La publication du Prophète rouge s’inscrit dans un moment particulièrement propice, marqué par une actualité éditoriale portant sur les formes contemporaines d’engagement militantFootnote 1 et plus précisément sur le burn-out militantFootnote 2. Elle intervient également dans un contexte politique traversé par la progression préoccupante de l’extrême droite. Si l’histoire ne nous mord plus la nuque au sens d’une révolution imminente tel que le conceptualisait le philosophe et théoricien révolutionnaire Daniel Bensaïd après les événements de mai-juin 1968, elle pèse sur nos épaules, nous hante et nous engage, invitant également à un réexamen critique des pratiques militantes dans le sillage de #Metoo.
L’enquête de Julie Pagis se déploie en deux volets, dont le principal retrace l’histoire d’un collectif maoïste formé en 1971 autour de six couples issus de milieux sociaux hétérogènes. Sous l’influence de Fernando, qui se présente comme un ouvrier espagnol ayant séjourné en Chine, ces jeunes militant·es se lancent dans une démarche d’établissement en usine et d’enquêtes diverses auprès des classes populaires. Leurs trajectoires se radicalisent en 1976 avec l’emménagement dans un ancien couvent, transformé en lieu de vie communautaire ouvert sur le quartier. L’engagement devient alors total, mêlant collectivisation des ressources, crèche autogérée et intense vie militante. Malgré des pratiques d’ancrage local et ouvrier, le groupe suit progressivement une dynamique sectaire que la socialisation populaire ne parvient qu’à moduler sans réellement l’entraver. Les membres du groupe se trouvent progressivement « encharismés », selon le terme forgé par l’autrice, un processus qui s’appuie dans un premier temps sur le fait qu’ils adhèrent pleinement à l’idée de la nécessaire déconstruction de pratiques sociales intériorisées au sein de la société dans laquelle ils ont grandi. Cet ordre social repose en effet sur des mécanismes de reproduction incitant les individus à adopter des normes et des comportements qui garantissent sa perpétuation. Animé·es par une volonté de transformation sociale – en raison des inégalités structurelles ainsi produites et du maintien de privilèges liés à l’origine de classe –, les militant·es entreprennent un travail de désapprentissage. Il s’agit dès lors pour elles et eux de comprendre l’ancrage social de leurs comportements quotidiens afin de les déconstruire, tant à travers les outils de la propagande et l’organisation de luttes collectives que par une mise en cohérence de leur mode de vie avec le projet de société émancipateur défendu.
Au-delà de la dimension de thriller que prend l’enquête du « commissaire Pagis »Footnote 3 sur les origines de Fernando, le succès du Prophète rouge s’explique sans doute par la profonde actualité des questions posées. En effet, dans sa synthèse des recherches consacrées au burn-out militant, le sociologue Simon Cottin-Marx souligne que ce phénomène résulte avant tout de facteurs organisationnels que l’on retrouve, poussés à l’extrême, dans l’ouvrage de J. Pagis : surcharge de travail (militant), faible autonomie, manque de reconnaissance, conflits non résolus, sentiment d’injustice ou encore perte de sensFootnote 4 . Le burn-out n’est ainsi pas réservé au monde professionnel : l’ampleur des tâches, la multiplication des fronts et la pression politique et émotionnelle du contexte actuel conduisent également des militant·es à l’épuisement, au découragement, voire à l’arrêt. On pourrait croire que l’engagement militant, parce qu’il repose sur une implication volontaire, offre une plus grande liberté que le travail salarié ; en réalité, il n’échappe pas aux pressions, aux injonctions et à la reproduction des rapports de domination : les cadres militants peuvent eux aussi être traversés de tensions, de conflits ou de violences, notamment sexistes et sexuelles, comme l’illustre la conférence gesticulée de Florence Poznanski, « Je t’aime camarade », qui interroge avec force les contradictions et les blessures du monde militantFootnote 5 .
