À Juan Carlos Garavaglia, cher maître et ami, in memoriam.
Les premières années du xviiie siècle inaugurèrent un long processus de transformation gouvernementale des territoires que la monarchie hispanique possédait autour du globe. Sur les conseils de son grand-père Louis XIV, roi de France, Philippe V mit sur pied de nouvelles institutions pour les administrer et introduisit des formes de communication jusque-là inédites Footnote 1. Il rompit avec la politique territoriale privilégiée par la dynastie précédente qui avait fait de l’empire un archipel politique démesuré et vulnérable Footnote 2. Le Conseil des Indes, second organe le plus important (derrière le Conseil de Castille) dans le modèle polysynodal, fut lentement privé de ses fonctions de gouvernement. Il devint un organisme chargé d’administrer la justice quand il n’était pas réduit à un simple rôle consultatif. Parmi les modèles de gouvernement dont les principes circulaient depuis longtemps des deux côtés des Pyrénées figurait l’intendance Footnote 3. Jean Orry, homme d’affaires français envoyé à Madrid pour réformer les finances en tant que contrôleur général de Philippe V, était favorable à l’importation de ce système en Espagne ; cette proposition fut entérinée par le Conseil d’État en 1711 et appliquée par Philippe V dans les frontières de la péninsule Ibérique Footnote 4.
Les difficultés inhérentes au gouvernement d’immenses régions, distantes les unes des autres et mal connues malgré les efforts déployés pour les administrer, n’étaient propres ni à la monarchie hispanique ni au siècle des Lumières. Depuis la fin du xve siècle, la circulation d’agents, de marchandises ou d’instruments juridiques et le partage d’expériences politiques s’étaient affirmés avec l’expansion territoriale des monarchies ou des confédérations – comme les Provinces-Unies. L’histoire connectée se nourrit de l’analyse de ces échanges, s’efforçant de comprendre ce que les sources extra-européennes disent du rapport aux Européens et à leur prétendue modernité intrinsèque Footnote 5. Au xvie siècle, la création de villes fut la stratégie privilégiée par la monarchie pour gouverner l’espace américain. Leurs fondateurs les dotèrent d’immenses juridictions, sans commune mesure avec celles dessinées dans la péninsule Footnote 6. Deux siècles plus tard, quand Charles III voulut transposer à l’échelle impériale le modèle d’organisation politique que son arrière-grand-père avait recommandé à son père Philippe V Footnote 7, il apprit que ses sujets américains vivaient majoritairement dispersés dans de vastes régions rurales où peu de ses agents s’aventuraient Footnote 8. Quelle relation unissait gouvernants et gouvernés dans ces espaces Footnote 9 ? À quel point la culture juridique et politique de leur temps influençait-elle leurs pratiques ? Quels moyens utilisèrent ces différents acteurs pour s’affirmer, construire et administrer ces espaces conformément au régime juridictionnel, cette délégation divine de l’autoritas et de la potestas ? Ces questions nous guideront dans l’analyse à échelle réduite, et indexée sur les principes de la microhistoire, d’un aspect essentiel du programme de réformes bourboniennes : le mode de gouvernement des campagnes Footnote 10.
La micro-analyse, instrument d’appréhension des phénomènes sociaux et institutionnels
Le dessein de cet article n’est pas d’évaluer le degré d’application des réformes bourboniennes sur un périmètre particulier de la monarchie Footnote 11, ni d’en examiner les limites Footnote 12. Dans le sillage d’une historiographie des monarchies composites qui a pointé les carences de concepts binaires – centre/périphérie ou global/local – utilisés pour penser le fonctionnement de l’ensemble impérial, il convient d’opérer un décentrement en envisageant cette question à partir d’un espace et non dans un espace prédéterminé Footnote 13. Les récents renouvellements historiographiques favorisent et exigent à la fois l’adoption d’un regard micro-analytique sur le problème universel posé par l’accélération des circulations des biens et des personnes au sein d’espaces impériaux profondément transformés économiquement Footnote 14. Lorsque Charles III conduisit la grande réforme des intendants, de 1762 jusqu’à sa mort en 1788, il se heurta à deux problèmes inédits. D’une part, sur le territoire américain, la production agraire se concentrait entre les mains de petits et moyens cultivateurs créoles qui accaparaient les ressources Footnote 15. D’autre part, l’arsenal juridique servant à juguler ces infractions était devenu obsolète et inadéquat, du moins selon ceux qui s’estimaient lésés par cette évolution.
