La cité et le nombre offre un bel exemple de coopération interdisciplinaire, en l’occurrence entre Paulin Ismard, un historien féru de philosophie politique, et Arnaud Macé, un philosophe connaissant parfaitement l’historiographie athénienne. L’ambition de ce petit ouvrage est double : reprendre sur de nouveaux frais l’enquête devenue classique, menée il y a soixante ans par Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet, sur la réforme qui posa les bases de l’organisation civique de la cité attiqueFootnote 1 ; et, à travers cette discussion, avancer une thèse sociologique et épistémologique sur l’invention de la politique à Athènes. Disons-le d’emblée : la démonstration, érudite et finement argumentée, technique mais d’un style enlevé, est magistrale. Elle emporte globalement l’adhésion et intéressera bien au-delà de celles et ceux qui veulent mieux comprendre la politique en Grèce ancienne.
L’enjeu premier n’est pas mince : il s’agit de saisir les logiques intellectuelles du bouleversement qui remania en profondeur le corps civique athénien à la fin du vie siècle et lui donna une structure qui persista pour l’essentiel durant toute l’époque classique. La réforme, dite clisthénienne, consista après la chute des tyrannies à élargir le cercle de la citoyenneté et à restructurer celle-ci sur la base de 10 ensembles civiques (les tribus) qui comprenaient chacun 3 sous-ensembles (les trittyes) provenant des trois grandes régions entre lesquelles le territoire athénien fut redécoupé : la ville, la côte et l’intérieur. Les 30 trittyes, à leur tour, regroupaient les 139 dèmes qui constituaient les unités élémentaires de la cité. Cette structure complexe permit de brasser les appartenances civiques et communautaires au-delà des seuls liens gentilices locaux et de former de nouvelles solidarités. C’est sur cette base que fonctionnèrent désormais les institutions athéniennes, du conseil (la boulè) aux tribunaux, en passant par l’armée.
Clisthène l’Athénien avait expliqué cette révolution en rapprochant la réorganisation du cadre civique avec les mutations de la pensée grecque de l’époque. En homologie structurale avec des mutations englobant la philosophie, l’architecture, la géométrie ou l’urbanisme, la réforme aurait institué un espace politique rationnel, autonome par rapport à la religion et aux hiérarchies sociales, rassemblant des citoyens égaux devant et par la loi (isonomie), démocratisé à travers l’extension de la participation populaire et centré autour de la ville qui abritait les principaux monuments et édifices civiques. P. Lévêque et P. Vidal-Naquet avaient prudemment fait l’hypothèse d’une homologie particulièrement significative entre la logique clisthénienne et la philosophie pythagoricienne des nombres.
Tout en rendant hommage à leurs prédécesseurs, P. Ismard et A. Macé corrigent la thèse de ces derniers sur plusieurs points cruciaux. L’homologie structurale laisse la place à la sociologie historique, tandis que l’accent se déplace de la géométrie vers l’arithmétique. Platon, qui était pour P. Lévêque et P. Vidal-Naquet un repoussoir dans la mesure où il mettait fin à l’autonomie du politique en soumettant les règles de celui-ci à une transcendance divine, est réhabilité : il fournit une clef décisive, la description anthropologique des calculs enseignés aux élèves athéniens, calculs qui permettaient d’établir des composants élémentaires dans les jeux de société, les partages de butins ou de viande lors des banquets, et plus encore au sein de l’armée.
Conceptuellement, P. Ismard et A. Macé proposent une double révision, sociologique et épistémologique. La politique athénienne telle qu’elle se structure à partir de Clisthène brasse et reconfigure les attachements sociaux, sans pour autant les transcender. Sa base rationnelle, plutôt que d’être philosophique, s’appuie sur les savoirs d’usage de citoyens ordinaires habitués à effectuer des calculs pour composer et recomposer les groupes et les ensembles de biens.
Platon décrit dans plusieurs parties de son œuvre un savoir vernaculaire des nombres portant en particulier sur trois opérations élémentaires : répartir un ensemble en un nombre donné de parts égales ; apparier des éléments entre eux, par exemple par paires ou trios ; et distribuer des ensembles en sous-groupes homogènes pour ensuite les recombiner, par exemple en séparant dans un premier temps les objets d’or, d’argent et de cuivre, puis en formant d’autres sous-ensembles égaux en ce qu’ils comprennent chacun la même proportion d’objets de ces trois métaux. C’est à partir de cette combinatoire relativement simple que l’agencement des armées pouvait s’effectuer de façon mathématique, répartissant, appariant, distribuant et réordonnant les masses de soldats provenant de différentes parties du territoire ou portant des types d’armes spécifiques.