À ces dimensions s’ajoute une « culture du sacrifice » ou du « martyr », où le fait de se négliger constitue une manière de ne pas trahir la cause : les « activistes ne prennent pas soin de leur propre bien-être car cela serait contredire le pacte implicite de ‘désintéressement’ »Footnote 6 . Ces enjeux autour des rapports entre militantisme et vie quotidienne m’intéressent particulièrement : c’est entre autres ce qui m’a conduite à étudier la trajectoire de Georgette Vacher, qui se suicide la veille du congrès de l’Union départementale du Rhône en octobre 1981 en mettant en cause les pratiques – notamment sexistes – de son organisation syndicale (la CGT) à travers plusieurs lettres dont l’une rend compte de son « histoire d’amour pour la classe ouvrièreFootnote 7 ». Ces engagements militants sacrificiels, qui ont tout à voir avec des pratiques d’ordre religieux, s’appuient pour les maoïstes sur l’idée selon laquelle il s’agit d’être à l’écoute de la classe ouvrière de laquelle les militant·es ont des choses à apprendreFootnote 8 , pour aider à la révolution qu’elle est censée conduire. Pour les étudiant·es ou les militant·es n’appartenant pas aux classes populaires, cela implique un certain nombre de sacrifices de façon à servir au mieux cette classe ouvrière ou plus individuellement les ouvrièr·es.
Cet engagement militant comporte également une dimension affective. À propos de la JCR-LC-LCRFootnote 9 , l’historienne Ludivine Bantigny rend compte de cette motivation sensible marquée par l’enthousiasme, les émotions et un rapport très concret à la perspective d’une utopie émancipatriceFootnote 10 . À l’effet de période lié au mouvement de mai-juin 1968 se conjugue un effet d’âge et d’une génération, particulièrement affectée par les événements : les militant·es, jeunes pour la plupart, entretiennent un rapport fusionnel avec leur organisation. Cette dilution de l’individu dans le collectif est portée par une forte espérance révolutionnaire : le présent est vécu comme transitoire, car un futur radicalement nouveau est perçu comme imminent. Cependant, à partir du mitan des années 1970, un basculement s’opère : le reflux des espoirs révolutionnaires engendre désillusions, inquiétudes et remises en question. D’autres affects prennent une place centrale dans les réflexions internes à la LCR : le militantisme peut devenir source d’angoisse, de fatigue, voire de détresse. Les fractures internes, les départs, parfois même les suicides deviennent objets de discussion politique où les militant·es commencent à problématiser la frontière entre vie privée et engagement, sous l’effet des féminismes notammentFootnote 11 .
Je ne reviendrai pas sur les deux derniers chapitres du livre consacrés à la traque des origines de Fernando avant la constitution du groupe français, mais bien davantage sur la manière dont une approche tant historique que sociologique permet de faire émerger ce qui se joue dans le groupe, en relation avec la fabrication du charisme du leader, soit cette imposition idéaliste du marxisme-léninisme revisitée par Fernando dans le quotidien et ce qu’elle charrie en termes de privatisation du politique et de domination.
Mobiliser l’histoire et la sociologie dans une approche située
À bien des égards, l’ouvrage relève pleinement du champ de l’histoire. J. Pagis fait preuve d’une réflexivité poussée dans son rapport aux sources, en procédant à une analyse minutieuse des annotations manuscrites portées par Fernando sur les tapuscrits, à l’instar de la démarche adoptée par l’historien Yves CohenFootnote 12 . Elle développe par ailleurs une posture critique à l’égard des documents imprimés, dont elle souligne systématiquement les possibles biais et incertitudes, notamment lorsqu’il s’agit de reconstituer la trajectoire de Fernando.
