Parasites du dieu est issu d’un mémoire inédit d’habilitation à diriger des recherches, constituant à ce titre une synthèse à la fois de la fructueuse production de l’autrice et des études importantes qui lui avaient en quelque sorte préparé le terrain : on songe à l’ouvrage de Claude Vial, Délos indépendante, paru en 1984, ou à la thèse de Jacques Tréheux sur les inventaires du sanctuaire, que les spécialistes consultaient et citaient, mais qui était restée inédite depuis 1959Footnote 1. Un des intérêts majeurs du livre de Véronique Chankowski réside dans le fait qu’elle y allie ses compétences d’épigraphiste et de numismate sur un sujet qui l’exige – les finances du sanctuaire d’Apollon délien – et dont elle est devenue une spécialiste reconnue. L’ouvrage est une étude minutieuse des comptes et inventaires du sanctuaire d’Apollon, produits à partir de 314 av. n. è. durant la période dite de l’Indépendance (pendant laquelle les Déliens sortent de la tutelle athénienne) et jusqu’à la période dite de la Seconde domination athénienne, lorsque l’île repasse, sur ordre de Rome, sous l’autorité de la cité d’Attique, à partir de 167 av. n. è. (V. Chankowski prend en compte également les sources disponibles, en particulier les inscriptions, jusque dans le dernier tiers du ier siècle av. n. è.). Certes de dimension régionale, l’étude constitue néanmoins un jalon important dans l’histoire économique de la Grèce ancienne, dépassant le seul champ des études déliennes, et fait écho à la somme publiée en 2014 par Léopold Migeotte, Les finances des cités grecques Footnote 2, avec laquelle les thèses de V. Chankowski divergent sur plusieurs points.
L’ouvrage de V. Chankowski s’appuie sur la très riche collection épigraphique délienne, comparable à nulle autre dans le monde grec : les fouilles menées depuis le xixe siècle, sur une île restée inhabitée depuis le viie siècle de n. è., ont livré la série d’inscriptions comptables la plus complète pour le monde des cités grecques aux époques classique et hellénistique d’environ 500 inscriptions, dont 364 concernent la période de l’Indépendance entre 314 et 167. Mais ce seul contexte archéologique ne suffit sans doute pas à expliquer le nombre des stèles retrouvées ni la minutie et la constance avec laquelle les hiéropes, c’est-à-dire le collège des magistrats désignés chaque année parmi les citoyens pour administrer le sanctuaire, ont fait graver les comptes annuels et les inventaires du sanctuaire d’Apollon, contrairement à la comptabilité de la cité tenue par les trésoriers. Il s’agit de grandes stèles, entre 1,61 m et 2,18 m de haut et 0,77 à 1,12 m de large pour les monuments conservés intacts, qui devaient occuper un espace non négligeable dans le sanctuaire, entre autres le long du grand temple d’Apollon, où l’on a repéré les bases sur lesquelles celles-ci s’encastraient. Au tarif d’1 drachme pour 300 lettres, et étant donné la somme qu’ils ont perçue, les graveurs rémunérés pour produire les stèles des années 279 et 274 ont incisé respectivement 30 000 et 38 000 lettres : la taille de ces comptes annuels qui pouvaient atteindre plus de 200 lignes n’a cessé d’augmenter, obligeant, à la fin de l’Indépendance, les hiéropes à ordonner la gravure de stèles additionnelles. V. Chankowski reconstitue les méthodes, les modalités et les phases d’enregistrement de cette comptabilité sur différents supports : les tablettes blanchies (leukômata) servaient à afficher les comptes mensuels sur l’agora ; d’autres planches de bois blanchies (peteura) permettaient d’établir les listes de garants pour les contrats d’affermage (pour la location des biens fonciers d’Apollon, maisons en ville et domaines ruraux), pour les prêts consentis aux particuliers ainsi que les listes des preneurs d’adjudications pour les travaux et la fourniture des matériaux. Quant aux stèles de comptes et inventaires gravées chaque année, V. Chankowski les interprète comme une « synthèse » de différents registres tenus par les hiéropes au cours de l’année plutôt que comme une « sélection » d’informations destinées à justifier l’action des hiéropes et à être affichées dans le contexte politique de la démocratie délienne (justification traditionnellement donnée à ce type d’inscription, en contexte démocratique), ce que tendrait à confirmer l’existence d’un autre type de documents, le deltos, d’abord identifié à une sorte de « brouillon » préparatoire à la gravure de la stèle, mais sur lequel, au contraire, les hiéropes inscrivaient explicitement des informations provenant de la stèle annuelle de comptes : cette planche de cyprès, bois dur et donc plus pérenne, était, selon l’autrice, gravée « à des fins d’archivage » et conservée en un lieu officiel que l’on n’a pas identifié à Délos. Sur ce point, les conclusions de V. Chankowski divergent de celles auxquelles était parvenu J. Tréheux, et à sa suite C. Vial, pour lesquels « l’érection de la stèle et la publication de l’inventaire avaient une valeur principalement symbolique et étaient une manifestation de la piété des hiéropes et de la cité au nom de laquelle ils agissaientFootnote 3 ».