Insistant sur le fait que des réformes comparables furent mises en place dans de nombreuses cités, P. Ismard et A. Macé font l’hypothèse que ce savoir vernaculaire des nombres, fort répandu à la fin de l’époque archaïque, se voit alors étendu des pratiques militaires à la politique. Il fournit le fondement logique de la reconstitution du corps civique athénien et permet du même coup de comprendre pourquoi une réforme d’une telle ampleur fut si facilement acceptée, ainsi que les raisons de la pérennité de ses résultats. L’analyse de ces savoirs d’usage explique beaucoup plus directement la rationalité de l’événement clisthénien que la référence, hasardeuse, à la philosophie pythagoricienne. Elle ne pointe pas non plus vers la rationalité instrumentale et l’individualisme méthodologique évoqués par Josiah OberFootnote 2. Elle permet de mieux prendre en compte le fait que la réforme, plutôt que d’être l’œuvre d’un homme politique philosophe de génie, fut largement le produit d’une révolution populaireFootnote 3. Elle est aussi en mesure d’intégrer les progrès de l’historiographie en montrant que si le bouleversement des structures de la citoyenneté rompait avec l’agencement gentilice et hiérarchique préexistant, il n’instituait pas un espace politique radicalement autonome par rapport au social. Bien au contraire, il s’appuyait sur les sociabilités locales en les mettant en réseau selon d’autres types de liens, créant par là même plusieurs formes articulées de solidarités communautaires. La cité n’était pas, ainsi que le pensaient P. Lévêque et P. Vidal-Naquet à la suite de Jean-Pierre VernantFootnote 4, un ensemble homogène constitué idéalement de citoyens égaux et indifférenciés. L’isonomie juridique permettait une dynamique politique non parce qu’elle transcendait les liens de sociabilité et de solidarité, mais parce qu’elle les recomposait politiquement de façon plus égalitaire, contrebalançant les hiérarchies sociales qui persistaient dans le nouveau jeu sociopolique.
Cette démonstration, impressionnante dans son élégance et sa précision, est globalement convaincante. Il serait bien sûr possible de rêver à une démarche comparative sur les usages politiques de la science des nombresFootnote 5, mais elle relèverait d’un autre ouvrage. Deux points, somme toute secondaires, peuvent cependant être discutés. P. Ismard et A. Macé critiquent à juste titre une historiographie peu matérialiste qui dissociait la conception de la réforme de son application. Ils démontrent que le savoir des nombres, tiré en particulier du champ de bataille et mis au service de la cité, se situait à un niveau plus fondamental que celui du choix de régime. Or justement, comment comprendre le fait que ce savoir vernaculaire fut, en l’occurrence, mis au service de la création de la démocratie athénienne ? Le recours à Platon, sur ce plan, n’est guère d’utilité et peut même représenter un obstacle épistémologique. Pour P. Lévêque et P. Vidal-Naquet comme pour J.-P. Vernant, l’isonomie s’opposait à la tyrannie tout en étant, elle aussi, première par rapport à la dichotomie oligarchie/démocratie qui en constituait deux versions possibles. Cependant, dans leur perspective, lorsqu’elle arrachait la citoyenneté aux hiérarchies sociales et l’étendait aux couches populaires, l’isonomie débouchait logiquement sur la démocratie. Cette dernière pouvait en outre aller de pair avec la pensée rationnelle (un raisonnement qui offrait des analogies avec celui des Lumières radicales) et s’opposer à la pensée magique, laissant la place au débat proprement politique. La cité et le nombre rejette de façon convaincante ces thèses quelque peu idéalistes et a-sociologiques, mais évite largement la question de savoir pourquoi et en quoi la réforme clisthénienne fut démocratique. Dans quelle mesure la distribution-recombinaison mise en œuvre fut-elle conçue pour favoriser le dèmos ? Pourquoi eut-elle cet effet ? À trop se concentrer sur les savoirs vernaculaires de longue durée, les auteurs n’en viennent-ils pas à négliger la singularité historique et politique de l’événement ?
Une seconde question critique, corrélative à la première, mérite d’être posée. L’usage du savoir des nombres avait, selon P. Ismard et A. Macé, deux fonctions, la pacification et la mobilisation. Ne faudrait-il pas se tourner vers d’autres savoirs vernaculaires pour comprendre le caractère démocratique de la cité athénienne post-clisthénienne ? Il est intéressant de noter que l’attribution des trittyes aux tribus s’effectua par tirage au sort et que cette méthode s’étendit, au cours des décennies qui suivirent, à la sélection de la majorité des magistratures, du conseil et des tribunaux. Le tirage au sort était lui aussi un savoir vernaculaire très répandu dans le monde grec, utilisé dans la répartition du butin, la création des colonies ou la composition des armées. Il introduisait une logique égalitaire qui contrebalançait la dimension verticale des rapports de pouvoir existant à Athènes comme dans toutes les sociétés de l’époqueFootnote 6. Certes, la rationalité statistique égalitaire de la sélection aléatoire n’était pas disponible conceptuellement et le tirage au sort se trouvait fortement affecté par les distorsions sociales liées à l’autosélection ou à l’éloignement territorialFootnote 7. Ouvert à l’ensemble des citoyens, n’avait-il pas cependant une portée potentiellement démocratique en sus de sa logique de réduction des conflitsFootnote 8 ? Dans quelle mesure fut-il un complément nécessaire à la science des nombres pour expliquer la logique politique de la réforme clisthénienne ?