Dans Le prophète rouge, la sociologue emprunte tant à la sociohistoire pour replacer ce petit groupe dans une histoire sociale et politique du militantisme post-68, pour en analyser les rapports sociaux et les structures de pouvoir, qu’à la micro-histoire qui permet de saisir l’épaisseur des pratiques et des subjectivités militantes. La démarche sociohistorique s’observe non seulement dans l’articulation entre histoire et sociologie, mais également dans la volonté de restituer la genèse du groupe. L’enquête s’appuie sur une périodisation historique, notamment pour rendre compte de la montée en puissance du charisme du leader et de ses effets en termes de domination sur le groupe ainsi que des ressorts d’un engagement absolu. L’autrice mobilise également l’analyse sociologique des dispositions, des socialisations – primaire puis militante –, des trajectoires et des appartenances de classe et de genre des militant·es, étudiant ainsi finement les rapports de pouvoir qui se jouent au « ras du sol » dans la vie quotidienne du groupe. L’échelle micro offre quant à elle de restituer des détails ou les marges qui éclairent en retour les logiques plus générales de ce type de militantisme. J. Pagis adopte ainsi une approche qu’elle définit comme « compréhensive »Footnote 13 , donnant du sens aux engagements des un·es et des autres en les situant à partir de leurs aspirations idéologiques mais également en lien avec les « impasses biographiques » dans lesquels iels se trouvent au moment de leur rencontre avec Fernando. Elle rend aussi compte des rétributions du militantisme qui permettent de continuer malgré le poids de l’engagement. J. Pagis réalise un important travail de recueil de sources orales auprès des acteur·rices du groupe, sans oublier d’interroger, à la manière des historien·nes, les reconstitutions mémorielles, mais également les absences. En définitive, l’ouvrage met en lumière la fécondité heuristique d’une démarche articulant histoire et sociologie.
Toutefois, ce travail aurait gagné à approfondir la mise en perspective du contexte historique esquissée en introduction et mobilisée de manière ponctuelle par la suite, de même que la spécificité du militantisme mao qui se déploie alors de façon très diverse, notamment dans son rapport aux féminismesFootnote 14 . En effet, la période étudiée constitue un moment singulier de l’histoire du militantisme, marqué par l’investissement des enjeux liés à la vie quotidienne par plusieurs courants de la gauche radicale allant des trotskystes aux maoïstes. Ces derniers les appréhendent selon des logiques parfois divergentes, ce qui met en évidence les tensions internes propres à la politisation du quotidien qu’il est impossible d’envisager de façon monolithique, puisqu’elles varient d’une organisation ou d’un courant à l’autre. En outre, une telle dynamique demeure difficile à saisir sans prendre en compte les interactions avec l’extérieur, dans la mesure où le sentiment d’appartenir à un groupe stigmatisé est susceptible de renforcer l’articulation entre l’intime et le politique. Or J. Pagis évoque assez peu la manière dont le groupe était perçu de l’extérieur, à quelques exceptions près. Pourtant, s’il tend progressivement à fonctionner en vase clos, il conserve des relations avec son environnement, notamment à travers l’activité professionnelle de ses membres dans les milieux ouvriers.
Au-delà des aspects disciplinaires, le travail mené par J. Pagis soulève des enjeux épistémologiques cruciaux. Comment enquêter sur un groupe dont on partage certaines références politiquesFootnote 15 ? L’analyse située de la sociologue la conduit à refuser de distribuer des « bons » ou des « mauvais » points aux acteur·rices étudié·es : elle s’interroge à plusieurs reprises sur ce qu’elle aurait elle-même fait si elle avait été confrontée, à la même époque, à la figure charismatique de Fernando. L’irruption sporadique des doutes de l’autrice – qu’il est possible de mettre en relation avec la manière dont son expérience personnelle et notamment militante a « agi » sur son enquêteFootnote 16 – met en scène sa démarche et la rend ainsi transparente pour le lectorat. Cependant, revenant sur ses difficultés d’approche et ses questionnements épistémologiques divers, elle nous donne envie de comprendre quelle a été la réception de son travail dans le groupe, et au-delà. Elle invite aussi à s’interroger sur la co-construction des savoirs avec les enquêté·es. En effet, bien qu’il soit difficile de distinguer nettement le avec du sur, tant les négociations et les échanges ont été nombreux, on peut se demander pourquoi l’autrice n’a finalement pas cherché à travailler davantage avec et non pas seulement sur ce groupe, dont plusieurs membres ont eux-mêmes écrit sur leurs expériences – productions sur lesquelles J. Pagis s’appuie d’ailleurs abondamment.