En tout, la fortune mobilière (entendue ici par opposition aux propriétés foncières) du dieu Apollon se répartissait entre offrandes (en argent et en or) et argent monnayé. Les offrandes et l’argent monnayé, conservé dans des jarres, étaient inventoriés d’année en année, tandis que les entrées et sorties d’argent faisaient l’objet d’une comptabilité scrupuleuse de la part des hiéropes, d’abord mensuelle (leukômata), puis sur la stèle annuelle, où elles apparaissaient récapitulées mois par mois : chaque collège transmettait au collège qui lui succédait l’encaisse de l’année qui venait de s’écouler ainsi que le bilan des opérations réalisées. V. Chankowski définit la caisse des fonds sacrés durant l’Indépendance comme « une banque et une grande entreprise de constructions locales » (p. 22). Banque au sens où les recettes les plus importantes de la caisse sacrée provenaient des intérêts (env. 10 %) engendrés par les prêts consentis essentiellement à des particuliers, déliens de surcroît, ainsi qu’à la cité même de Délos, qui bénéficiait de cette façon d’un crédit presque sans intérêt et permanent ; et entreprise de construction dans la mesure où la caisse sacrée servait à financer les travaux de construction, de rénovation et d’entretien que réclamait le sanctuaire, et parfois aussi la cité. Plus largement, la caisse sacrée enregistrait les dépenses courantes du sanctuaire telles que fournitures, nettoyages et travaux nécessaires pour les cultes et les fêtes religieuses, paiement du personnel et entretien des esclaves.
L’ouvrage est nourri et s’inscrit dans les débats scientifiques qui alimentent le champ de l’histoire économique grecque de ces quinze dernières années : tandis que le livre de L. Migeotte embrassait la question des finances publiques des cités grecques dans toutes leurs diversités, le cas délien a permis à V. Chankowski d’étudier précisément le lieu où les finances de la cité et celles du sanctuaire sont étroitement imbriquées, dans une cité où la communauté des citoyens était entièrement dévouée au service de son sanctuaire. L’île sacrée d’Apollon constituait ainsi une exception à double titre dans le monde des cités grecques : politique, en raison de la neutralité que la cité observait en vertu du caractère sacré de l’île tout entière, et qui lui a garanti, un temps du moins, son indépendance ; socio-économique, dans la mesure où la communauté des Déliens n’avait pas à se préoccuper de constituer et de financer une armée. En revanche, la fréquentation régulière et importante du sanctuaire par des étrangers venus en pèlerinage impliquait de la part des Déliens une adaptation de leur économie, en particulier de leur approvisionnement, au-delà des seules capacités de production du territoire délien. Grâce à l’examen minutieux des stèles enregistrant comptes et inventaires, l’autrice s’est fixé un triple objectif : dépeindre les méthodes de gestion comptables et de leur enregistrement ainsi que de celui des avoirs du dieu ; décrire les fonds qui composaient la caisse sacrée et la caisse publique à partir des inscriptions et des sources numismatiques ; et, enfin, grâce à l’étude des entrées et sorties des caisses, de la mention des prix des marchandises échangées, des taxes d’importation et d’exportation ou encore des lieux d’échanges, dresser le bilan de l’économie de l’île.
Ce faisant, l’ouvrage pose trois questions actuelles pour l’histoire économique du monde grec : celle de la place et du rôle de la documentation comptable dans l’ensemble des pratiques archivistiques des cités grecques ; le débat, peut-être plus prégnant parmi les études francophones, sur la distinction ou la porosité entre finances sacrées et finances publiques ; et enfin la question de l’analyse économique qui touche à la variation des prix, à l’existence de marché(s) et leur possible extension, et celle des « contraintes » éventuelles qui pèseraient sur la structuration de ces économies antiques.
