Ces dernières années, l’arrivée de réfugiés a donné lieu à une exploitation politique par le gouvernement populiste hongrois. Le terme « réfugié » n’est d’ailleurs pas employé dans le discours officiel, les personnes concernées étant régulièrement désignées comme des « migrants ». Ce faisant, le pouvoir hongrois passe sous silence les situations difficiles auxquelles tentent d’échapper ces individus et sous-entend, quand il ne l’affirme pas explicitement, qu’ils migrent pour des raisons économiques, voire qu’ils font partie d’un sinistre complot, ourdi par « l’empire de la spéculation financière », visant à « envahir » et détruire l’EuropeFootnote 1. En 2017, le premier ministre Viktor Orbán s’est vanté que, dans le contexte de la crise migratoire, la Hongrie soit la dernière « zone sans migrants », établissant un parallèle implicite entre cette « résistance » et les « combattants de la liberté » du soulèvement hongrois de 1956Footnote 2. Cette « résistance » est justifiée par la représentation habituelle des migrants comme porteurs d’une « menace ». Ainsi, en 2018, dans son discours d’intronisation du nouveau gouvernement, V. Orbán a insisté sur le fait que l’État devait protéger « la mentalité fondée sur la Chrétienté » contre « la menace de la migration et l’apparition d’une culture étrangèreFootnote 3 ». Au-delà de ces allégations générales, les « migrants » sont assimilés à des terroristes potentiels, déterminés à user de violence, et font donc figure de boucs émissairesFootnote 4. D’autres allégations ont été portées à leur encontre : pendant la campagne électorale, V. Orbán a affirmé qu’en cas de défaite de son parti, les migrants empêcheraient les femmes de toucher leurs retraitesFootnote 5. Il a également expliqué le refus de l’Union européenne de nommer l’un de ses candidats à un poste de commissaire européen en affirmant que le « crime » de l’ancien ministre de la Justice était d’avoir contribué à défendre la Hongrie contre les migrationsFootnote 6. Le gouvernement hongrois a érigé une clôture de barbelés à la frontière serbo-croate en 2015 et maintient, alors même que les réfugiés souhaitent seulement traverser le pays et non s’y installer, que celle-ci est indispensable pour protéger la « Hongrie chrétienne », et même le reste de l’EuropeFootnote 7.
Le passé pseudo-historique que les hommes politiques invoquent régulièrement pour prétendre que la Hongrie remplit encore (ou à nouveau) sa fonction multiséculaire de défenseur de l’Europe chrétienne, de « rempart » ou de « bastion » de la Chrétienté (antemurale ou propugnaculum Christianitatis) est un lieu commun remontant à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderneFootnote 8. De fait, certains nobles et souverains hongrois ont joué un rôle majeur dans les guerres contre les Ottomans, entre le xve et le xviie sièclesFootnote 9. La papauté avait ainsi notamment rendu hommage à Jean Hunyadi, qui défendit Belgrade contre les Ottomans en 1456Footnote 10. Les souverains hongrois ont souvent argué de leur rôle de défenseurs afin de revendiquer un statut spécial pour leur royaume, alors même que la situation politique était devenue bien plus complexe : en effet, certains nobles s’allièrent avec les Ottomans contre les Habsbourg et, lors du siège de Vienne en 1683, les troupes d’Imre Thököly combattirent aux côtés des OttomansFootnote 11. Ces nuances historiques sont soigneusement gommées de la rhétorique d’un gouvernement qui fait de la Hongrie le rempart historique et contemporain de l’Europe chrétienne, une rhétorique qui, du reste, imprègne aussi de manière générale le discours hongrois d’extrême droiteFootnote 12.
Parallèlement, on assiste également à la résurgence, sous le patronage de l’État, du mythe selon lequel les Hongrois seraient originaires d’Asie. Fondé sur des récits médiévaux évoquant la parenté des Huns et des Hongrois et repris par le gouvernement hongrois dans l’entre-deux-guerres, ce mythe généalogique a été complètement réfuté par les chercheurs mais n’a jamais perdu sa popularité auprès d’une frange de la droite, au point de revenir aujourd’hui, soit soixante-dix ans plus tard, sur le devant de la scène. Le régime actuel sponsorise ainsi chaque année un « Kurultáj », événement destiné à célébrer « l’héritage culturel commun de nations apparentées […] pour renforcer la fraternité entre nations partageant des origines turques et hunniquesFootnote 13 ». Des charlatans pseudo-scientifiques bénéficient désormais du soutien du premier ministre pour fabriquer une généalogie reliant les Hongrois à Attila. En 2018, V. Orbán a participé à la cérémonie d’ouverture des « jeux nomades mondiaux » aux côtés des présidents azerbaïdjanais, kazakh, turc et ouzbek. Il a par ailleurs prononcé un discours au sixième sommet du Conseil de coopération des États turcophones, au cours duquel il a déclaré que le hongrois était « une langue unique, […] liée aux langues turciques » :
[Parmi] les pays d’identité turcique, […] nous sommes le peuple qui est allé le plus à l’Ouest et qui s’est également converti au christianisme. Nous sommes donc un peuple chrétien vivant en Occident, mais qui repose sur des fondations turco-hunniques ; les Hongrois se considèrent comme les lointains descendants d’Attila. La Hongrie respecte et entretient ses racines turciques. […]. Il ne fait désormais plus aucun doute que le vieil ordre mondial – et son dogme selon lequel le capital et le savoir circulent d’Ouest en Est à la recherche de main-d’œuvre à bas prix – a fait son temps. Nous vivons dans un nouvel ordre mondial dont l’histoire est fondamentalement déterminée par la montée en puissance des États de l’EstFootnote 14.
Ces propos témoignent de la résurgence d’un courant du touranisme, sa forme politique de la première moitié du xxe siècle, qui prédisait le déclin de l’Occident et un épanouissement des « peuples du Touran », au sein duquel la Hongrie occuperait une position de leadership intellectuel et économique vis-à-vis des « pays frères » de l’EstFootnote 15.
Dans la politique actuelle, l’origine supposément asiatique des Hongrois et leur migration vers l’Ouest sont donc hautement valorisées en tant qu’élément central de l’identité nationale, tandis que les nouveaux immigrants sont diabolisés et que la réalité de la migration ininterrompue et du mélange des populations au fil des siècles est niée. Ce deux poids, deux mesures n’est pas une invention moderne, bien que sa manifestation contemporaine soit liée aux phénomènes caractéristiques du début du xxie siècle. Il existe en effet déjà un fort contraste entre les récits médiévaux de migration mythiques et la réalité du traitement des immigrants au Moyen Âge ; cependant, les lignes de séparation ne correspondent pas tout à fait à celles en vigueur aujourd’hui. Les mythes de migration à l’époque médiévale étaient assurément liés au prétendu « peuple » hongrois, mais des familles aristocratiques mettaient également en avant, quand elles ne les inventaient pas, leurs ancêtres immigrants. Les attitudes vis-à-vis de l’immigration couvraient ainsi un large spectre allant de la perception positive à l’hostilité.
Cet article est consacré à l’analyse des récits médiévaux sur différents types de migration dans le royaume de Hongrie. Ces migrations ont eu lieu entre la fin du ixe siècle et le xiiie siècle, et les principales sources mobilisées ont été écrites entre le xiiie et le xve siècles. La première partie présente rapidement le contexte de l’immigration dans la Hongrie médiévale. La deuxième partie est dédiée à la migration d’un peuple entier – ou gens – d’une terre natale supposée vers un nouveau territoire devenu par la suite le royaume de Hongrie. Les troisième et quatrième parties s’attachent, pour finir, aux récits de migration d’individus ou de groupes dans le royaume de Hongrie après sa fondation. En donnant à voir les représentations de différents types de migration, j’entends donc étudier la façon dont les auteurs du Moyen Âge ont construit des récits sur la migration du peuple auquel ils s’identifiaient (leur propre gens), ainsi que sur les immigrants « étrangers ». Dans le second cas, je fais la distinction entre les aristocrates et les familles de la noblesse, d’un côté, et ce que l’on pourrait appeler la migration de masse, de l’autre. L’analyse repose principalement sur des chroniques, en plus des indices tirés de chartes et de quelques autres sources, qui complètent et questionnent certains récits tirés des chroniques. La primauté accordée aux chroniques permet d’éviter l’écueil inhérent à la comparaison entre des sources très diverses, à savoir l’impossibilité de déterminer avec certitude si des perspectives divergentes s’expliquent par l’hétérogénéité des types documentaires ou bien reflètent des différences réelles. Ainsi la comparaison des récits des chroniqueurs fait-elle ressortir les perspectives des auteurs plutôt que les différences de genre. Mettre au jour la façon dont l’immigration de différents groupes dans le royaume de Hongrie était dépeinte dans les sources médiévales permet d’expliquer pourquoi les migrants suscitaient des réactions tantôt positives, tantôt négatives au Moyen Âge.