Privatisation du politique : le marxisme-léninisme de Fernando au quotidien
Alors qu’à la même époque des militantes féministes d’autres organisations d’extrême gauche, à l’image de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), « refusai[ent] le phallocratisme qui imprégnait de part en part l’organisation révolutionnaire », dénonçaient le « culte du chef » et le fait que, pour être reconnues, elles devaient se « couler dans le moule du militant révolutionnaire »Footnote 17 , dans le groupe de Fernando, J. Pagis observe une « absence de politisation du privé »Footnote 18 . Les enjeux de domination de genre ne sont notamment pas mis en débat au sein d’un groupe qui envisage le féminisme comme petit-bourgeois. L’ouvrage rend pourtant compte de l’usage permanent du marxisme-léninisme afin de rééduquer l’ensemble des individus qui le composent, à commencer par « l’attitude »Footnote 19 que Fernando impose aux membres du groupe. S’il n’y a pas de politisation du privé, c’est au sens où, contrairement à ce que pratiquent les féministes, aucune prise de conscience politique ne s’opère sur la base du partage de conditions matérielles d’existence, de construction de commun et, de ce fait, de collectif. Les intellectuel·les du groupe sont d’ailleurs enjoint·es de ne pas théoriser à partir de leur quotidien, dans la mesure où leurs niveaux de vie sont considérés comme « petits-bourgeois ». Mais ne peut-on pas parler, à l’inverse, d’une sorte de privatisation du politique, c’est-à-dire d’une démarche politique qui consiste à plaquer sur sa vie quotidienne l’approche marxiste-léniniste réenvisagée par Fernando, conduisant finalement à une emprise de la politique sur le privé ? Cette emprise du politique sur le privé ne constitue-t-elle pas une forme inversée de politisation du privé ? Et, en définitive, ne prive-t-elle par les militant·es de leur vie privée et de toute forme d’intimité ?
La volonté de mettre en adéquation des idéaux et des pratiques quotidiennes est largement partagée par nombre de militant·es et au-delà – à l’image de J. Pagis elle-même qui mentionne son aspiration à l’« exemplarité »Footnote 20 . Elle concerne ici principalement l’enjeu de classe : il s’agit, notamment pour les intellectuel·les, de se départir du « petit-bourgeois » qui sommeille en chacun·e d’elleux, ce que les autocritiques sont censées favoriser. J. Pagis rend finement compte de la manière dont les choix de vie, de logement, les façons de parler, de penser même, sont passées au crible, non sans produire une confusion extrême pour certain·es membres du groupe – qui ne doivent pas « instrumentalis[er le] marxisme-léninisme à des fins privéesFootnote 21 ». Ces injonctions peuvent également se trouver réadaptées au gré du bon vouloir du leader charismatique : « [e]n attisant les braises des moindres petites rancœurs, vexations, colères, jalousies et envies, qu’il réinterprétait systématiquement en termes de classe, Fernando parvenait toujours à faire passer ses intérêts personnels pour les intérêts du groupeFootnote 22 ». La parole ouvrière ne sert ainsi de guide que lorsqu’elle va dans le sens de celle du chef. Ainsi, au moment du « tribunal du Paul » – un des membres du groupe jugé pour ses écarts aux comportements prescrits et considéré alors comme un ennemi de classe –, l’incompréhension totale des ouvriers immigrés sollicités pour l’occasion n’est pas prise en considérationFootnote 23 .
