Plusieurs travaux récents nous invitent à étudier les conditions matérielles de création et de diffusion des œuvres d’art, dans des domaines tels que la danse (Mckeon, Reference Mckeon2020), le théâtre (Neveux, Reference Neveux2023) et la musique (LaBelle, Reference LaBelle2020). L’ouvrage Littérature et révolution se prête à un exercice similaire à partir de l’écriture littéraire. Joseph Andras et Kaoutar Harchi examinent cette dernière à partir de trois angles, soit l’écriture littéraire comme un rapport particulier aux mots et au temps, une participation au combat pour l’émancipation et une pratique située dans un contexte social qui facilite ou entrave la rédaction, la publication et la circulation des écrits. Un engagement intellectuel et politique alimenté par ces trois axes nous permet d’envisager un « amarrage de l’écriture aux mouvements des cœurs et des esprits qui se refusent au malheur et se jettent dans l’espérance d’une société égale » (236).
Ce qui importe dans l’écriture littéraire aujourd’hui, ce qui la distingue des autres formes d’art susceptibles de raconter des histoires et de provoquer des émotions (le cinéma, la photographie, la peinture, etc.), c’est d’abord un certain maniement des mots, une capacité à travailler la langue en lui octroyant une plus grande liberté de mouvement. C’est aussi une capacité à « sonder loin, [à] aller chercher des couleurs et des degrés qui échappent au monde oral, au vécu seulement vécu, au fouillis des émotions, au pur présent, à l’appétit » (35). La littérature, qui se démarque par le travail des mots et leur inscription dans le temps long, cohabite avec d’autres formes d’écriture, par exemple la rédaction d’articles scientifiques qui repose sur une standardisation des phrases, une certaine mise à distance de notre singularité pour respecter les normes éditoriales des revues (59). Une observation importante avancée par Andras et Harchi est que l’accès à la légitimité dans le champ de l’écriture est inégalement réparti, que le droit d’être jugé·e comme un·e écrivain·e à part entière plutôt qu’un corps carencé n’est pas accordé aux personnes racisées, de genre féminin, queers ou en situation de handicap (47). Ces inégalités de légitimité reconduisent les injustices qui traversent plus largement nos sociétés.
Penser ensemble la littérature et la politique, c’est s’offrir l’occasion de réfléchir aux conditions qui assureraient à chaque personne la possibilité de mener une vie belle et digne, qui permettraient à l’appréciation esthétique de constituer une expérience véritablement commune, plutôt que la confirmation d’un privilège de classe ou une fuite face à la violence sociale : « Ce que les puissants font du monde pose un treillage entre la beauté du monde et moi, et nous. La beauté nous arrive trouée, mutilée. […] L’accès total à la beauté passe par la politique. Donc par le combat » (160). Assumer une posture politique en tant qu’écrivain·e et vouloir mettre sa création littéraire au service des luttes sociales suppose de prendre le contre-pied des tendances dominantes dans l’art contemporain, de s’opposer à l’injonction à célébrer exclusivement « les failles, le désarticulé, l’ineffable, le heurté, le disloqué » (143), en prônant plutôt l’exploration d’autres manières de vivre et la création de textes qui, tout en prenant parti pour le changement social et la contestation de l’ordre établi, « fassent sens hors [des] cercles [militants], qui puissent être incorporés, qui proposent des visages vivants, des vies vécues et non des formules desséchées, des automatismes froids, des listes de courses idéologiques » (97).
Encourager une interprétation matérialiste de l’écriture littéraire, c’est se poser ouvertement des questions sur les conditions dans lesquelles les autrices et les auteurs sont amené·es aujourd’hui à écrire, suivant leurs trajectoires sociales respectives. Un enjeu majeur est la précarité dans laquelle vivent plusieurs écrivain·es, ainsi que la difficulté à améliorer leurs conditions de travail par l’action collective, étant donné qu’il s’agit « [d’un] corps de métier extrêmement atomisé, individualisé – il n’y a pas de corps, en fait. Pas de pratique syndicale de masse » (219). À la question du comment de l’écriture (les conditions d’existence des autrices et des auteurs, leurs difficultés financières, etc.) s’ajoute celle du pourquoi, des publics que les écrivain·es espèrent interpeller avec leurs œuvres. Une distinction est proposée dans l’ouvrage entre la reconnaissance institutionnelle et la reconnaissance populaire, la première désignant la consécration par le milieu littéraire et ses dispositifs (les prix, les festivals) tandis que la seconde nous renvoie à la constitution d’une communauté d’interrogation et de pratiques alimentée par la création et la circulation des écrits (211–212). Une pratique littéraire orientée vers la libération peut mener à différentes formes de reconnaissance institutionnelle, mais sa viabilité dépend d’une reconnaissance populaire, des discussions et des solidarités associées à cette dernière.
Andras et Harchi nous offrent, avec ce livre, des pistes très riches pour analyser les rapports entre l’écriture et les luttes pour l’égalité et la dignité. Nous pouvons avancer, à la lumière de leurs échanges, que la création d’un souffle commun entre la littérature et la révolution suppose de « tout tenir ensemble : le combat, la morale et l’esthétique », de « dire les ombres, les replis, les lacis, les discordances. Dire la sincérité de l’ennemi – vendéen compris – et la crasse que nous charrions », en somme de « batailler simultanément sur plusieurs fronts » (144–145).