Le royaume de Hongrie et ses immigrants au Moyen Âge
Compte tenu des événements récents et de la représentation par le gouvernement hongrois des réfugiés comme de dangereux « migrants » que l’État doit à tout prix empêcher de pénétrer dans le pays, il y a une certaine ironie à rappeler que le royaume de Hongrie a été une terre d’immigration au Moyen Âge, au point d’être désigné comme « terre d’accueil » en raison des nombreux peuples allogènes qui vivaient à l’intérieur de ses frontièresFootnote 16. La population locale elle-même a été le produit d’un mélange à partir du moment où le royaume hongrois a commencé à émerger aux xe et xie siècles, lorsque des groupes slaves, avars ou d’autres origines se sont mêlés aux « Hongrois » arrivés à la fin du ixe siècle, lesquels étaient eux-mêmes composés de groupes d’origines différentes et ne constituaient pas une population ethniquement homogèneFootnote 17. La période située entre les xie et xiiie siècles a été marquée par l’arrivée de nouveaux immigrants aux origines fort diverses et dont les systèmes de croyance, les langues et les coutumes étaient très variés. On trouvait parmi eux des juifs, des musulmans, des Arméniens, plusieurs populations originaires des steppes (en particulier des Petchénègues et des Coumans), des germanophones, des Varègues et différents peuples de langues romanesFootnote 18. Tout au long du Moyen Âge (et au-delà), le royaume absorba de nombreux groupes hétérogènes et le cadre juridique accorda des droits à beaucoup d’entre eux : on trouve ainsi la trace de chartes juridiques de privilèges dès le xiie siècle, bien que tous les groupes n’en obtinssent pas. Quelques communautés fondèrent leurs propres villages, d’autres s’installèrent dans des quartiers particuliers des villes ou des régions spécifiques, d’autres enfin se mélangèrent vite à la population locale. Certaines populations immigrées conservèrent longtemps leur langue et leurs coutumes, tandis que d’autres se fondirent rapidement dans la population locale, pratiquement sans laisser de traceFootnote 19.
Non seulement l’immigration était une réalité tangible, mais l’identité médiévale hongroise était elle-même explicitement fondée sur des récits de migration, qui concernaient aussi bien le peuple hongrois dans sa totalité que des familles et d’autres groupes déterminés. Quelques-uns de ces récits ne reposaient sur aucune réalité historique et ont été inventés pour attribuer à ces communautés un plus grand prestige ; d’autres avaient un fond d’historicité mais ont été en grande partie remaniés. La Hongrie médiévale a bien été un royaume créé par des immigrants, quoique les récits de migration et la réalité de l’immigration aient rarement été en phase. Si l’immigration est souvent perçue de manière négative aujourd’hui et si les immigrants du Moyen Âge (surtout tardif) pouvaient rencontrer des difficultés et être victimes de préjugés, la migration a toutefois été associée, dans différents contextes médiévaux, à des idées et à des expériences plus positives. Les immigrants installés dans les villages et les villes de l’Europe centrale des xiie et xiiie siècles jouissaient par exemple d’un meilleur statut juridique, puisque ceux qui arrivaient pour cultiver les terres ou s’installer en ville disposaient d’une plus grande liberté économique et juridique, les populations locales aspirant à bénéficier des mêmes privilègesFootnote 20. En outre, les aristocrates pouvaient trouver avantageux d’avoir et même de s’inventer des origines étrangères, alors sources de prestige. On trouve notamment le cas d’une famille noble hongroise qui revendiquait une ascendance française, tandis que d’autres se disputaient le même ancêtre ou bien prétendaient que le fondateur de leur lignage avait immigré avant la date attestée par les sources historiquesFootnote 21. De manière générale, la migration était donc perçue favorablement, même si ce n’était pas le cas en toutes circonstances, comme nous allons le voir.
Au Moyen Âge, la valorisation de la migration ne constituait pas un phénomène spécifiquement hongrois ; elle était favorisée par de nombreux éléments de la culture médiévale. Dans l’imaginaire occidental, la vie était alors conceptualisée comme un voyage éphémère, au cours duquel l’attention devait être tournée vers la réalisation du but ultime, la salvation, plutôt que vers l’acquisition de biens temporaires, comme l’atteste la pièce en moyen anglais de la fin du xve siècle, Everyman Footnote 22. L’existence elle-même était donc conçue à la manière d’une migration vers l’au-delà, qui représentait sa destination finale. Le monachisme primitif a ainsi particulièrement promu la métaphore du pèlerinage pour caractériser la vie terrestre, et le pèlerinage en tant qu’exercice spirituel et pénitentiel s’est imposé comme une caractéristique essentielle du christianisme médiévalFootnote 23. Par ailleurs, les élites intellectuelles, à qui l’on doit la majorité des sources médiévales écrites, voyageaient fréquemment pour étudier à l’université puis, le cas échéant, pour suivre une carrière ecclésiastique à l’étranger, si bien que les trajectoires individuelles contribuaient à la perception positive de la mobilité. Enfin, la migration vers l’Ouest des peuples venus de l’Est était considérée comme le récit fondateur de l’Europe jusqu’au début du xvie siècle : « les flux migratoires de peuples et de nations, comme l’enseignaient les textes médiévaux, n’étaient rien moins que la structure de base de l’histoireFootnote 24 ».
Écrire l’histoire de l’origine du peuple (gens) comme un récit de migration
Les récits médiévaux n’étaient pas uniquement le reflet de la réalité de la migration ; ils créaient aussi, de toutes pièces ou à partir d’un fond historique minimal, des mythes sur la migration. Le plus important de ces mythes correspond à celui de la migration des Hongrois du versant oriental de la chaîne de l’Oural vers le bassin des Carpates. Ce récit des origines fut par la suite incorporé dans l’historiographie nationale, formant l’un des éléments à partir desquels le nationalisme romantique et l’historiographie moderne ont inventé la « préhistoire hongroise », c’est-à-dire l’histoire des « Proto-Hongrois » avant leur arrivée dans le bassin des CarpatesFootnote 25. Il s’agit d’une construction fragile, reposant sur la linguistique, les analogies de folklore, l’archéologie et des sources écrites plus tardivement. Cependant, aucun de ces éléments n’offre de certitude puisque les hypothèses issues de plusieurs disciplines sont souvent combinées entre elles pour parvenir à des conclusions supposément « fermes ». La préhistoire telle qu’elle a été construite aux xixe et xxe siècles repose sur la prémisse que les Hongrois ont existé en tant que peuple pendant au moins un millier d’années avant de s’installer dans le bassin des Carpates à la fin du ixe siècle. En réalité, la seule chose attestée, d’un point de vue historique, est l’émergence, à partir de la moitié du ixe siècle, d’un groupe mixte appelé « Hongrois » dans les sources contemporainesFootnote 26.
Au xixe siècle, la recherche d’un Urheimat (patrie) ne concernait pas que les HongroisFootnote 27. Les récits médiévaux, considérés comme l’expression de processus historiques multiséculaires, ont été combinés à des preuves linguistiques et archéologiques pour créer un récit « scientifique » des origines dans différents paysFootnote 28. Alors que ces constructions ont été réfutées depuis dans de nombreux pays (l’approche analytique pour comprendre les anciens récits des origines en France fournissant un bon exempleFootnote 29), le discours nationaliste hongrois actuel, en pleine recrudescence, privilégie à nouveau une interprétation littérale des origines nationalesFootnote 30. Pourtant, ces récits mythiques, loin d’un reflet déformé des réalités historiques, constituent plutôt des traces des schémas mentaux des communautés savantes de l’époque. Les récits hongrois s’inscrivent dans leur contexte médiéval européen, où il arrivait fréquemment qu’un groupe invente ses origines sous la forme d’une migration primordiale : ces mouvements de population étaient censés avoir façonné les différents peuples européens, y compris les Goths et les Irlandais. Ainsi les origines troyennes des Francs remportaient-elles un succès certain, plusieurs communautés se revendiquant de telles origines ou cherchant une alternative aussi prestigieuseFootnote 31. Ces récits étaient à leur tour influencés par l’histoire biblique de la migration des Juifs vers le Terre promise. Les auteurs médiévaux qui composaient des récits des origines pour les Hongrois s’inspiraient de ces sources érudites au lieu de documenter des événements réels.
Les sources bibliques et érudites de la migration des Hongrois
Les chroniques hongroises présentent l’histoire ancienne des Hongrois comme celle d’une longue migration, mais ces récits ont été écrits plusieurs siècles après leur installation. Il n’existe aucune source produite par des auteurs hongrois au moment de leur arrivée dans le bassin des Carpates pendant le ixe siècle tardif, bien que quelques sources occidentales et byzantines des ixe et xe siècles fassent allusion à un tel mouvement de populationFootnote 32. Dans sa Gesta Hungarorum du début du xiiie siècle, l’auteur connu comme « l’Anonyme » réfute les histoires orales et prétend sauvegarder un savoir exact pour les générations futuresFootnote 33. Dans le prologue, il s’adresse à un ami (réel ou imaginaire) qui n’est pas nommé et à la demande duquel il met par écrit l’histoire du « peuple de Hongrie », « afin d’éviter qu’elle ne soit à jamais perdue pour la postérité » :
Il serait hautement indigne et tout à fait inconvenant que le plus noble peuple de Hongrie entende parler, se laissant endormir, de ses premières générations, ainsi que de la bravoure et des hauts faits de celles-ci, par les fables des paysans et les bavardages chantés des ménestrels. Ne peuvent-ils percevoir plus noblement la vérité des faits grâce aux explications sûres des Écritures et à la présentation claire des récits historiques ? […] Que l’heureuse Hongrie […] se réjouisse à propos du don de ses hommes de lettres, car elle dispose désormais [d’une trace écrite] des débuts de son lignage de rois et de nobles, rois pour lesquels il faut louer et honorer le Seigneur éternel et Sainte-Marie, sa Mère, par la grâce desquels les souverains et les nobles de Hongrie ont le royaume pour une fin heureuse, ici et pour toujours. AmenFootnote 34.