Finalement, la relecture du marxisme-léninisme opérée par Fernando devient progressivement un cadre permettant de justifier à peu près tout et n’importe quoi à condition que cela serve le chef, avec une rhétorique formelle, fréquente dans les milieux militants, qui se déconnecte toujours un peu plus des réalités que vivent ses membres. J. Pagis montre d’ailleurs que cette privatisation du politique a davantage de prise sur les hommes du groupe, en particulier les universitaires : les « petits-bourgeois ». N’y aurait-il pas là une explication sociologique qu’il conviendrait d’approfondir ? Situés entre deux classes, les « petits-bourgeois » aspirent à se rapprocher de la bourgeoisie. Cependant, l’engagement marxiste, puissant durant cette période, conduit certain·es à choisir le camp de la classe ouvrière. Cette tension rend sans doute les hommes plus vulnérables aux logiques de pouvoir mises en place par Fernando, quand la position subalterne des femmes les en protège relativement – toutes « petites-bourgeoises » qu’elles soient. En tant que groupe social et en vue d’un projet de transformation de la société, ils n’ont pas de base matérielle à la construction d’un sujet politique propre, ce qui les distingue par exemple de la position à laquelle sont assujetties les femmes dans l’organisation du travail. Alors qu’elles peuvent se constituer en sujet collectif et révolutionnaire face au patriarcat, les intellectuels, eux, ne peuvent espérer être utiles dans la lutte qu’en tant que militants au service du prolétariat. Et c’est probablement ce qui favorise la privatisation du politique : ce sont les idées, en l’occurrence le marxisme-léninisme de Fernando, qui sont mises en application dans le groupe. Un marxisme-léninisme qui, sur ce plan-là en tout cas, se révèle plus idéaliste que matérialiste.
En 1976, D. Bensaïd dit bien, dans La révolution et le pouvoir, l’écart entre les attentes révolutionnaires et les conditions réelles de leur mise en œuvre : « le manteau du mode de vie flotte, trop ample sur le robuste squelette de la théorieFootnote 24 ». En d’autres termes, la vie militante apparaît comme traversée d’incertitudes, d’efforts, de contradictions entre idéal et pratique. Face à ces contradictions, D. Bensaïd défend une conception du militantisme fondée non sur la pureté morale ou la conformité idéologique immédiate, mais sur l’expérience collective et l’apprentissage progressif. Il refuse l’idée que l’adhésion politique suppose une conversion totale à un mode de vie ou une rupture immédiate avec toutes les normes dominantes : le rôle du parti est alors de proposer des outils d’autoéducation, de formation, d’élaboration collective – et non d’imposer ce qui peut se rapporter à un catéchisme militant, l’objectif n’étant pas de produire un militant idéal, mais de favoriser l’émergence d’une subjectivité politique consciente des contradictions qui la traversent. Ces élaborations, qui suscitent débats, voire désaccords, ne serait-ce qu’à la LCRFootnote 25 , révèlent les questionnements militants autour du mode de vie pour cette période et au-delà. En effet, si les militant·es du groupe étudié par J. Pagis sont enjoint·es de faire des enfants pour se rapprocher de la classe ouvrière, c’est précisément pour être au service de la classe ouvrière qu’au même moment et après, Lutte ouvrière déconseille ce même choix. C’est également pour se rapprocher des classes populaires que les militant·es de cette dernière organisation arborent d’ailleurs des vêtements discretsFootnote 26 .
L’un des apports majeurs du livre de J. Pagis est d’interroger la catégorie même de politisation. Loin de la politisation du privé revendiquée par les féministes, c’est ici une privatisation du politique qui se met en place. Celle-ci se voit permise par le repli sectaire du groupe et la délimitation de ses frontières, mécanismes qui accompagnent et permettent l’appropriation par Fernando des leviers de pouvoir. Là où politiser le privé suppose par principe de rendre publics les enjeux de la vie personnelle, cette privatisation procède inversement : elle enferme le politique dans un cercle clos et favorise sa captation par un seul. Les affects et les conflits les plus intimes sont ainsi relus à l’aune du marxisme-léninisme de Fernando : si les mises en débat sont permises (jusqu’à l’écœurement), toute cette matière est en réalité manipulée. Le politique vient s’emparer du quotidien sans jamais permettre de réappropriation collective. Cette situation favorisée par l’arbitraire du chef produit un brouillage constant entre vie politique et vie privée, où chacun·e est tenu·e d’aligner ses gestes, ses paroles, ses affects sur un modèle ascétique, imposé d’en haut.