La présence accrue, dans les campagnes et sur les routes, d’une population sans aveu, peu intégrée aux structures sociales espagnoles, suscitait des inquiétudes Footnote 16. Malgré son altérité, celle-ci accumulait depuis plus de deux siècles une expérience dans l’art de négocier son obéissance et avait appris à composer avec les autorités Footnote 17. L’administration de la justice en milieu rural était essentielle, car elle assurait le maintien de la pax publica à travers la figure du juge-gouverneur (juez-gobernador) de proximité. Souvent originaire de la zone où il officiait, il était fréquent que ce juge rural s’acquittât, dans le même temps, du recouvrement de contributions fiscales ordinaires ou extraordinaires. Bien que cette fonction ne fût pas prévue par les ordonnances royales sur les intendants Footnote 18, elle n’était pas exceptionnelle. Sous des modalités et des noms différents, les juges ruraux se multiplièrent sur les territoires visés par les réformes : des Canaries aux Philippines et de la vice-royauté de la Nouvelle-Grenade à celle du Río de la Plata Footnote 19. L’absence de codification et de prescriptions formelles expliquait la diversité des dispositifs organisant le gouvernement des campagnes. Les juges ruraux étaient tantôt nommés par les municipalités, tantôt par les gouverneurs-intendants ou leurs subdélégués Footnote 20, qui les instrumentalisaient pour affaiblir les municipalités (cabildos) Footnote 21.
Un modèle explicatif a longtemps soutenu que les intendants mirent en œuvre le programme des ordonnances (ordenanzas) avec des difficultés variables Footnote 22. Ils se heurtèrent notamment au refus de certains corps de ville Footnote 23 de ratifier ces réformes Footnote 24. La méthode micro-analytique envisagée ici permet de réviser ce récit. Elle suppose de retracer, entre 1784 et 1789, ce processus de création institutionnelle à l’échelle d’un vaste canton rural (partido) s’étendant au sud de Santa Fe. Elle invite pour cela à restituer les expériences des individus engagés dans cette entreprise et l’étendue de leurs ressources relationnelles Footnote 25. Il n’est pas surprenant que cet objet d’étude ait été peu balisé par les historiens : en effet, ni les conflits qu’engendra ce processus institutionnel ni la solution retenue n’avaient été prévus par la législation ; l’historiographie demeure donc muette à ce sujet. Les sources qui soutinrent le dialogue entre les acteurs en présence (habitants, représentants, municipalités, vice-roi/intendant) sont à étudier de façon privilégiée Footnote 26.
Gouverner des territoires étendus et des populations dispersées
La « province géante Footnote 27 » du Paraguay était une source de fierté pour la monarchie hispanique. Son gouvernement représentait cependant un défi à l’issue incertaine. À la différence d’autres régions comme le Mexique ou le Pérou, les populations indigènes s’y déplaçaient en fonction des relations qu’elles entretenaient avec leurs voisins, des guerres, des événements climatiques ou de la disponibilité des ressources locales. La monarchie catholique mena la conquête à l’aide d’instruments dont la souplesse rendait possible la négociation avec les natifs des régions soumises Footnote 28. Garantie de son hégémonie, sa politique consistait à les regrouper dans des réductions indiennes afin de les « policer » Footnote 29. Cependant, même lorsque cette population était présentée comme un ensemble de vassaux très chrétiens ou d’« Indiens amis » qui avaient abandonné le statut d’infidèles, cette volonté d’encadrement se maintenait. Les métissages, l’échec de certaines réductions et la menace constituée par les nations non assujetties renouvelaient la question : comment gouverner des communautés dispersées sur d’immenses territoires ?