L’auteur place l’ascendance des Hongrois dans un cadre biblique et décrit leur patrie originelle – la Scythie – en se fondant sur une tradition textuelle remontant à l’AntiquitéFootnote 35. À l’ouest du pays des Scythes coule le fleuve Tanaïs ; à l’est résident leurs voisins, les peuples de Gog et de Magog. Curieusement, l’Anonyme affirme ensuite que le premier roi de Scythie était Magog, fils de Japhet. Or, si Magog pouvait être à la fois le voisin de la Scythie et son roi, c’est que deux traditions différentes étaient mêlées, comme c’était déjà le cas dans les Étymologies d’Isidore de Séville (v. 560-636), la première tradition combinant le livre biblique de l’Apocalypse de Jean avec la légende selon laquelle Alexandre le Grand aurait édifié une muraille pour enfermer les peuples de Gog et Magog, la seconde faisant de Magog le père des ScythesFootnote 36. De telles accumulations d’informations contradictoires ne sont pas rares dans les mythes médiévaux des originesFootnote 37. L’auteur fait aussi de Magog l’ancêtre des Hongrois, en dérivant l’ethnonyme « Moger » (Magyar) du nom du roi MagogFootnote 38, à la différence des chroniques du xive siècle étudiées plus bas, qui relient l’ethnonyme Magyar à un ancêtre dénommé MagorFootnote 39. L’un des descendants de Magog n’aurait été autre qu’Attila le Hun qui, comme l’écrit l’Anonyme, s’aventura hors de la Scythie, fit fuir les Romains et s’empara de la province de PannonieFootnote 40.
Lorsqu’il décrit les Scythes comme un peuple pur habitant un paradis usé par la guerre, qui devint cruel et finit par manger de la chair humaine et boire du sang, l’auteur fusionne deux sources présentant les Scythes de manière diamétralement opposée : l’Abrégé des Histoires philippiques de Trogue Pompée de Justin et la chronique de Réginon de Prüm (mort en 915). Justin était un auteur d’époque impériale, probablement du iiie siècle apr. J.-C. – abrégeant l’œuvre d’un historien gallo-romain du Ier siècle av. J.-C. –, dont la description des Scythes en nobles barbares fut reprise dans divers textes postérieursFootnote 41. Réginon, quant à lui, décrit, dans une chronique datant du ixe siècle, les Hongrois comme un nouveau peuple venant de Scythie. S’il emprunte beaucoup aux descriptions des Scythes de Justin, il s’abstient de reprendre les louanges de l’auteur au sujet de leur simplicité et ajoute des développements sur la cruauté des Hongrois, en suggérant qu’ils buvaient du sang et mangeaient de la viande crue, deux stéréotypes très fréquemment associés aux barbaresFootnote 42. Dans le sillage de Réginon, l’Anonyme affirme que les Scythes n’ont jamais prêté allégeance à quiconque et qu’ils ont même vaincu Darius, Cyrus et Alexandre. Cependant, comme la terre de Scythie ne « suffisait pas à nourrir […] les nombreux peuples qu’elle avait engendrés »Footnote 43, les sept chefs des Hongrois « choisirent de partir à la recherche de la terre de Pannonie dont la rumeur disait qu’elle avait été la terre du roi Attila [le Hun], ancêtre du prince [Almus] »Footnote 44.
Cette justification s’appuie sur l’idée que les Hongrois descendraient des Huns, idée elle-même empruntée par des clercs hongrois (dont beaucoup étudièrent dans des universités occidentales à partir du xiie siècle) à des sources littéraires d’Europe occidentaleFootnote 45. Elle implique également que les Hongrois seraient retournés dans un territoire qui leur revenait de plein droit. Les sept chefs, se rendant compte qu’il fallait un seul homme pour mener cette entreprise, choisirent Almus :
l’an 884 après l’incarnation de notre Seigneur, comme le mentionnent les annales des chroniques, les sept chefs qui sont appelés les Hetumoger [c’est-à-dire « hét magyar », sept hongrois] quittèrent la terre de Scythie en direction de l’ouest. […] Marchant des jours et des jours à travers des lieux inhabités, ils traversèrent le fleuve Éthyl juchés sur des sacs en cuir à la manière païenne et ne rencontrèrent pas un chemin qui menait à une ville ou à une maisonFootnote 46.
En chemin, ils chassèrent et mangèrent de la viande. Ils arrivèrent à Souzdal, puis « atteignirent la ville de Kiev sans rencontrer d’opposition »Footnote 47.
Malgré l’impression de précision donnée par la datation, cette description ne reflète pas la réalité du ixe siècle, mais se rapporte plutôt à une période bornée, d’un côté, par la légende biblique et, de l’autre, par un contexte politique plus proche de l’époque de l’auteur. On trouve ainsi dans le récit de la migration des Hongrois proposé par l’Anonyme des réminiscences du modèle biblique de la traversée du désert. Toutefois, les descriptions des populations de la Rus’ kiévienne correspondent à des constellations politiques propres aux xie et xiie siècles. Selon l’auteur, en effet, les Hongrois décident de conquérir le royaume de Rus’ et, malgré la résistance des Varègues et de leurs alliés, les Coumans, ressortent victorieux, ramassent leur butin et se font payer un tribut. Défaits, les princes de Rus’ suggèrent qu’« après avoir quitté la terre d’Halytch, ils devraient descendre vers l’ouest, au-delà des forêts d’Havas, vers les terres de Pannonie, qui furent jadis la terre du roi Attila », en indiquant que « la terre de Pannonie est riche au-delà de la mesure »Footnote 48. Bien que leur expédition ait eu pour but de conquérir la Pannonie, les sept chefs semblent donc avoir oublié cet objectif une fois les Varègues vaincus. Les Hongrois traversent ensuite le royaume de Rus’ sans coup férir, en s’arrêtant plusieurs semaines à Volodimer (c’est-à-dire la Volhynie et Halytch) et en rassemblant de riches offrandes et des otages, avant que les Rus’ leur suggèrent à nouveau de se rendre en Pannonie. Finalement, le chef hongrois Almus fait la paix avec les Varègues et les sept chefs coumans rejoignent les Hongrois puis les accompagnent ; avec l’aide et les victuailles de la Rus’ kiévienne, les Hongrois parviennent enfin à leur destinationFootnote 49.
L’auteur anonyme de la Gesta trace donc la route de la migration des Hongrois de la Scythie jusqu’au fleuve Éthyl (qui pourrait être le Don ou la Volga), puis vers Souzdal, le Dniepr, la Galicie et à travers l’Ukraine, jusqu’à ce qui deviendra le royaume de Hongrie. Les Hongrois nomment le premier endroit qu’ils occupent « Muncas » (en hongrois moderne, Munkács, soit l’actuelle Moukatchevo dans l’ouest de l’Ukraine), un jeu de mots avec le terme hongrois munka, signifiant « avec travail », car ils étaient arrivés là « après avoir éprouvé la plus grande peineFootnote 50 ». Ils se reposent ensuite pendant quarante jours, un nombre à la connotation biblique évidente, puisqu’il correspond à la durée pendant laquelle les Juifs explorent le pays de CanaanFootnote 51. Les Slaves locaux, qui ont appris qu’Almus descendait d’Attila, prennent peur et se rendent. Les Hongrois s’emparent du château de Ung, offrent de grands sacrifices aux dieux immortels et festoient pour célébrer leur victoire, tandis qu’Almus nomme son fils Árpád comme chef. Suivent des descriptions détaillées des sièges, des négociations avec les chefs locaux, de la conquête des terres et de leur distribution par Árpád à quelques personnages importants, entrecoupées d’histoires pittoresques.
L’illusion de la tradition dans les constructions érudites
Bien que les histoires les plus hautes en couleur de la Gesta soit considérées comme de pures inventions, certains historiens estiment que cette source, rédigée donc des siècles plus tard, recueille l’écho de traditions orales de la vraie migration et des événements du ixe siècleFootnote 52. On peut reprocher à l’écriture de l’histoire nationale en Hongrie, en particulier au xixe siècle, d’avoir construit et entretenu cette croyance et regretter, de même, le manque persistant d’analyse comparative s’agissant des récits médiévaux de migrationFootnote 53. L’Anonyme lui-même déclare s’appuyer sur les chroniques et sur la Bible et considère que les informations qui circulent oralement sont erronées. Il emprunte en effet à de multiples textes, dont certains n’ont aucun rapport avec les Hongrois, et sa Gesta comporte de nombreuses allusions et citations bibliques, en établissant explicitement des comparaisons avec Moïse et les Juifs :
Dieu a bien rempli, au travers du prince Almus et de son fils Árpád, la prophétie que Moïse annonça aux enfants d’Israël en disant : « Tout lieu que foulera la plante de votre pied sera à vous. » Car les lieux que le prince Almus et son fils, Árpád, ainsi que leurs nobles, ont foulés ont appartenu à leurs descendants et leur appartiennent depuis ce jour et jusqu’au présent Footnote 54.