Le genre de l’engagement
Sous l’influence des courants féministes imprégnés de psychanalyse, l’intimité est progressivement constituée en objet politique au sein de nombreux mouvements d’extrême gauche, en particulier à partir de la seconde moitié des années 1970 : certaines organisations, y compris maoïstes, sont très rapidement et fortement affectées, à l’image de Vive la révolution (VLR), dite « mao-spontex » – maoïste et spontanéiste –, qui s’auto-dissout en 1971Footnote 27 . Bien que les femmes demeurent sous-représentées dans les instances dirigeantes et que la division sexuée du travail militant continue de structurer ces organisations, les militantes féministes contribuent néanmoins à un double renouvellement : d’une part, elles affirment que l’orientation féministe ne saurait être subordonnée à une lutte des classes érigée comme prioritaire ; d’autre part, elles inscrivent cette revendication dans une réflexion plus large sur la transformation des pratiques militantes elles-mêmes. Le groupe de Fernando évolue en parallèle de ces remises en question, semblant totalement imperméable à ces changements. J. Pagis consacre de nombreuses pages à décrypter le genre du militantisme dans le groupe, qu’il s’agisse de la place qu’y occupent les femmesFootnote 28 ou de leurs interventions d’établiesFootnote 29 . Elle s’intéresse également à la masculinité hégémonique qui s’y fabrique et à la solidarité masculine qu’elle implique, notamment lorsque le pouvoir de l’homme dans le couple doit être restauré. Finalement, au moment de la déprise, on s’aperçoit que, dans la « guerre de classe » théorisée et mise en œuvre par Fernando, les soldats sont principalement les hommes les mieux dotés :
[L]es socialisations masculine et universitaire ont davantage prédisposé les hommes du groupe à l’ambition théorique et la virtuosité dans l’ascétisme militant. Non que les femmes n’aient eu aucune ambition ou propension à vouloir convaincre, mais ces dispositions, qui sont au fondement de l’exercice du pouvoir, étaient moins prégnantes chez elle, du fait de leur socialisation de genreFootnote 30 .
En définitive, J. Pagis montre que les femmes ont éprouvé plus de difficultés à mettre à distance ce que Fernando nomme l’« influence corruptrice de l’affectivité »Footnote 31 , car elles conservent tout au long du processus plus de liens avec leurs familles, se préoccupent de leurs enfants, etc. Elles sont ainsi, « mieux préservées d’une soumission absolue à FernandoFootnote 32 ». Reléguées de ce fait aux marges du groupe et/ou secondarisées – on reproche à certaines leurs rôles de suiveuses –, elles déploient une agency dans la domination qu’elles vivent au quotidien en conservant finalement plus d’autonomie, mettant davantage « en œuvre des tactiques de contournement, de résistance passive et d’esquiveFootnote 33 ».
