des gens de tous âges et de toutes catégories sociales, pour qu'ils participent au savoir et à la culture. Le discours que le MNA produit à travers les modes d'exposition adoptés sert-il cet objectif? Si le matraquage commercial sous la Pyramide du Louvre n'est pas enviable, l'absence totale d'accueil au Musée National des Antiquités, où il se réduit à la vente de tickets, s'est révélée funeste pour cette institution désertée par le public. Là, les commodités basiques, telles que le vestiaire ou les toilettes, sont inexistantes et le joli kiosque où divers produits sont proposés à la vente ne dispose même pas d'un distributeur de boissons. Alors que le musée d'Alger compte plus de visiteurs étrangers que de visiteurs nationaux, le monolinguisme arabe ou le bilinguisme arabe-français sont la règleFootnote 48 ; A part quelques livrets de présentation des objets, en arabe et en français, le musée n'offre pas les outils indispensables à l'orientation du visiteur : pas d'audio-guides, aucun plan-guide multilingue, aucun dépliant visualisant ses différents espaces d'exposition, ses départements, le positionnement d'une sélection d’œuvres phares ainsi que les services pratiques. Point d'explications sur des supports écrits variés, de panneaux didactiques dans les salles, et les cartels d'identification, quand ils existent, sont minimalistes. Il arrive que la presse déplore la désaffection des nationaux pour les musées, mais qu'est-il prévu pour ceux qui, souvent peu familiers de l'institution muséale et des repères culturels qui la composent, en franchissent témérairement l'entrée ? Aucune enquête d'opinion, quantitative ou qualitative, des statistiques des entrées, fiables ou non, qui ne semblent pas plus exploitées que le « Livre d'or » qui se contente d’être là ; comment alors cette institution pourrait-elle mieux adapter l'offre muséale aux attentes des visiteurs ?
La vocation éducative des collections est capitale, mais le Musée National des Antiquités est aujourd'hui loin de pouvoir répondre aux enjeux modernes de démocratisation culturelle. En fait, ce musée peine à attirer un public même restreint et averti. Créée en France dès le XIXe, la visite guidée des collections par un professionnel est assurée au Musée National des Antiquités, pour les délégations officielles ou les groupes, par un personnel insuffisamment formé. Qu'est-il prévu pour les jeunes, qu'on nomme les screenagers en raison de leur attachement à la culture de l’écran, au multitâche, à l'interactivité et au zapping? Rien, malgré un budget significatif et alors qu'on attend aujourd'hui de l'institution muséale qu'elle soit capable de satisfaire une génération dont la culture est plutôt sonore, visuelle et gestuelle que verbale ou littéraire, sans exclure les autres publics. La situation de l’école algérienne actuelle est telle que le public algérien, dans sa grande majorité, les jeunes en particulier, ont une connaissance très approximative de l'histoire de leur propre pays, ce qui rend cruciale la mission éducative de l'institution muséale. Celle-ci, hélas ! Faute de disposer d'un service pédagogique à même de choisir, en concertation avec les services scientifiques, les œuvres à exposer en fonction non seulement du thème propre à chaque collection, mais aussi des problèmes d'actualité, des valeurs nationales et universelles, se contente de proposer deux après-midi par semaine, de septembre à mai, un atelier d'animation pour enfants, sans pédagogue, dans une salle autrefois consacrée aux collections, réduisant ainsi de manière dramatique l'espace consacré aux expositions permanentes. A signaler tout de même l'expérience de la mallette muséale auprès des lycées, stoppée brutalement par manque de coordination interministérielle.