L’Anonyme, comme d’autres chroniqueurs après lui, s’inspirait aussi d’histoires érudites, en particulier du Chronicon de Réginon de Prüm. Ces emprunts sont, en apparence, de nature à donner du crédit aux histoires que l’on trouve dans la Gesta, puisque Réginon est un contemporain qui a raconté les premiers contacts entre l’Europe occidentale et les Hongrois. Il convient cependant de rester prudent. Réginon lui-même a abondamment puisé dans des textes antérieurs, rédigés bien avant l’apparition des Hongrois, notamment dans les travaux de l’auteur du viiie siècle Paul Diacre et de l’historien romain Justin. Or ces récits n’étaient nullement consacrés aux Hongrois mais à différents groupes, souvent mythifiés, qui les avaient précédés, spécialement les Scythes, auxquels les Hongrois ont été identifiés à partir du moment où les auteurs ecclésiastiques occidentaux, tel Réginon, ont commencé à s’intéresser à eux. Ces récits contenaient en outre de nombreux stéréotypes littéraires.
La tâche de Réginon consistait à expliquer l’apparition d’un peuple jusque-là inconnu, les Hongrois, dans le paysage européen. L’existence de ces derniers n’était pas attestée dans les sources, et ils n’étaient pas non plus connus des autorités sur lesquelles les auteurs médiévaux se fondaient, bien que celles-ci fussent considérées comme détentrices de la totalité des connaissances. Pour résoudre ce problème, Réginon relia les Hongrois aux Scythes qui, eux, figuraient dans des textes anciens faisant autorité. Après tout, les Hongrois n’étaient-ils pas venus peu ou prou de la même direction générale (l’est) et n’étaient-ils pas eux aussi des « barbares » ? Pour les besoins de la cause, Réginon affirma donc qu’ils venaient des vastes marais de la Tanaïs (l’estuaire du Don) et qu’ils n’étaient pas civilisésFootnote 55. Ces idées étaient héritées d’autorités anciennes : les travaux d’Isidore de Séville au viie siècle et, plus loin encore, les stéréotypes de l’ethnographie gréco-romaine qui faisait des Scythes l’archétype des barbares. Par exemple, les auteurs médiévaux ont emprunté aux Étymologies d’Isidore de Séville l’idée selon laquelle les Scythes descendaient de Magog, le fils de Japhet, celle selon laquelle les Huns vivaient à proximité des marais de Maeotis, entre le Tanaïs et le territoire des Massagètes, avant de lancer leurs conquêtes et, enfin, la croyance selon laquelle la Scythie s’étendait au départ d’Inde jusqu’à la mer d’Azov, au Danube et aux limites des terres germaniques, avant de voir son territoire se réduire, une fois sa frontière occidentale ramenée à la mer CaspienneFootnote 56. Isidore de Séville décrit également les habitants de Scythie comme des barbares et des sauvages qui mangeaient de la chair humaine et buvaient du sangFootnote 57. Les érudits d’Europe occidentale ont par la suite développé cette identification et établi un lien entre les Huns et les Hongrois.
Malgré les nombreuses couches de composition littéraire et de transmission qui les caractérisent, les chroniques qui font émerger les Hongrois en Scythie asiatique reflètent-elles une certaine réalité ? De fait, il existe certaines preuves linguistiques d’une filiation entre la langue hongroise et le mansi, le khanty, l’estonien et d’autres langues finno-ougriennes (ouraliennes), pouvant suggérer une origine asiatique communeFootnote 58. Cependant, la prudence doit rester de mise tant il est clair que les auteurs ne s’embarrassaient pas de connaissances factuelles pour relier tel ou tel peuple aux Scythes : ainsi la « Scythie » a-t-elle été présumée, dans différentes œuvres du Moyen Âge, comme lieu d’origine des Gaëls, des Turcs, des Pictes et des GothsFootnote 59.
Bien que le caractère littéraire de sa composition ne fasse guère débat, il n’est pas rare de lire que la Gesta de l’Anonyme contient au moins quelques informations fiables sur certains éléments de la conquête hongroise. Les raisons d’être circonspect ne manquent pourtant pas, comme le montre l’exemple suivant. L’épisode dans lequel les Hongrois traversent l’Éthyl sur ce qui était probablement des peaux d’animaux remplies d’air apparaît en effet comme un cas typique de vérisimilitude ethnologique. Selon les notes des éditeurs, le mot tulbou utilisé dans le texte latin est inconnu, mais on suppose qu’il est dérivé d’un équivalent turc du mot latin uter (un sac en peau ou en cuir), lequel aurait également donné le mot tömlo´´ en hongrois vernaculaireFootnote 60. Cette explication date du xviiie siècle et l’étymologie traditionnelle mériterait assurément d’être réexaminée par un spécialiste des langues turciquesFootnote 61. Néanmoins, les preuves historiques devraient à elles seules suffire à nous convaincre de ne pas accepter, sans recul critique, cette histoire comme le reflet de la véritable migration hongroise. Assurément, certains se sont aventurés à faire une telle hypothèse. Dans l’appareil critique accompagnant la Gesta, les éditeurs notent ainsi que « cette technique consistant à traverser des cours d’eau juché sur des sacs remplis d’air est attestée chez plusieurs peuples nomades, par exemple par Nicétas Chôniatès pour les Coumans. […] Il est possible qu’Anonyme ait été témoin de l’utilisation de cette technique par les HongroisFootnote 62 ». Selon une autre analyse, plus récente, « l’observation [que fait Guillaume de Rubrouck] des coutumes tartares du xiiie siècle corrobore la véracité de cette description. Peut-être notre auteur [l’Anonyme] a-t-il été témoin d’une telle traversée de fleuve, s’il a beaucoup voyagé en Europe de l’EstFootnote 63 ». L’historien hongrois du xviiie siècle Daniel Cornides (1732-1787) a compilé de manière plus approfondie des cas de traversées de fleuve sur des « peaux rondes en cuir » en rassemblant, à partir de sources variées, des récits relatifs à différents peuples. Ainsi cette technique de traversée était-elle pratiquée au Moyen Âge par les Mongols, d’après Jean de Plan Carpin et Matthieu Paris au xiiie siècle, et par les Coumans et les Hongrois, si l’on en croit la chronique vénitienne du xive siècle d’Andrea DandoloFootnote 64. Cependant, dans la mesure où l’on trouve déjà la trace de traversées de cours d’eau à l’aide de peaux d’animaux remplies d’air ou empaillées chez les historiens antiques comme Xénophon, qui les attribue à Cyrus, Darius Ier et AlexandreFootnote 65, l’Anonyme peut très bien avoir tiré cette information d’une source littéraire. Au demeurant, un épisode similaire apparaît également dans des chroniques hongroises plus tardives, mais concernant cette fois les Huns, et non les Hongrois, ce qui suggère qu’il s’agit d’un topos susceptible d’être appliqué à n’importe quel groupe de « barbares »Footnote 66.
Si l’on compare la Gesta de l’Anonyme à d’autres chroniques hongroises faisant le récit de cette migration, on voit tout de suite que les auteurs ont non seulement effectué des emprunts à différentes sources textuelles, mais qu’ils se livraient aussi entre eux à des joutes polémiques au travers desquelles ils ont construit différentes histoires de la migration – un processus que l’on voit à l’œuvre dans d’autres récits des origines du début du Moyen ÂgeFootnote 67. Si ces chroniques entretiennent donc un rapport fort éloigné avec la réalité historique, c’est tout simplement que tel n’est pas leur but. La Chronique enluminée, qui appartient à une famille de chroniques du xive siècle, datant d’environ 1360, affirme ainsi que les souverains hongrois règnent du fait de la volonté et de l’autorité de Dieu, et c’est ce point que l’histoire de la migration sert à étayer dans le texteFootnote 68. En s’appuyant sur la Bible et sur saint Jérôme, son auteur fait descendre les Scythes (et donc les Hongrois) de Japhet via Magog (Magor), réfutant expressément l’idée selon laquelle les Hongrois descendraient de Nimrod, comme d’aucuns l’affirment. Il rehausse encore le prestige de la migration des Hongrois en soutenant que les Troyens se sont d’abord installés en Pannonie avant de partir vers ce qui allait devenir la France. Selon le chroniqueur, Hunor et Magor (ancêtres éponymes des Huns et des Hongrois) ont vécu de nombreuses années dans les marais de Maeotis bordant la Perse. Puis, lorsque leurs sujets devinrent trop nombreux, ils pénétrèrent en Scythie, tuant et expulsant la population locale, « désormais appelée Ruthéniens », qu’ils occupent encore au moment où la chronique est rédigée (c’est-à-dire au xive siècle). Ce texte situe la Scythie en Europe, entre la mer du Nord, l’Asie à l’est et « le fleuve Étel, à savoir le Don », à l’ouest. Les voisins orientaux des Scythes sont les Petchénègues et les Coumans blancs, tandis que les bois infranchissables et inhabités à l’ouest s’étendent jusqu’à Souzdal. Les écarts dans les détails sont tels entre la Gesta de l’Anonyme et la Chronique enluminée qu’il est clair que leurs auteurs respectifs ne tentaient pas de narrer la véritable histoire de ces migrations : ils construisaient et façonnaient leurs propres récits, allant jusqu’à se livrer, on l’a dit, à des polémiques intertextuelles.