Il est de tradition d’enseigner que les inscriptions grecques ne sont pas les « archives » des cités, mais la recherche récente en ce domaine, notamment les travaux de Michele Faraguna, a montré que les cités tenaient par ailleurs des archives, probablement plus développées et efficaces qu’on ne l’a longtemps pensé, sur des matériaux périssables, dont les sources, textuelles et archéologiques, ne gardent que des traces ténues. Dans ce contexte historiographique, le matériel délien révèle une pratique originale qui prouverait que les données comptables enregistrées sur les stèles annuelles étaient consultées et utilisées pour l’élaboration d’une véritable pièce d’archives, le deltos, fabriqué en bois dur de cyprès à des fins de conservation et non de publicité. L’exemple délien invite ainsi à considérer d’un œil nouveau la relation entre ce qui était gravé sur des matériaux périssables, et que nous considérons donc comme une documentation « primaire » et temporaire, et les documents gravés sur les stèles de pierre à des fins d’affichage.
Pour ce qui touche à la question de la distinction ou de l’éventuelle porosité entre finances sacrées et finances publiquesFootnote 4, l’étude de V. Chankowski apporte de nouveaux éléments qui contribuent là encore à repenser les termes du débat. Que les hiéropes déliens, et les magistrats des cités grecques en général, aient distingué finances publiques et finances sacrées, biens publics et biens sacrés, le vocabulaire grec, les normes du droit grec et les méthodes de comptabilité mises en œuvre permettent difficilement d’en douter. L’enjeu est plutôt de savoir en quels termes les magistrats déliens considéraient les finances sacrées dont ils avaient la responsabilité. Est-ce que, comme l’écrivait C. Vial en 1984, « [l]a caisse sacrée représentait, aux yeux de la communauté délienne, une sorte de caisse de secours toujours à sa dispositionFootnote 5 » ? Les Déliens étaient-ils donc les « parasites » du dieu, comme les qualifiait un auteur comique cité dans les Deipnosophistes d’AthénéeFootnote 6 ? L’étude de V. Chankowski met en évidence une capacité des hiéropes à adapter leurs pratiques aux contraintes des temps, c’est du moins l’hypothèse qu’elle forme. Alors que la caisse sacrée avait perdu la contribution athénienne lorsque l’île était devenue indépendante, les administrateurs du sanctuaire semblent devoir faire face, à partir du iie siècle av. n. è., à une augmentation des dépenses en raison notamment d’emprunts toujours croissants de la cité dans les fonds sacrés. L’adaptation se traduit par des méthodes comptables plus complexes, perceptibles dans les comptes du début du iie siècle, lorsqu’en 192 av. n. è., les hiéropes gravent sur une même stèle les avoirs et les entrées des caisses sacrées et publiques, et les inventaires respectifs des jarres conservant les fonds du sanctuaire d’une part et de la cité de l’autre. Comme le montrent les analyses croisées de la structure des comptes et de la composition monétaire des fonds, plus que de vulgaires « parasites », les hiéropes avaient perfectionné leurs compétences pour devenir d’habiles « manieurs » d’argent.
Ce qui distingue également cet ouvrage est que V. Chankowski n’a pas limité son étude aux aspects techniques des comptabilités publiques et sacrées. Dans les chapitres 4 et 5, elle utilise ses analyses du corpus délien pour appréhender « la politique monétaire et la circulation du numéraire » dans l’île de Délos, et « l’économie délienne » de l’époque hellénistique. L’autrice décrit alors des méthodes financières et une politique monétaire qui auraient constitué les leviers de la continuité de l’approvisionnement de l’île en matériaux nécessaires aux chantiers de construction et en vivres et denrées suffisantes pour soutenir la fréquentation du sanctuaire. Cependant, à partir de ce pragmatisme indéniable qu’à la suite de l’étude de V. Chankowski l’on peut concéder aux Déliens, est-il possible de considérer les magistrats déliens comme des acteurs mus essentiellement par la rationalité économique ? Ou bien leurs comportements, que le « pragmatisme » ne permet pas toujours d’expliquer – que l’on songe aux sommes importantes thésaurisées et immobilisées dans une partie des jarres minutieusement recensées d’année en année –, étaient-ils presque entièrement dénués de tout autre ressort intellectuel et culturel, telle la « piété », comme l’avaient envisagé autrefois C. Vial ou plus récemment L. Migeotte ? Cette étude des « techniques » comptables et financières, fondamentale et qui fait désormais date, invite à s’intéresser à nouveau aux hommes, à ces magistrats déliens qui se sont succédé aux commandes des finances du sanctuaire et de celles de la cité, et qui, ne l’oublions pas, n’étaient en poste que pour une année : certains au moins devaient avoir une connaissance et une perception toutes relatives des mécanismes comptables, financiers, posant la question de la « professionnalisation » de leurs fonctions et, au-delà, celle de leur capacité à concevoir une véritable « politique » économique, ne serait-ce qu’à moyen terme.