Dans les expositions permanentes, tout a été dit il y a longtemps sur la nécessité de présenter l'objet dans son contexteFootnote 49. Les salles du Musée National des Antiquités sont restées organisées, comme avant 1962, selon une trame thématique et chronologique et sans séquençage du parcours muséographique: salle des cultes païens, salle des marbres, salle chrétienne et de l'antiquité tardive, salle des bronzes. La seule salle monographique existante, celle d'Icosium, un simple vestibule concédé aux découvertes des années 1830 et 1950, a été transformée il y a une dizaine d'années en espace d'accueil et les précieuses traces archéologiques des origines antiques de la capitale de l'Algérie ont été dispersées dans les salles restantes, jetées souvent à même le sol; le buste d'Hadrien découvert à Alger (Belcourt), en 1870, a changé de socle mais perdu son cartelFootnote 50. On sait qu'un objet peut avoir plusieurs significations selon le contexte, le rapport qu'il a avec d'autres objets, le lieu d'exposition, les couleurs environnantes, le cartel qui l'accompagne. Au Musée National des Antiquités, aucune étude approfondie (public ciblé, objectif esthétique ou éducatif ?), aucune approche muséographique ou expographique comme le révèlent des vitrines ne répondant pas aux critères exigés de sécurité, de conservation, d'entretien, d'interprétation, de visibilité ou de maniabilitéFootnote 51. Les cartels, quand ils existent, sont constitués de matériaux disparates et de médiocre qualité, souvent de dimensions disproportionnées au point de masquer les objets ; les rares informations, minimalistes, qui y sont portées ne sont pas hiérarchisées et aucune mise en forme graphique n'est là pour guider le regard du lecteur. Au mieux bilingues, ces cartels comportent souvent des erreurs scientifiques. Aucun dispositif audio-visuel, aucune borne interactive, propres à diffuser des informations complémentaires et des sons suggestifs en accord avec les sujets traités, ne servent à animer les collections permanentes.
Un musée est tenu de respecter le visiteur, l'intégrité de l’œuvre originale, et donc de signaler clairement les répliques, reproductions ou copies sur des cartels. Ce n'est pas le cas au Musée National des Antiquités où ce qui reste de la précieuse collection de moulages de la fin du XIXe est, inconsidérément et sans signalement, mêlé aux originaux! Dans la salle des cultes païens, par exemple, l'ensemble authentique constitué par la mosaïque et le sarcophage de Lambiridi est encadré par les moulages d'Esculape et d'Isis sans cartels (Figure. 7) ; le visiteur non averti les confondra avec les originaux, qui, eux, sont au musée de Cherchel. Quid du moulage de l'empereur cuirassé de Caesarea (Cherchel) imbibé d'eau jusqu’à la désagrégation dans le patio du musée où il avait été déposé après avoir été éjecté de l'entrée du bâtiment de l'ancien Service des Antiquités ? Sous d'autres cieux, des salles ou des musées entiers sont dévolus à ces moulages, tant leur fonction documentaire et pédagogique est évidente.
Le caveau de Cornelia Vrbanilla (Photo N. Benseddik).

Loin de l’œuvre et de son cartel, des panneaux textuels, plus ou moins grands, muraux ou sur un support autonome, doivent offrir des informations supplémentaires dans une langue accessible au plus grand nombre. Ils participent de l'ambiance générale des salles car l'exposition est un lieu d'un apprentissage non formel, qui propose une expérience cognitive, didactique, mémorable ou émotive. Aucun panneau de ce type dans les salles permanentes du Musée National des Antiquités, pas de cartes, pas de tableaux chronologiques, ni numériques ni même imprimés. Alors que le public est en général plus sensible à la matérialité des choses qu'aux développements textuels, au Musée National des Antiquités, pas une maquette. Pourtant l'Algérie est riche de monuments antiques prestigieux qui en justifieraient une dizaine: les thermes de Cherchel pour les nombreuses sculptures provenant de ce site, un temple pour des objets votifs, une église pour les colonnes et chapiteaux de la salle chrétienne, différents types de tombes pour le matériel funéraire.