Selon la chronique du xive siècle – dans laquelle les termes « Huns » et « Hongrois » sont employés de manière équivalente, l’entrée des Huns en Pannonie étant par exemple décrite comme la première arrivée des Hongrois –, les Huns venaient de Scythie et ont traversé le territoire d’autres peuples avant d’arriver à la rivière Tisza et de s’y installer. Faisant référence à une source qu’il désigne comme la « chronique des Romains », l’auteur affirme que les Hongrois ont quitté la Scythie « une seconde fois », en 677, et se sont rendus en Pannonie. Selon lui, les Hongrois ont migré à travers le territoire des Petchénègues et des « Coumans blancs » (que l’Anonyme ne mentionne pas) avant de traverser Souzdal et Kiev (« Kyo »). Dans cette version, cependant, les Hongrois ne combattent pas les Varègues mais quittent Kiev et traversent les montagnes pour atteindre une « certaine région », sans nom, où vivent de nombreux aigles. Les rapaces dévorent le bétail et les chevaux des Hongrois, ce qui est, selon la chronique, un artifice divin pour s’assurer que ceux-ci se mettent rapidement en route pour la Pannonie. Ils arrivent ensuite en Transylvanie, où ils s’établissent quelque temps et construisent sept forteresses. C’est à ce moment-là qu’a lieu l’élection des sept capitaines, le premier d’entre eux étant Árpád, dont le père Almus a été tué en Transylvanie avant d’avoir pu atteindre la terre promise de Pannonie (autre élément faisant écho au destin de Moïse). À la fin, « Dieu [rend] la Pannonie aux Hongrois, comme il avait rendu la Terre de Canaan aux fils d’IsraëlFootnote 69 ». Si l’itinéraire de la migration diffère de celui présenté dans la Gesta de l’Anonyme, le cadrage biblique est similaire. La chronologie de la composition des deux chroniques n’est pas établie avec certitude et de nombreux chercheurs hongrois pensent que les textes de la chronique du xive siècle s’inspirent d’une chronique du xiie voire du xie siècle dont aucune trace n’a été conservée, si bien qu’ils seraient antérieurs à la Gesta de l’AnonymeFootnote 70. En l’absence de preuves tangibles pour étayer cette hypothèse, la seule certitude est que les textes en notre possession datent du xive siècle.
Le curieux épisode de l’attaque des aigles est habituellement attribué à une confusion au sujet du mot « Bessi », l’un des termes utilisés dans les textes latins pour désigner les Petchénègues, dont l’attaque, mentionnée dans les sources historiques (chez Réginon et Constantin VII Porphyrogénète), est considérée par les historiens comme un facteur décisif de la migration des Hongrois vers le bassin des CarpatesFootnote 71. Cette histoire soulève toutefois la question des polémiques intertextuelles avec la chronique slave orientale intitulée Chronique des temps passés, ou Chronique primaire Footnote 72. L’épisode est-il le récit déformé d’un événement réel (l’attaque par les Petchénègues à la fin du ixe siècle), ou doit-il être lu comme la réaction à une histoire dénigrant les Hongrois dans la chronique Rus’ kiévienne ? On trouve à la date de 1097 une guerre opposant le Grand Prince de Kiev, Svyatopolk (reg. 1093-1113), et son allié, le roi Coloman de Hongrie (reg. 1095-1116), aux princes Rostislavichi d’Halytch, alliés à Vladimir II Monomaque (reg. 1113-1125), et au chef couman Bonyak. Selon la Chronique des temps passés, les Coumans de Bonyak attaquèrent les Hongrois « en les dispersant comme un faucon disperse les pies », et beaucoup d’entre eux furent massacrésFootnote 73. La coïncidence de cette comparaison avec des faucons et les aigles qui attaquent les Hongrois dans la Chronique enluminée est révélatrice : l’auteur hongrois, au courant du récit Rus’ kiévien, l’a-t-il projeté dans le passé plus ancien et minimisé la défaite en suggérant qu’elle était infligée par le Ciel plutôt que par les Rus’ ?
Aboutissant à des réécritures de l’histoire de la migration, ces polémiques intertextuelles se sont poursuivies au xve siècle. Un autre exemple permet d’illustrer la manière dont les auteurs procédaient sciemment à des modifications de chroniques antérieures en s’appuyant sur des « autorités » dépourvues de connaissances réelles sur l’histoire des premiers Hongrois. La Chronica Hungarorum de Jean Thuróczy, imprimée en 1488, emprunte de manière significative aux chroniques du xive siècle, tout en réfutant certaines de leurs idéesFootnote 74. Dans le prologue, l’auteur mentionne des débats sur l’histoire des Hongrois, en particulier un désaccord sur « la partie du monde qui les a fait émerger ». À la lecture des « travaux historiques anciens » sur la question, il remarque que de nombreux éléments ont été omis, notamment les faits glorieux d’Attila, passés sous silence « à cause de la haine des peuples étrangers ». Jean Thuróczy prétend avoir corrigé les erreurs des auteurs précédents sans rien inventer, en se contentant de suivre l’historiographie plus ancienne qui serait selon lui authentique. Il note que les récits plus anciens divergent sur l’origine des Huns, c’est-à-dire des Hongrois, quand ils ne se contredisent pas. Ainsi cite-t-il deux chroniques aux points de vue différents, rédigées pendant les règnes de Charles Ier et Louis Ier, les souverains angevins de Hongrie pendant la première moitié du xive siècleFootnote 75.
Jean Thuróczy fait état du conflit entre ses sources, puis cherche à résoudre les contradictions des chroniqueurs du xive siècle en s’appuyant sur des auteurs faisant autorité, dont certains sont ses proches contemporains. Il cite le Chronicon, rédigé en 1457 par l’archevêque de Florence Antonino Pierozzi, la Cosmographia d’Aeneas Silvius Piccolomini (Pie II), composée en 1461, ainsi que des textes patristiques comme le commentaire de la Genèse de saint Jérôme et les travaux de l’historien du ier siècle Flavius Josèphe pour affirmer que la Scythie était peuplée de descendants du deuxième fils de Japhet, Magog. Jean Thuróczy relève que l’un des livres d’histoire désigne Nimrod comme l’ancêtre des « Huns, c’est-à-dire des Hongrois », par l’intermédiaire de ses fils Hunor et Magor, et propose une prétendue généalogie reliant Noé à Cham, Nimrod, Attila le Hun et Almus. Il réfute néanmoins cette version, jugeant qu’on doit lui préférer celle de l’autre livre d’histoire qui fait descendre les Hongrois de Magog, fils de Japhet, cette dernière étant en accord avec la Bible et les Pères de l’Église comme saint Jérôme.
Jean Thuróczy mentionne ensuite de nombreuses histoires des Huns et des anciens Scythes ainsi que des descriptions de la Scythie élaborées à partir d’une chronique hongroise plus ancienne (appartenant à la famille de la Chronique enluminée) et d’autres auteurs antérieurs. Il explique comment la chronique situe la Scythie en Europe, entre l’Asie et l’Éthyl (Don), et avoisinant les terres des Petchénègues et des Coumans blancs à l’est et les bois inhabités s’étendant jusqu’à la Souzdalie à l’ouest, avant de contester cette localisation. S’appuyant sur l’autre chronique hongroise et des auteurs antiques comme Orose, Ptolémée, Strabon et Pline, il affirme que la Scythie se situe en Asie, de part et d’autre du fleuve Tanaïs qui sépare l’Asie de l’Europe. Il énumère ensuite les nombreux peuples venant de Scythie, dont les Huns et les Hongrois. Jean Thuróczy soutient explicitement l’interprétation selon laquelle les Hongrois sont originaires d’une Scythie asiatique et convoque pour cela Orose, Denys le Périégète d’Alexandrie (ou « l’Africain »), un philosophe du iie ou du iiie siècle, différentes histoires des Huns et Pie II. En réalité, aucune de ces autorités intellectuelles ne savait quoi que ce soit sur les origines des Hongrois. Jean Thuróczy n’en use pas moins de leur prestige pour donner du poids à son récit de la migration fondatrice, selon lequel les Huns ont d’abord quitté la Scythie par manque d’espace, avant que les Hongrois ne reviennent en Pannonie en 744 en traversant les terres des Petchénègues et des Coumans blancs, Souzdal et une ville appelée « Kio » (c’est-à-dire Kiev, sachant qu’on trouve l’orthographe « Ryo » dans certaines des premières versions imprimées)Footnote 76. Il raconte lui aussi l’attaque des aigles, puis fait arriver les Hongrois en Transylvanie après un périple de trois mois à travers les montagnes. Il relate ensuite les histoires pittoresques de la conquête de la PannonieFootnote 77. Ses contemporains du xve siècle ne semblent toutefois pas tous avoir fait du récit de la migration l’aspect le plus crucial des débuts de l’histoire hongroise. Ainsi, une édition de la chronique de Jean Thuróczy imprimée en 1488 et illustrée avec des gravures sur bois, ne contient aucune image de la migration, tandis qu’elle accorde une place de choix à une scène de bataille, insérée au moment où la chronique mentionne que la Pannonie a été octroyée aux Hongrois comme Zion aux Juifs du temps de MoïseFootnote 78.