Quoi qu’il en soit, La cité et le nombre offre des leçons précieuses qui valent au-delà de l’Athènes de la fin du vie siècle. Tout d’abord, l’ouvrage de P. Lévêque et P. Vidal-Naquet tout comme les thèses de J.-P. Vernant dans Les origines de la pensée grecque, paru peu auparavant et que Clisthène l’Athénien citait positivement, s’inscrivaient dans un contexte où des auteurs venant du marxisme prenaient à juste titre leur distance par rapport à une vulgate qui réduisait les idées aux intérêts de classe. L’autonomie du politique et en particulier de sa variante démocratique devait dans cette perspective se comprendre non seulement vis-à-vis du religieux, avec la constitution d’un espace sécularisé, mais aussi comme rupture par rapport au social. Le refus du réductionnisme se soldait alors par une vision a-sociologique de la politique et de la démocratie. J.-P. Vernant et P. Vidal-Naquet réintroduisirent par la suite des dimensions anthropologiques liées aux mythes dans l’étude de la pensée grecque. P. Lévêque, dans d’autres ouvrages, analysa lui-aussi les conflits entre groupes sociaux dans la Grèce classique.
Cependant, Clisthène l’Athénien s’inscrit à sa manière dans une école théorico-politique sur la démocratie qui, à la suite d’Hannah Arendt et de Claude Lefort, conçoit l’autonomie du politique comme transcendance du social. Cette problématique converge sur ce point avec les théories de la démocratie délibérative issue de l’œuvre de Jürgen Habermas ou avec les travaux d’un Jacques Rancière se réclamant de la démocratie radicale. La thèse théorique de l’autonomie du politique peut même recouper paradoxalement une historiographie empirique étudiant les institutions politiques en les détachant des rapports sociaux. P. Ismard et A. Macé démontrent à l’inverse la fécondité d’une approche qui ancre le politique dans les rapports sociaux tout en les recomposantFootnote 9. Les logiques égalitaires du droit abstrait ou des procédures qui favorisent la participation populaire doivent, pour être efficaces, s’appuyer sur des réseaux, des solidarités et les sociabilités des groupes subalternesFootnote 10. Elles se croisent inévitablement avec d’autres logiques, hiérarchiques, où les rapports sociaux de pouvoir et de domination marquent le fonctionnement du jeu politique. Les conceptions normatives et l’espace symbolique de la démocratie en sont profondément imprégnés, tout comme les mouvements d’affirmation des groupes subalternes. Si une théorie politique idéale prétend s’en émanciper, c’est au prix d’un raisonnement peu heuristique pour penser les sociétés réellement existantes et les mouvements de critique et de justification qui les parcourent.
La seconde leçon que l’on peut tirer de l’ouvrage est à la fois d’ordre sociohistorique, épistémologique et politique. Lorsque l’on tente d’analyser l’effet des conceptions du monde, des élaborations philosophiques et des sciences du politique, il convient de ne pas passer trop rapidement de l’univers théorique au monde réel. Contre les visions élitistes qui se concentrent principalement sur l’action des grands hommes (et plus rarement des grandes femmes) ou des spécialistes de la pensée, il faut prendre au sérieux les savoirs pratiques et les imaginaires des personnes ordinaires, qui constituent des facteurs décisifs pour expliquer les innovations et les permanences, la légitimité ou l’illégitimité empiriques des dispositifs politiques. En cela, La cité et le nombre rejoint les travaux des Science and Technology Studies (STS)Footnote 11. Les pratiques savantes doivent être réinscrites « au sein d’un paysage épistémologique large où elles côtoient l’ensemble des savoirs vernaculaires qui irriguent le quotidien d’une société » (p. 52). Les conséquences politiques de cette approche sont non négligeables. Une démocratie digne de ce nom ne devrait-elle pas impliquer une dialectique plus ouverte entre savoirs experts et savoirs citoyens ? L’un des legs les plus précieux de la réforme clisthénienne ne serait-il pas que l’invention des cadres de la cité antique reposa fondamentalement sur les compétences et l’action des personnes ordinaires ?