Professeur à Haïfa, le médiéviste Avner Giladi est l’auteur d’une œuvre qui fait autorité sur l’enfance et la famille en islam médiéval. Son premier livre explorait les conceptions de l’enfance dans l’islam médiéval, en confrontant textes normatifs et sources familières à l’islamologue Footnote 1. L’allaitement, dont on sait l’importance en islam pour constituer une parenté de lait, a fait l’objet d’un deuxième livre en 1999 Footnote 2. Deux chapitres importants parus en 2013 ont fait connaître au public francophone, l’un son ouvrage sur l’enfance, l’autre ses recherches nouvelles sur les relations entre parents et enfants dans l’islam médiéval Footnote 3.
Dans la construction d’une œuvre cohérente, Giladi passe de l’allaitement et des nourrices à la question de la naissance et des sages-femmes avec ce nouveau livre sur les sages-femmes. L’auteur s’inspire explicitement, tout au long de l’ouvrage, des questionnements développés par les historiens de l’Europe médiévale et moderne. Il développe aussi – mais souvent dans les notes – une comparaison avec l’histoire de l’accouchement, de la naissance et des sages-femmes dans le judaïsme (que ce soit en terre d’islam ou ailleurs). Un autre thème que l’on retrouve à plusieurs reprises dans le livre est davantage généalogique que comparatif : il discute l’influence des textes grecs comme la Gynécologie de Soranus (ier-iie siècle) sur les textes gynéco-obstétriques arabes, notamment dans l’Andalûs. Le modèle comparatif initial, celui de l’historiographie européenne, a ses limites, bien posées dans l’introduction : si l’historien de la famille en Europe dispose d’abondantes archives, ce n’est pas le cas de celui qui travaille sur la famille en islam médiéval, du moins pas avant la fin du Moyen Âge. Il faut donc se tourner vers des sources souvent théoriques et normatives, sources juridiques, médicales (traités de gynécologie, d’obstétrique et de pédiatrie), religieuses (comme les fatwas), à moins qu’il ne s’agisse d’anecdotes qui émaillent les ouvrages de belles-lettres. Enfin, un prudent recours à l’ethnographie peut être utile, malgré les biais qu’elle introduit. L’iconographie (les images d’accouchement) apporte beaucoup, mais le corpus, déplore Giladi, reste très restreint.
Cette rareté des sources correspond à un problème de fond : le mépris assez constant dans lequel sont tenues les sages-femmes. Toutes les sources sont écrites par des hommes qui partagent en général une vision misogyne, même si l’on voit se dessiner deux tendances opposées. Exceptionnel dans ce domaine comme dans d’autres, Ibn Khaldûn (m. 1406) consacre un chapitre à la profession de sage-femme dans sa célèbre Muqadddima, qui salue leur compétence et même leur rôle cosmologique, puisque l’avenir du genre humain dépend de leurs capacités. À cette tendance s’oppose, par exemple, Ibn al-Hâjj (m. 1336) qui critique le manque de connaissances religieuses des sages-femmes et dénonce leurs pratiques magiques, leurs superstitions et leur cupidité. Le camp misogyne majoritaire doit cependant accorder une autonomie aux sages-femmes : comme les règles de pudeur interdisent strictement aux hommes de voir et de toucher les parties intimes (‘awra) des femmes, le rôle du médecin (un homme) reste théorique et celui-ci est cantonné aux remèdes à prescrire après l’accouchement à la mère et à l’enfant.