Ces différentes chroniques hongroises ne peuvent donc être considérées comme des récits fidèles de la façon dont les migrations se sont réellement déroulées. Les recherches portant sur des histoires des migrations médiévales similaires (celles des Francs, des Goths ou des Lombards, par exemple) ont mis en évidence l’importance de la géographie symbolique et du modèle biblique dans ces descriptionsFootnote 79. Les auteurs du Moyen Âge ont établi un lien entre migration et formation d’un peuple, l’une engendrant l’autre et assurant la transition de la barbarie à la civilisation. Ainsi la terre natale lointaine était-elle peuplée de barbares qui s’humanisaient et s’organisaient au cours de leur migration, comme dans l’histoire des Goths d’Isidore de Séville ou la description du voyage des Troyens jusqu’en Bretagne dans l’Historia Brittonum Footnote 80. Ces histoires érudites étaient construites à partir d’éléments tirés de l’Antiquité classique et de la Bible – en particulier l’histoire du peuple d’Israël –, si bien que l’on ne peut supposer a priori qu’elles reflètent des événements réels. Étant donné la date relativement tardive de la composition des chroniques hongroises évoquées ici, leurs auteurs avaient déjà accès à un vaste corpus de modèles littéraires médiévaux, lesquels suggéraient qu’une terre natale lointaine et une histoire de migration étaient des éléments nécessaires pour raconter l’histoire de sa propre gens. En fin de compte, les éléments fondateurs du mythe sur les migrations hongroises préexistent à l’émergence des Hongrois en tant que peuple et sont empruntés à des descriptions antérieures des Scythes.
À partir du moment où les auteurs des histoires de la Hongrie avaient adopté ces sources littéraires préexistantes, la trame de leurs narrations était fixée : les Hongrois, assimilés aux Scythes et aux Huns, devaient nécessairement être arrivés de Scythie et il fallait expliquer comment ils avaient colonisé la Pannonie. Or le seul moyen d’y parvenir était de faire référence à une longue migration. Cette contrainte, associée au prototype biblique de la formation et de l’organisation politique d’un peuple – c’est-à-dire l’histoire de la migration du peuple d’Israël –, détermina la nature des récits d’origine qu’ils écrivirent. Ces derniers correspondent donc à des mythes savants édifiés à partir de sources écrites, et non à la transcription d’une tradition orale se rapportant aux événements historiques.
Les récits d’origine du peuple hongrois présentent les mêmes caractéristiques que ceux des Goths, des Lombards et d’autres peuples. Ils mettent en scène une gens déjà constituée, partant identifiable, qui a migré pendant une longue période en rencontrant plusieurs ennemis en chemin, chaque bataille servant à démontrer la bravoure et la cohésion du peuple en question. Les peuples migrateurs ont un fondateur éponyme et sont dirigés par des chefs de clan durant leur exode. Après s’être civilisés et convertis au christianisme au cours de leur migration, ils s’installent enfin dans leur nouvelle patrie, l’aboutissement de leur périple achevant de prouver leur ténacité et leur courage. Certains éléments varient selon les récits, comme la situation de la Scythie, l’itinéraire exact de la migration des Hongrois ou encore certains noms et détails. À l’instar d’autres textes érudits de l’époque, les récits médiévaux sur les Hongrois ne doivent pas être appréhendés comme des traditions folkloriques rendant compte de migrations réelles. Ces récits de type origo gentis servaient les objectifs politiques d’une élite et visaient à assigner une identité surplombante plutôt qu’à refléter une identification ethnique déjà existante d’un peuple envisagé dans sa totalité.
Nous avons vu la manière dont certains éléments des chroniques ont été empruntés à l’Antiquité classique et à d’autres auteurs qui n’avaient pas écrit au sujet des Hongrois. En particulier, la localisation de la patrie originelle supposée des Hongrois, la Scythie, en Asie plutôt qu’en Europe, a été décidée en se revendiquant de l’autorité de saint Jérôme, qui vécut pourtant bien avant que les Hongrois ne forment un peuple identifiable en tant que tel. C’est ce choix, et non des connaissances historiques précises, qui a étayé l’origine asiatique des Hongrois, lesquels ont été assimilés aux Scythes et aux Huns. La signification ambiguë d’une éventuelle origine asiatique ne doit pas être perdue de vue. Marqueur possible d’un peuple de barbares assoiffés de sang, une telle provenance pouvait également évoquer le salut providentiel (autrement dit la conversion au christianisme), puisque dans la division médiévale du monde, Jérusalem, repère essentiel de l’histoire du salut, se trouvait également en Asie.
Les récits de migration des familles aristocratiques
Dans la Hongrie médiévale, les mythes sur la migration étaient liés non seulement à l’ethnogenèse collective, mais aussi aux histoires de nombreuses familles. Deux des principales versions du récit hongrois, celle compilée par Simon de Kéza dans sa chronique de la fin du xiiie siècle et celle donnée – avec quelques variations – par les chroniques du xive siècle, comprennent une liste d’advenae, soit des nobles d’origine étrangère, pour souligner que le statut de ces familles était équivalent à celui des familles nobles de la migration « originelle » des Hongrois. Dans ce cas, les chroniqueurs n’écrivaient pas à propos de leur propre gens, ce qui n’excluait pas de traiter leur histoire supposée sous un angle bienveillant, puisque certains pouvaient être connus des chroniqueurs, ou même être leurs amis à la cour royale hongroise. Simon de Kéza dresse une liste de ces nobles vers la fin de sa chroniqueFootnote 81. De manière significative, les chroniques du xive siècle situent cette liste immédiatement après l’arrivée des Hongrois eux-mêmesFootnote 82, ce qui permet de souligner leur égalité de statut. Ces récits énumèrent dix-neuf cas de chevaliers immigrants (un cas pouvant inclure plusieurs membres d’une même famille), dont dix originaires d’Allemagne, les autres provenant de France, d’Italie, de Bohême, de Moravie et de la péninsule Ibérique. Bien que les deux versions divergent sur certains détails de l’histoire de ces familles, elles suggèrent toutes deux que la cause première de l’immigration était l’invitation adressée par le grand-prince Géza (mort en 997), père du premier roi chrétien de Hongrie, Étienne Ier (reg. 997-1038), et initiateur de la christianisation de la population, aux nobles des pays chrétiens afin qu’ils l’aident à convertir la HongrieFootnote 83.
Ces listes doivent absolument être interprétées dans leurs contextes de création. À partir du xiiie siècle, les nobles tirent avantage de l’affaiblissement du pouvoir royal. Le pouvoir aristocratique prend le pas sur le pouvoir royal et l’élite baronniale occupe toutes les charges royales les plus importantes, jouant un rôle clef dans l’assemblée générale (ancêtre du Parlement) nouvellement constituéeFootnote 84. En conséquence, des demandes s’élèvent pour que les nouveaux immigrants soient exclus des hautes chargesFootnote 85. En 1213, la reine Gertrude est même assassinée par une conspiration de seigneurs jaloux de la préférence accordée aux membres de sa famille, Andechs-Méran, pour les postes hauts placés ou d’influenceFootnote 86. Signe du transfert de pouvoir au profit de la noblesse établie, à partir de 1204, aucune des familles nobles arrivant dans l’entourage des futures reines n’a réussi à fonder une nouvelle lignée aristocratiqueFootnote 87. La liste des anciens « nouveaux arrivants » conservée dans les chroniques servait donc à attester l’égalité de statut des familles nobles occupant déjà des positions élevées. Apporter la preuve d’un lignage remontant aux premières vagues de migration était donc extrêmement avantageux. À l’inverse, plus la date à laquelle l’ancêtre d’une famille avait immigré était proche, plus son statut était fragile. Deux cas sont à cet égard particulièrement intéressants, car ils fournissent, par déduction, quelques informations sur la création des mythes de migration de ces familles.
Les frères Volphgerus et Hedricus de Vildonia – probablement l’équivalent des prénoms allemands Wolfger et Hedrich – sont présentés comme les ancêtres du lignage Hedrici/Hedrih (Héder)Footnote 88. Les historiens modernes ont remis en cause la thèse de Simon de Kéza selon laquelle les deux frères étaient originaires de Wildon, en Styrie ; selon les chroniques du xive siècle, ils étaient en réalité comtes de « Heinburg » (Hainburg)Footnote 89. Toujours selon ces chroniques, ils auraient immigré en Hongrie sous le règne du grand-prince Géza, donc dans la seconde moitié du xe siècle. Simon de Kéza note aussi que Wolfger fonda un monastère. Il s’agit là d’un fait historique, mais qui n’a pas eu lieu à la fin du xe siècle puisque la charte de fondation, conservée, date de 1157Footnote 90. Ce document prouve par conséquent que Volphgerus et Hedricus ont immigré en Hongrie vers la moitié du xiie siècle, sous le règne du roi Géza II (reg. 1141-1162). Afin de rendre leur lignage plus illustre et de présenter leurs ancêtres comme venus christianiser un nouveau royaume, la date de leur arrivée a été avancée de deux siècles, à l’époque de la formation du royaume chrétien de Hongrie.