Les présentations et expositions temporaires, quant à elles, doivent être conformes à la politique et aux objectifs définis par le musée. Elles ne doivent compromettre ni la qualité, ni le soin apporté à la conservation des collectionsFootnote 52. Au Musée National des Antiquités, il eût été intéressant de présenter, enfin, au public, les œuvres qui dorment depuis plus d'un siècle dans les réserves. Il n'en est rien, car ce sont les œuvres de l'exposition permanente qui sont déplacées vers la présentation temporaire malgré les risques d'altérations irréversibles. Ajoutons que les expositions temporaires souffrent des mêmes insuffisances que les expositions permanentes : problématique scientifique souvent inexistante, accompagnements didactiques minimalistes, monolinguisme ou bilinguisme, mauvaises conditions de conservation. Des boîtes de communication privées sont parfois appointées par le musée à ces occasions malgré leurs compétences limitées en muséographie ; il est d'ailleurs étonnant que les dispositifs audio-visuels alors acquis ne soient pas ensuite exploités dans les présentations permanentes. Signalons que des expositions temporaires, telle « Alger Patrimoine et civilisation », peuvent devenir permanentes, ce qui n'est pas sans conséquence : probablement par manque d'espace (trois salles fermées et une servant d'atelier d'animation), on a quasiment adjoint à cette dernière, le 10 mai 2015, celle intitulée « Les œuvres restituées », sans séparation, au point de dérouter un peu plus les visiteurs non avertis. Dans celle-ci, des œuvres volées puis restituées – le portrait de Marc Aurèle du musée de Skikda (Rusicade) récupéré à New York ; le masque de la Gorgone volé dans le parc archéologique gardé d'Hippone en 1996, « exporté » à Tunis puis rapatrié en 2014 au Musée d'Alger au lieu d’être restitué à son site d'origineFootnote 53, portent la mention « acquises » et un n° d'acquisition ! Dans le code de déontologie de l'ICOM, le terme « acquisitions » renvoie à des « pièces ajoutées à la collection du musée par donation, legs, achat, collecte sur le terrain ou échange »Footnote 54. Dans notre cas, il s'agit d'une double spoliation des musées de Skikda et d'Annaba, musées dont, étonnamment, les responsables ne semblent pas avoir réagi. Les nouvelles technologies, absentes dans les expositions permanentes, sont rarement et mal utilisées dans les présentations temporaires au Musée National des Antiquités apparemment incapable d’élaborer une stratégie de médiation du niveau de celles qui accompagnent, ailleurs dans le monde, la transformation de la transmission du savoir. Le recours au Web est à double tranchant, car, mal maitrisé, il donne du site officiel du Musée National des Antiquités une image navrante : notices sommaires, fautives et désuètes, images de piètre qualité ; aussi ne donne-t-il aucune envie de s'y attarder alors qu'il est la première étape d'une visite muséale.
Conclusion : Collections demandent asile
Dans un parc totalement abandonné jusqu'au printemps 2018 par l'institution chargée des espaces verts, le Musée National des Antiquités est au crépuscule de sa vie (Figure 8). Bien que l'Algérie soit membre de l'ICOM, avec un comité national qui a cessé de fonctionner il y a une dizaine d'années, les responsables du premier musée créé en Afrique ne manifestent aucun intérêt pour les normes muséographiques modernes ; ils affichent, sans complexes, leur méconnaissance des méthodes pratiques, techniques, déontologiques et juridiques qui seules permettent d'assembler, organiser, étudier, interpréter et préserver les collections muséographiques. La restauration de la bâtisse et l'aménagement des ateliers, prévus depuis plus de dix ans, attendent toujours. Est-ce là le type de gestion digne d'une institution plus que centenaire, d'intérêt général et à l'usage du public, placée intellectuellement au cœur d'une communauté à la fois locale, nationale et internationale? Quand sera-t-elle prête à recevoir « en dépôt pour une durée illimitée » les collections archéologiques algériennes, déportées il y a près de 200 ans et, désormais, entassées par la nouvelle direction du Louvre dans des caisses en partance pour le Nord de la France Footnote 55?
No comment. (Photo N. Benseddik).

Epilogue
Mes pire craintes relatives à la prise en charge dérisoire de la sécurité des collections se sont réalisées le 8 mars 2019. Lors des manifestations populaires pacifiques contre un 5e mandat présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika, des casseurs ont investi avec une grande facilité l’enceinte du Musée National des Antiquités, saccagé le pavillon d’art islamique auquel ils ont mis le feu et dérobé des armes anciennes ; étonnamment, ces objets auraient été rapportés deux jours plus tard et déposés dans le parc. Signalons qu’aucun dispositif n’avait été mis en place pour protéger le musée après et malgré une première tentative des casseurs le 1er mars.
Afterword
My worst fears about the poor security of the collections were realized on 8 March 2019. During the peaceful popular demonstrations against a fifth presidential mandate of Abdelaziz Bouteflika, rioters easily entered the enclosure of the National Museum of Antiquities, ransacked the pavilion of Islamic art, which they set on fire, and stole ancient weapons; surprisingly, these objects were reported two days later and deposited in the park. Note that no device was put in place to protect the museum despite a first attempt by vandals on 1 March of this year.