Les corpus juridiques de tradition judéo-chrétienne reflétaient une préoccupation habituelle des gouvernants : résoudre l’équation liant extension territoriale, distribution de la population et exercice juridictionnel Footnote 30. Plus tard, la monarchie hispanique transcrivit dans sa langue des dispositifs gouvernementaux hérités des droits romain et musulman. Néanmoins, leur formulation varia au cours du temps. Au xviiie siècle, la croissance démographique, les tensions aux frontières avec l’Angleterre, le Portugal et les Indiens infidèles, l’expulsion des jésuites en 1767 et l’affirmation du caractère agricole de ces espaces exacerbèrent ces enjeux. La présence physique d’officiers de justice et d’agents royaux sur ce territoire devint une question centrale.
Le carrefour du Paraguay
Ville la plus ancienne du gouvernorat (gobernación) du Río de la Plata, Santa Fe fut toujours en situation de dépendance. Dès sa fondation en 1573, elle fut subordonnée à Asunción, le siège du gouvernement du Paraguay. À la fin de l’année 1617, quand « la province géante » fut scindée en deux, la municipalité passa sous la tutelle de la nouvelle province de Buenos Aires. Ni la création de la vice-royauté du Río de la Plata en 1776, ni celle de l’Audience de Buenos Aires (1661-1671 et 1785-1812) ne changèrent le cours de son destin (carte 1). Elle n’occupa jamais le sommet de la pyramide institutionnelle et religieuse de l’entité qui l’englobait.
Santa Fe et ses cantons ruraux (pagos) dans la vice-royauté du Río de la Plata (1783)

Au xviiie siècle, Santa Fe vit sa population s’accroître rapidement. Les peuples mocovís du centre de la dépression du Gran Chaco multipliaient les incursions à proximité des fermes situées au nord de la ville. En 1710, les assaillants furent partiellement repoussés à la suite d’expéditions militaires commandées par le gouverneur de la cité voisine de Tucumán. Mais sous la pression des Mocovís, les campagnes situées au nord et à l’ouest du maillage urbain – les contrées de Rincón, de Salado et de Cululú – se dépeuplaient. Les familles cherchaient refuge en périphérie de Santa Fe ou sur la rive orientale du Paraná. Certaines se fixaient encore plus loin au sud, à Coronda, à dix lieues de Santa Fe, ou à Los Arroyos, à trente lieues au sud en direction de Buenos Aires. Entre 1720 et 1730, ces espaces absorbèrent les migrations de créoles ou d’indigènes vivant dans des réductions (reducciones de Indios) et subissant les attaques des Indiens libres. Assiégés, les habitants de Santa Fe finirent par proposer de déplacer une nouvelle fois leur ville Footnote 31, sans jamais perdre de vue son importance stratégique : ils savaient qu’elle commandait le passage entre le Río de la Plata, les régions du Paraguay, de Cuyo et de Potosi Footnote 32. Au sein du « corps » vice-royal, Santa Fe était le carrefour du Paraguay.
Pourtant régulièrement exposée aux incursions indiennes, la ville se développa. Selon ses registres paroissiaux, les premiers baptêmes furent enregistrés à Salado à partir de 1730 ainsi qu’à Coronda et à Rincón, quoique de manière discontinue. Au cours de la décennie 1730, environ 7 000 créoles d’origine européenne Footnote 33 résidaient à Santa Fe et dans les fermes de son proche arrière-pays. Par ailleurs, les terres concédées à ces derniers par la municipalité à la fin du xviie siècle, dans un espace s’étendant jusqu’à cinquante lieues au sud de la ville, furent morcelées par la coutume égalitaire castillane. Ce mouvement s’accompagna de l’installation de familles dans des fermes organisées autour d’oratoires. À partir de 1717, les décisions militaires prises par le gouverneur Bruno Mauricio de Zabala densifièrent l’axe de peuplement Coronda-Rosario, situé sur la voie fréquentée qui reliait Santa Fe à Buenos Aires Footnote 34. Dès 1725, Santa Fe dépêcha dans le canton de Los Arroyos et à Bajada un juge rural instruisant des affaires mineures, l’alcade de la hermandad Footnote 35. En 1730, l’évêché de Buenos Aires fonda sur ces territoires les cures de Rosario et de Paraná.