Il existe une autre famille dont la chronologie migratoire a été modifiée, bien que la raison, dans ce cas précis, soit peut-être plus facile à deviner. Selon Simon de Kéza, Pot de Lébény, également connu sous le nom d’Ernistus, arriva avec de nombreux guerriers ; son descendant, le comte « Conradus d’Altumburg », est mentionné dans le texteFootnote 91. Les chroniques du xive siècle expliquent que « Poth » est un sobriquet formé à partir du terme allemand (Theutonice) Bote – correspondant au latin nuncius – lié à son rôle supposé de messager entre le roi de Hongrie André Ier (reg. 1046-1060) et son fils Salomon (reg. 1063-1074), d’une part, et l’empereur Conrad, d’autre part. Or les dates des règnes de ces souverains hongrois correspondent non pas au règne de Conrad, mais à celui du roi, puis empereur Henri III (reg. 1028-1056), puis d’Henri IV (reg. 1054-1105). Quant à Conrad d’Altenburg, le descendant de Pot de Lébény, il est attesté dans les sources entre 1239 et 1299, ce qui en fait un contemporain du chroniqueur Simon de Kéza qui a documenté l’histoire de sa famille. Le premier aurait très bien pu rencontrer le second, clerc à la cour du roi Ladislas IV (reg. 1272-1290), puisqu’il était comes (officier royal en charge d’un comté, titre que l’on traduit en général par l’anglais count ou le hongrois ispán) du comté de Borsod en 1258, avant de devenir comes camerae (maître du trésor, c’est-à-dire officier responsable des monnaies et de certains revenus) à partir de 1260 ; le roi Ladislas le récompensa également pour avoir défendu la frontièreFootnote 92. Il est ainsi probable que ce soit Conrad lui-même qui ait fourni les renseignements relatifs à sa famille que l’on trouve dans la chronique de Simon de Kéza.
Il existe un Pot historiquement attesté. Palatin (comes palatinus) de Hongrie entre 1209 et 1212 et fondateur du monastère de Lebyn (Lébény), il appartenait au lignage Gyo´´r qui, selon une source moderne, n’aurait pas eu pour ancêtre un immigrantFootnote 93. Selon une autre interprétation, le véritable ancêtre du lignage de Conrad aurait été le comes Otho, un immigrant allemand, qui s’installa en Hongrie au xie siècle et fonda le monastère de Zselicszentjakab en 1061Footnote 94. Quoi qu’il en soit, ce Pot ne pouvait être l’ancêtre du lignage et il n’arriva certainement pas en Hongrie au xie siècle comme le suggère la chronique. Par ailleurs, cette présentation erronée n’était pas qu’une simple confusion ni un amalgame entre différents membres de la famille, Otho et Pot(h). Bien que Simon de Kéza ne date pas expressément l’arrivée de Pot, il le situe, par l’ordre chronologique de ses entrées, au xe ou xie siècle : sa famille est explicitement présentée comme antérieure à d’autres dont l’arrivée est datée du xie siècle. Simon de Kéza avait donc déjà représenté ce Pot comme l’ancêtre du lignage. Or il est peu probable que Conrad ait pu confondre le fondateur du lignage – dont la prétendue immigration remontait au xie siècle – avec celui qui, compte tenu des dates, était sûrement son propre père ou son grand-père. Les chartes relatives aux activités de Conrad nous renseignent sur cette étrange erreur de datation. Ce dernier avait noué une alliance avec Ottokar de Bohême et engagé des guerriers allemands pour attaquer les terres de ses ennemis en Hongrie. Pour le punir de sa déloyauté, le roi Béla IV (reg. 1235-1270) confisqua ses terres ainsi que le monastère de Lébény. En 1263, il fut pardonné et ses biens restituésFootnote 95. En conséquence, affirmer que le fondateur de ce monastère (soit en réalité son père ou son grand-père) était l’ancêtre supposé beaucoup plus antérieur de son lignage relevait vraisemblablement d’une stratégie visant à revendiquer avec plus de force ses droits sur les biens de sa familleFootnote 96.
Les récits de migration des ancêtres des familles nobles furent très probablement créés par les familles elles-mêmes, mais enregistrés par des chroniqueurs n’appartenant pas à ces lignages. Ces histoires étaient inventées pour accroître le prestige d’une lignée et pour étayer les revendications des familles nobles immigrées de longue date en se démarquant de celles arrivées plus récemment. On y distingue donc déjà deux visions antagonistes des immigrants : l’une positive, exprimée de manière explicite, et l’autre négative, destinée à ternir la réputation des immigrants récents et servant, en toile de fond, les nouvelles revendications du xiiie siècle concernant l’égalité de statut entre les familles nobles immigrées de longue date et la gens des immigrants hongrois. On retrouvera la même tension entre visions positives et perceptions négatives des migrants dans les récits sur l’immigration de masse dans le royaume de Hongrie, les secondes prenant toutefois le pas sur les premières avec des expressions d’hostilité plus manifestes.
Les discours médiévaux sur l’immigration de masse
Les discours médiévaux sur l’immigration de masse en Hongrie après l’arrivée des Hongrois eux-mêmes apparaissent dans quelques récits. Le célèbre « miroir des princes » du xie siècle, les Admonitions, rédigé par un ecclésiastique mais attribué au roi Étienne Ier dans la tradition hagiographique, vante les mérites des immigrants dans l’un de ses chapitres :
Puisque tous les hôtes arrivent de différentes régions et provinces, ils amènent avec eux une grande diversité de langues, de coutumes, d’exemples et d’armes, [et] tout cela orne la cour royale et dissuade les étrangers de manifester un mépris démesuré. Car un pays ne possédant qu’une langue et qu’un ensemble de coutumes est faible et vulnérable. C’est pourquoi, je te convie, mon fils, à protéger les nouveaux arrivants avec bienveillance et à leur accorder une haute estime afin qu’ils demeurent auprès de toi plutôt que s’installer ailleursFootnote 97.
Relevant du genre du miroir des princes, le texte est donc destiné à enseigner l’art de gouverner à l’héritier du trône. L’ecclésiastique qui en est l’auteur (et dont l’identité reste incertaine malgré des tentatives pour la déterminer) s’est inspiré d’œuvres classiques et patristiques ainsi que de modèles bibliquesFootnote 98. La tradition carolingienne et ottonienne de l’Empire romain classique se fait également sentir dans le chapitre en questionFootnote 99. La présence d’immigrants à la cour royale était certainement monnaie courante à cette période ; ecclésiastiques et nobles immigrés jouaient en effet un rôle primordial dans le jeune royaume du roi ÉtienneFootnote 100. Nous disposons d’un aperçu du flux continu d’immigrants grâce à la Chronique enluminée du xive siècle qui cite « les Bohémiens [les gens venus de Bohème, soit les Tchèques actuels], les Polonais, les Grecs, les Espagnols, les Ismaélites ou Sarrasins, les Petchénègues, les Arméniens, les Saxons, les Thuringes, ceux de Meissen et du Rhin, les Coumans et les Latins » comme les principaux immigrants installés en Hongrie, mariés avec des populations locales et ayant acquis le droit de vivre dans le royaume et un statut de noblesse Footnote 101. Le chroniqueur fait état de ces arrivées de manière factuelle, sans aucun jugement de valeur.