Si les enjeux de genre sont exclus de la « rédemption » que la classe ouvrière est susceptible d’apporter par l’intermédiaire de Fernando, à mesure que le livre avance, l’étau se resserre et, progressivement, il est question des violences conjugales – évoquées à plusieurs reprises –, de la jalousie – régulièrement mentionnée elle aussi –, et plus encore de la soumission et de la domination masculine dans le coupleFootnote 34 . J. Pagis donne ainsi l’impression qu’au moment où des repères marxistes-léninistes s’effondrent – Gérard chute par exemple du piédestal que sa situation d’ouvrier lui procurait jusque-là –, un climat de suspicion généralisé finit par favoriser l’expression de violences de genre. En réalité, un climat sexiste, voire des violences de genre, s’installe dès le départ, comme le révèlent la « fuite d’Aline » et la « complicité » d’Anita alors enceinte de 8 mois. La solidarité féminine est perçue comme une menace tandis que les enfants sont instrumentalisés pour maintenir l’ordre du groupe. Pour Aline, compagne de Fernando et victime de violences conjugales, la fuite apparaît comme la seule échappatoire. Elle explique à Michel et Gérard qui la retrouvent « qu’il la mépris[e], qu’il lui arriv[e] de la battre quand il [a] bu, qu’il [a] une ‘sexualité digne des bas-fonds de Madrid’Footnote 35 ». Elle revient sans la possibilité d’en rendre compte au groupe, avant de s’enfuir définitivement avec leurs deux enfants. Cependant, Fernando parvient rapidement à retourner la situation, en accusant du même coup Anita qui aurait encouragé Aline à fuir durant leurs échanges à son retour : cette dernière se voit contrainte de rédiger un rapport – dans lequel les violences sont tues –, mais, malgré ses autocritiques, est exclue, de même que son mari, Paul, qui le lui reproche. Ce moment particulier révèle l’absence de réflexion politique sur le privé, alors que le filtre du marxisme-léninisme de Fernando continue d’empêcher le groupe de comprendre ce qui se joue ici, ce qui se joue ailleurs, à savoir partout, dans des milieux progressistes ou non, petits-bourgeois ou non. Les violences sont relatées mais elles restent « inaudibles »Footnote 36 : les subalternes parlent mais elles ne sont pas entenduesFootnote 37 ; la rhétorique maoïste de Fernando ne permet pas leur prise en considération. Ce type de situations s’observe d’ailleurs dans d’autres groupes d’extrême gauche, et pas seulement maoïstes, à l’image d’Action directe : en 1995, à l’occasion du procès du groupe de Lyon, une militante rend ainsi compte des « sévices » subis du fait de son ex-conjointFootnote 38 . Dans un contexte social et politique pourtant marqué par les mobilisations féministes pour la reconnaissance du viol comme crime dans la seconde moitié des années 1970, le rejet principiel du féminisme fait évoluer le groupe dans la recherche permanente de justifications d’un autre ordre que celui des violences sexuelles et de genre.
La sociologue conclut : « Ainsi naissent les ‘monstres’ dans les milieux progressistes. Ainsi prospèrent nombre de prophètes, rouges ou non, et une multitude de petits chefs en tout genreFootnote 39 . » On ne peut s’empêcher de penser aux mots, en miroir, de la comédienne Adèle Haenel à l’automne 2019 sur Médiapart : « Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères. » C’est finalement à l’échelle micro, dans la pratique quotidienne, que le livre permet de saisir l’essentiel : le récit du déploiement d’un continuum de violences, notamment de genre, auquel les un·es et les autres adhèrent plus ou moins, d’une façon ou d’une autre, et qu’un vernis politique particulier contribue à autoriser, voire à légitimer. Fernando n’est pas exceptionnel en soi, c’est le collectif qui le fabrique comme tel. À ce titre, J. Pagis offre une contribution importante à l’histoire du militantisme et des dominations en son sein, un instrument pour mieux désamorcer les mécanismes des violences qui ne manquent pas de s’y reproduire, encore aujourd’hui, dans des collectifs se réclamant pourtant de l’émancipation collectiveFootnote 40 .
Si Le prophète rouge s’inscrit dans une dynamique actuelle d’analyse critique des pratiques militantes, attentive aux rapports de pouvoir internes et aux impensés du genre, il le fait de manière singulière, à travers une immersion longue, incarnée, dans un groupe maoïste dont la trajectoire éclaire avec acuité les effets pervers du charisme et les dérives autoritaires au sein même des mouvements de transformations sociales. L’intérêt majeur de l’ouvrage réside dans la manière dont il donne à voir, de l’intérieur, la fabrique quotidienne de la domination dans un groupe se réclamant de l’émancipation. Il interroge finement les effets du charisme, les mécanismes d’autodiscipline militante, la tension entre idéal révolutionnaire et réalités affectives, et la manière dont les femmes développent, parfois en silence, des formes d’autonomie et de résistance.