Durant les années 1740, les alliances conclues avec les chefs indiens qui « s’engageaient à maintenir la paix et à apporter leur aide militaire contre les populations rebelles Footnote 36 » favorisèrent la fondation des réductions de San Javier en 1743 (composée de Mocovís) et de San Jerónimo en 1748 (composée d’Abipones), toutes deux supervisées par des jésuites Footnote 37. En 1744, Santa Fe recensait 205 chefs de foyer et 63 soldats, soit environ 1 000 habitants au total dans la zone urbaine. L’historien Juan Álvarez estimait que, à la même époque, la zone située au sud du fleuve Carcarañá était peuplée d’environ 1 300 créoles Footnote 38.
Il est difficile d’évaluer précisément la population indigène. Même en ne reten ant dans nos calculs que les Indiens des réductions – outre celles mentionnées, d’autres furent créées ou rétablies en 1750, 1753, 1760, 1774 et 1780 Footnote 39 –, les oscillations numériques sont constantes. La tendance centrifuge associée à l’essor démographique de Santa Fe et de ses campagnes entre 1720 et 1730 s’inversa après la réception par la ville du privilège fiscal de Puerto preciso en 1739. Dorénavant, toutes les embarcations en provenance du Paraguay devaient y débarquer leurs marchandises et acquitter des droits de douane et d’autres taxes. Surtout, entre 1750 et 1790, la ville et sa périphérie prospérèrent en raison du développement des activités agricoles et de l’élevage. Le déclin d’un système fondé sur l’autoconsommation s’accompagna d’un fort mouvement migratoire en provenance des zones rurales septentrionales. Au début de l’année 1760, après l’envoi de la bulle de la sainte croisade Footnote 40, les habitants de Salado et de Rincón furent enregistrés sur les rôles fiscaux, lesquels recensaient respectivement 90 et 47 familles Footnote 41.
En 1795, Santa Fe et son pays comprenaient entre 4 000 et 5 000 habitants d’origine créole Footnote 42 ; le canton de Rincón en comptait 700. L’historien Manuel María Cervera affirme qu’en 1799 le fort de Sunchales, construit en 1790 pour contenir les attaques indiennes, abritait 1 113 individus Footnote 43. À cette époque, Rosario, qui appartenait au canton de Los Arroyos, n’était encore qu’un modeste bourg avec ses 80 maisons et fermes regroupées autour d’une paroisse. Dans les campagnes alentours, on recensait 84 exploitations agricoles et corrals. Au total, la population de Los Arroyos était estimée à 5 879 habitants Footnote 44.
Cette croissance démographique reposait sur plusieurs facteurs : la hausse du nombre de familles installées à Santa Fe et dans les fermes environnantes depuis les années 1660, l’arrivée de migrants venus du nord à la suite des raids des Indiens insoumis et l’augmentation du nombre de réductions. Mais cette inflation traduisait aussi le perfectionnement des technologies de gouvernement et de recensement. La promotion de petites chapelles rurales au rang de paroisses avec cures (Rosario et Paraná en 1730, Coronda en 1749), l’élaboration de rôles fiscaux (en 1738 et en 1760) et la nomination d’alcades de la hermandad dépêchés dans ces territoires ruraux fluidifièrent la communication entre les autorités séculières et ecclésiastiques, ce qui permit de consolider les savoirs administratifs sur ces régions. Ce processus s’accentua après 1787 avec la généralisation des registres paroissiaux par les curés et leurs vicaires, conséquence de la densification du maillage paroissial. Les nouveaux arrivants, qui s’installaient parfois provisoirement sur ces terres avant de gagner la région de Buenos Aires Footnote 45, étaient presque toujours crédités d’une mauvaise réputation, en particulier lorsqu’ils avaient été bannis Footnote 46. Recensés par des curés ou des juges de proximité, ils cessaient d’être définis comme de simples habitants et se voyaient identifiés comme une « population Footnote 47 » faisant l’objet de dispositions politiques ; des gouvernés qui voulurent ensuite, à leur tour, être des gouvernants.