Pour approfondir l’analyse des discours médiévaux sur l’immigration, il est utile de se pencher sur l’un des groupes de cette liste, à savoir les Coumans. Une autre source contient un récit bien plus détaillé de leur arrivée qui, du reste, montre également les limites de la perception positive de l’immigration au Moyen Âge. Dans sa chronique du xiiie siècle consacrée à l’invasion de la Hongrie par les Mongols, Maître Rogerius raconte en effet que Kuthen, « roi des Coumans », envoya une ambassade auprès du roi de Hongrie Béla IV pour lui demander la permission d’entrer dans son royaume avec ses fidèles, car ses terres avaient été ravagées après sa défaite contre les Mongols, et ses sujets tuésFootnote 102. Le souverain hongrois fut heureux d’accepter la sujétion d’un autre souverain et se réjouit de la possibilité de convertir les Coumans au christianisme, Kuthen ayant promis que les siens accepteraient le baptême. Après de nouveaux échanges par le biais d’émissaires, les Coumans prirent le chemin de la Hongrie, tandis que le roi Béla « alla à la rencontre [de Kuthen] sur la frontière de son pays […] et lui accorda, ainsi qu’à son peuple, des honneurs exceptionnels tels que les habitants du pays n’en avaient jamais faits ou vus aussi loin que la mémoire remonteFootnote 103 ». La présence des Coumans suscita cependant des conflits et les habitants manifestèrent de l’hostilité envers ces nouveaux venus. De manière révélatrice, Rogerius décrit la confrontation en recourant à des désignations ethniques : « Comani » et « Hungari ». Les Coumans furent accusés d’errer en Hongrie, de détruire les récoltes et de violer les femmesFootnote 104. Par ailleurs, le roi était soucieux de s’assurer le soutien des Coumans compte tenu de leur force militaire et leur accorda des faveurs, ce qui ne manqua pas de susciter la rancœur des nobles hongrois. Finalement, lorsque les Mongols attaquèrent la Hongrie, les Coumans furent accusés d’avoir été leur avant-garde et leur chef, Kuthen, fut assassiné par la foule. Alors que « le peuple réclamait sa tête : Il doit mourir ! Il doit mourir ! », Kuthen et son entourage « furent capturés et on les décapita immédiatement avant de jeter leurs têtes par les fenêtres du palais au milieu de la foule »Footnote 105. D’après l’auteur, le comportement des Coumans s’explique par leur nature plutôt que par leur statut d’immigrants en soi : durs et sauvages, ils n’étaient pas habitués à se soumettreFootnote 106. En effet, Rogerius écrit que si le roi « a accordé plus d’honneur aux Coumans qu’aux Hongrois, ces derniers n’auraient pas pu et n’auraient pas dû s’en offenser. Car il est approprié que la dignité royale honore les hôtes, en particulier parce qu’il le leur a promis par serment », et il ajoute que « le roi seul était leur protecteur en Hongrie »Footnote 107. Comme l’auteur anonyme des Admonitions, Rogerius affirme donc qu’accueillir les immigrants était un devoir royal. Il souligne que l’objectif du souverain était de faire entrer les Coumans dans l’Église chrétienne, et le loue d’ailleurs pour leur baptêmeFootnote 108. Rogerius confirme toutefois le comportement destructeur attribué aux Coumans, qu’il tient, de manière implicite, pour responsables de leur attitude, leurs coutumes se heurtant à celles des habitantsFootnote 109.
Les récits de migration de groupes étrangers différaient de ceux consacrés aux migrations hongroises ou aux ancêtres des familles nobles. Dans le cas des Hongrois en tant que groupe, la patrie originelle était un élément crucial des légendes de la migration et permettait d’insérer la narration dans la tradition des mythes des origines. Pour les lignages nobles, l’endroit d’où ils venaient contribuait à leur prestige. S’agissant des groupes étrangers, leur lieu d’origine suscitait moins d’intérêt et c’est principalement le motif pour lequel ils avaient migré qui était documenté. Bien que les observateurs médiévaux, tout comme les commentateurs modernes, aient été davantage préoccupés par la migration de masse et les tensions avec les autochtones qui l’accompagnaient, ils n’avaient pas forcément un préjugé négatif lorsqu’ils écrivaient à propos d’un peuple autre que « le leur ». Le récit de Rogerius soulève à ce titre trois points intéressants. Premièrement, l’auteur exprime une empathie relative à l’égard d’un groupe étranger, puisqu’il écrit que les Coumans ont cherché à se réfugier en Hongrie après avoir subi une terrible attaque de la part des Mongols ; une telle bienveillance est particulièrement frappante si on la compare avec les discours actuels au sujet des réfugiés, une partie de l’explication tenant à l’existence d’un ennemi commun (rappelons que Rogerius a chroniqué la dévastation de la Hongrie par les Mongols). Deuxièmement, son récit du conflit avec les populations locales se garde de blâmer uniquement les nouveaux arrivants : ainsi recense-t-il les intérêts locaux qui ont influencé la réaction des nobles. Cette relative mansuétude tient sans doute au fait que Rogerius avait pris le parti du roi contre les nobles dans son récit, ce qui impliquait de ne pas faire porter tous les torts aux Coumans. Troisièmement, lorsqu’il blâmait les Coumans, l’auteur n’expliquait pas leurs torts par leur statut de « migrants », mais par leur nature et leur mode de vie, soulignant ainsi leur différence.
Dans ces récits sur les migrations de masse vers le royaume de Hongrie comme dans les histoires généalogiques des immigrants appartenant à la noblesse, la construction narrative dépendait en partie de la façon dont les immigrants étaient traités dans la réalité – ce qui n’était pas le cas pour les mythes relatant la migration des Hongrois. La possibilité pour les aristocrates étrangers de se faire accepter au sein de la société ou la façon dont les Coumans étaient traités ne relevaient pas uniquement d’une construction littéraire : elles avaient des répercussions fort concrètes sur les conditions d’existence des intéressés. Il n’en reste pas moins que les récits construits de la migration d’une gens finirent aussi par peser sur la réalité.
Mythes médiévaux et modernes
Les histoires de la migration jouent un rôle crucial et persistant dans les récits médiévaux hongrois. Les érudits ont écrit et réécrit les récits de la migration du peuple hongrois, tout en se livrant entre eux à des polémiques sur différents points ; ils puisaient dans des textes faisant autorité comme la Bible et l’œuvre des historiens de l’Antiquité, souvent antérieurs à l’émergence des Hongrois en tant que peuple. Pour ces auteurs, la migration était valorisante et valorisée, aussi bien pour les individus que pour les peuples, et s’accompagnait du sentiment, modelé sur la Bible, d’être la gens élue, un nouvel Israël. De nombreuses familles nobles se targuaient de descendre d’étrangers, tenaient à tracer un parallèle avec les tout premiers immigrants hongrois et souhaitaient s’assurer prestige et sécurité en liant l’arrivée de leurs ancêtres à la fondation du royaume chrétien de Hongrie. Cependant, au sein de ce discours positif sur la migration, une distinction se fait jour. Les immigrants individuels et certains groupes étaient critiqués, voire diabolisés, bien que les reproches ne visent pas explicitement leur qualité d’immigrants, mais plutôt leur statut de « nomades », de « barbares » ou de « nouveaux venus » avides de s’emparer du pouvoir politique. La distinction entre anciens et nouveaux immigrants (respectivement perçus de manière positive et négative) était latente dans le cas des Coumans et patente s’agissant des immigrants appartenant à l’aristocratie, sans pour autant modifier la perception positive de la migration dans le discours médiéval dominant.
Appuyées sur ces fondations médiévales, les légendes de la migration ont survécu jusqu’à nos jours, mais une distinction plus nette s’est installée entre migrations anciennes, valorisées, et migrations plus récentes, diabolisées. Celle-ci imprègne en particulier la lecture nationaliste de l’histoire hongroise, qui effectue aujourd’hui un retour au premier plan, malgré la contestation croissante des érudits. Alors que les archéologues débattent sur l’interprétation de découvertes récentes ou anciennes et que les études sur l’ADN ancien attestent l’hétérogénéité des populations du passéFootnote 110, le gouvernement de V. Orbán persiste à parler de migration « hongroise » sur plusieurs centaines d’années en invoquant l’existence d’un groupe ethnique cohérent – pourtant introuvable –, allant jusqu’à nier les preuves linguistiques du lien entre la langue hongroise et la famille des langues finno-ougriennes afin de privilégier une origine turque et hunnique fantasmée. Le nouveau programme national d’histoire prescrit ainsi l’enseignement de la « préhistoire » mythique de la Hongrie et des légendes de « la prise de la patrie »Footnote 111. Si les historiens du xixe siècle se sont naturellement appuyés sur les récits médiévaux, il faut aujourd’hui sciemment négliger la recherche pour prendre au pied de la lettre les légendes médiévales. L’histoire mythique de la migration est valorisée comme essentielle à la construction de l’identité hongroise. Inversement, les nouveaux immigrants sont considérés comme une menace pour le tissu social. Qu’elles soient positives ou négatives, les perceptions modernes des migrations sont instrumentalisées au service du pouvoir. Ceux qui prétendent que les nouveaux migrants mettent en péril l’homogénéité de la société oublient que les migrations ont toujours créé de l’hybridité et que la « pureté ethnique » n’existe pas, aussi loin que l’on puisse remonter le temps historique ; l’hybridité a toujours été la règle au Moyen Âge comme auparavantFootnote 112, y compris lorsqu’il s’agissait de la migration des « Hongrois » eux-mêmes. En tant que processus historique – à l’œuvre dans le passé et dans le présent –, la migration peut engendrer des tensions, mais l’intégration sur le long terme implique que les « autochtones » comprennent de descendants d’immigrants d’antan. Les récits tissés autour des migrations, réelles et inventées, ont toujours été liés aux programmes auctoriaux au Moyen Âge ainsi que dans le monde contemporain. Toutefois, si les légendes sur la migration jouent depuis longtemps un rôle dans la création d’une identité communeFootnote 113, leur instrumentalisation brutale et excluante est une invention liée aux jeux de pouvoir, comme l’illustre une récente décision de la justice hongroise. Après avoir détourné de manière ironique la rhétorique du gouvernement en décrivant les Hongrois vaincus à la bataille d’Augsbourg (Lechfeld) en 955 comme des « migrants malodorants », l’écrivain Árpád W. Tóta a été condamné par la plus haute cour de justice en 2021 pour « violation de la dignité de la communauté de la nation hongroise », le verdict précisant que le terme « migrant » a « une connotation péjorative dans le discours public contemporain »Footnote 114.