Le long premier chapitre du livre traite de la conception islamique de la naissance et de la maternité, à partir du Coran et des hadiths, en soulignant le culte de la mère. Le deuxième chapitre donne des éléments sur la profession de sage-femme, qui ne semble pas s’être constituée en corporation, d’autant que la formation semble s’être faite de mère en fille. Le troisième chapitre aborde la subordination de la sage-femme par rapport au médecin : les dictionnaires biographiques de médecins ne mentionnent que peu de sages-femmes, considérées comme des assistantes. Certains écrits médicaux les ignorent même, quand d’autres (rares) apprécient l’expérience directe des sages-femmes, éduquées et issues de l’élite sociale : c’est le cas de deux médecins andalous des xe et xie siècles, al-Qurtubî (m. 980) et al-Zahrâwî (m. 1013) qui contribua à l’innovation des forceps plusieurs siècles avant leur invention en Europe. Le quatrième chapitre revient sur l’absence totale de la sage-femme dans le Coran et les sources religieuses, et consacre un intéressant développement aux récits de la naissance miraculeuse du Prophète, récits dont les sages-femmes sont quasiment absentes ou minorées. Ce quasi-silence illustre bien, conclut Giladi, que c’est l’allaitement qui fonde la définition des relations de pouvoir au sein de la famille et des relations entre hommes et femmes. L’affaire dépend en partie de la nature des sources, car les biographies et les journaux d’époque mamelouke (1250-1517) écrits par des hommes évoquent parfois de façon très concrète la naissance de leurs enfants.
C’est finalement dans les écrits juridiques sunnites que l’on trouve le plus de mentions de la sage-femme, à propos de laquelle les juristes discutent notamment la rupture des règles de pudeur et de chasteté, le paiement de ses services et la légalité (ou non) du mariage entre un homme et la sage-femme qui a aidé sa mère à accoucher. La discussion la plus intéressante pour l’historien de la famille et du genre porte sur le statut légal de la sage-femme comme témoin au tribunal : elle est en effet appelée à témoigner dans les nombreux cas où les règles de pudeur et de séparation des sexes interdisent la possibilité même d’un témoin masculin. Il y a donc, reconnaissent la majorité des juristes, cas d’infirâd (il s’agit de la possibilité pour une femme de porter seule un témoignage sans être accompagnée par un témoin masculin) lorsque seule la sage-femme peut témoigner à propos des discussions en virginité (il s’agit de vérifier la virginité des jeunes filles), des naissances qui sont objets de litige (enfants mort-nés, débat sur la paternité), des avortements et des fausses couches, des abus sexuels, de l’allaitement, des cas d’enfants morts dans leur lit ou durant l’allaitement. Malgré le mépris où elles sont tenues, lié à leur rapport à la chose féminine et au sang, facteur d’impureté, les sages-femmes dont on reconnaît l’expérience et, le cas échéant, les qualités morales jouissent donc d’un statut à part.
Le cinquième chapitre évoque les rituels magiques qui entourent la naissance (et d’abord la conception quand celle-ci vient à tarder), et plus généralement le rôle social de la sage-femme. Recourant à l’ethnographie, l’auteur glisse de l’époque médiévale à l’époque moderne et contemporaine. Le chapitre renvoie également à titre comparatif aux recherches menées sur l’Iran et l’Empire ottoman à l’époque moderne. L’époque contemporaine permet d’estimer l’aspect massif du phénomène et le maintien des sages-femmes traditionnelles : en 1994 encore, en Égypte, 10 000 dâyât traditionnelles aidaient 80 à 90 % des accouchements. Le chapitre évoque également les célébrations rituelles du septième jour après la naissance, les contraceptions et avortements, ainsi que les déflorations au doigt par la sage-femme, encore pratiquées en Égypte jusqu’à une date très récente. S’il reste prudent sur la continuité des techniques magiques utilisées, Giladi signale l’usage toujours vivant du tibb nabawî (la médecine prophétique), des amulettes et des talismans, qui reprennent souvent des versets coraniques et sont utilisés durant l’accouchement, puis pour le nouveau-né et la jeune accouchée.
Le livre s’achève par des remarques sur le rôle ambigu de la sage-femme : si elle contribue, par son rôle, à valider la structure patrilinéaire et patriarcale de la société musulmane, la sage-femme permet aussi de définir une aire d’autonomie pour les femmes, plus exactement pour les mères. C’est dire l’importance de ce livre qui allie une grande finesse et une érudition sans faille, et constitue finalement un apport bienvenu et original à l’histoire de la famille, à l’histoire des femmes, à l’histoire du corps dans les sociétés musulmanes.