Administration et micro-politique : la création des nouvelles juridictions rurales
Dans les requêtes des résidents de Sante Fe, deux arguments furent convoqués pour réclamer le découpage de nouveaux territoires au sein de la vice-royauté : le premier invoquait la hausse des vols de bétail et du brigandage de grand chemin, le second, la superficie démesurée de la juridiction « à protéger ». Il était répété dans les sources que l’« étalement territorial » favorisait la « ruse » des indigènes, tandis que les distances rendaient hasardeuses les offensives lancées contre ces derniers par les habitants Footnote 48. L’alcade de la hermandad de Paraná, José Seguí, proposa en 1790 la nomination de commissaires dans son district Footnote 49. De même, en 1797, celui de Coronda se plaignit de la distance entre son lieu de résidence et la bourgade de Desmochados placée sous sa juridiction ; la route, selon lui, était longue de « quinze lieues et traversait plusieurs hameaux Footnote 50 ». Dans leurs sollicitations, les acteurs établissaient une relation directe entre la superficie de leurs juridictions, la distance à parcourir et l’insuffisance du nombre d’agents royaux ou municipaux déployés sur ces territoires Footnote 51. Paradoxalement, les plaintes des habitants des campagnes (vecinos de la campaña), victimes d’une insécurité latente et de vols de bétail impunis par les officiers Footnote 52, se confondaient avec celles émises par ces mêmes officiers. Plusieurs alcades de la hermandad assumèrent leurs responsabilités face à ces dysfonctionnements.
Ces difficultés attisaient les tensions dans les campagnes, notamment au sujet des populations que les propriétaires terriens et les autorités rangeaient sous diverses appellations : des familles errantes Footnote 53, des individus insoumis. Sans autorisation, celles-ci s’étaient installées à proximité des propriétés des habitants de Salado, de Chañares, de Desmochados, de Los Arroyos et du pays d’Entre Ríos Footnote 54. Une partie d’entre elles fuyaient les villages indiens de San Javier, de San Jerónimo et de San Pedro Footnote 55. D’autres étaient des métis qui venaient de Santiago del Estero, de Córdoba et de Tucumán. Leur présence accroissait les pressions sur les ressources disponibles ; l’ancienneté de l’installation sur le territoire devenait un critère déterminant du « capital social » des individus Footnote 56.
Les grandes circonscriptions rurales issues du modèle juridictionnel catholique commencèrent à être découpées Footnote 57. En 1784, la juridiction de Los Arroyos fut scindée en deux avec la création du canton de Coronda, confié à un nouvel alcade de la hermandad (carte 2) Footnote 58. La division territoriale avait été favorisée par l’existence préalable de la paroisse de Coronda, fondée dès 1749 par l’évêché de la province diocésaine de Buenos Aires. Cette juridiction rurale s’étendait du gué de Santo Tomé à la rive nord du Carcarañá Footnote 59. Cependant, cinq années seulement après sa création, elle fut de nouveau subdivisée. Il est primordial de savoir comment et par qui fut adoptée cette mesure : par décision du roi, du vice-roi, de l’intendant, d’un agent de la gobernación ou de la municipalité de Santa Fe ? En effet, écrire l’histoire sociale des institutions n’est envisageable qu’à la condition d’examiner la nature des échanges et des négociations ayant précédé cette décision.
Division du territoire de Los Arroyos en 1784

Du micro-social au dispositif politique : de la société à l’institution
Le 3 décembre 1787, les habitants de Desmochados – la partie sud-ouest du canton de Coronda –, « implantés sur les rives de la rivière Carcarañá », écrivirent au vice-roi pour l’informer de leur sort et le supplier d’envoyer des soldats aguerris défendre les forts de Melincué et de Zapallar, au sud de leur finage. Ils se plaignaient des attaques perpétrées par les « incorrigibles infidèles » contre leur bétail, « unique but de leurs affronts téméraires ». La situation, ajoutaient-ils, les obligerait bientôt à quitter la zone Footnote 60. En juillet 1788, ils furent imités par les habitants du nouveau canton de Coronda. Ceux-ci proposaient au vice-roi de prendre à leurs frais le déplacement des « vagabonds et voleurs qui infestent ces campagnes » vers la frontière nord pour y établir un nouveau foyer de peuplement. Ils firent porter leur demande par le représentant de Santa Fe (procurador), Juan Francisco de Larrechea, qui occupait ces fonctions depuis le début de l’année Footnote 61.
Le transfert des étrangers vers la frontière était plébiscité à la fois par les laboureurs, les éleveurs, l’autorité vice-royale et les chefs des milices. Le 12 février 1789, le vice-roi Nicolás del Campo, marquis de Loreto, s’adressa au conseil municipal de Santa Fe Footnote 62. Il remit au commandant militaire, un officier placé sous sa tutelle, une copie de la requête qui lui avait été envoyée. Il lui demandait son avis sur la « supplique (representación) des habitants de Coronda » et sur la meilleure manière de répondre à leurs doléances Footnote 63. Il décora le capitaine de la compagnie de soldats des Blandengues Footnote 64 du curieux titre de « commandant en charge des populations fainéantes Footnote 65 », demanda au conseil municipal une liste des habitants susceptibles de financer la proposition et ordonna la nomination de juges partidaires (jueces pedáneos). Comme il l’indiquait :
pour que ces campagnes ne manquent pas de juges pedáneos, chargés de prévenir et de limiter les vols et les agressions dont sont la cible leurs habitants, il est concédé au conseil municipal de Santa Fe la faculté de nommer, pour le moment, trois sujets à ces fonctions de juge. Leur zèle et leur probité devront garantir le bon exercice de leur commission, qu’ils exerceront dans les trois districts signalés par le représentant du conseil municipal dans son rapport et ce jusqu’à nouvel ordre Footnote 66.
La municipalité désigna Domingo Alarcón, alcade de la hermandad de Coronda, pour qu’il dresse la liste des habitants de la juridiction et évalue les sommes à engager afin de déplacer « cette population nuisible ». Le site prévu pour la réinstallation se trouvait au bord de la rivière de Las Ovejas, à quarante-quatre lieues au nord du village Footnote 67. Alors que les habitants de Coronda assumaient le coût financier de l’opération, le vice-roi ordonna la création des trois charges de juges pedáneos et des districts auxquels elles s’adossaient Footnote 68. Il s’agissait, selon les arguments de la municipalité, d’alléger la charge de travail pesant sur l’alcade de la hermandad de Coronda Footnote 69.
Le 2 mars 1789, le conseil de Santa Fe nomma les responsables des trois nouvelles juridictions : Carcarañá, Arroyo de Monje et Chañares. Ces zones étaient délimitées par une série de rivières : le Paraná faisait office de frontière orientale pour toute la juridiction et trois de ses affluents furent utilisés pour la diviser. Le premier district s’étendait de la rive nord de la rivière homonyme Footnote 70 jusqu’à la partie sud de l’Arroyo de Monje ; le deuxième se déployait depuis la rive nord de ce ruisseau jusqu’au sud du Colastiné ; le troisième était borné par le Colastiné au sud et par le gué de Santo Tomé (appelé aussi le gué du Salado au sud de Santa Fe) au nord, et couvrait une superficie d’environ une lieue vers l’ouest de la ville (carte 3) Footnote 71. L’alcade de la hermandad de Coronda – sous l’autorité duquel officiaient les trois juges pedáneos – se retrouvait à la tête d’un territoire nettement amoindri en comparaison de celui qu’il contrôlait en 1784 : il s’étirait de la rive nord du Colastiné au sud du gué de Santo Tomé. Pourtant, la nomination des juges pedáneos ne réduisait ni l’autorité ni la voilure juridictionnelle des alcades de la hermandad Footnote 72. Ces derniers conservaient leur juridiction sur les territoires créés. Ils déléguaient leur pouvoir à ces nouveaux auxiliaires de justice Footnote 73 et continuaient à bénéficier du droit de désigner des cuadrilleros Footnote 74.
Division du territoire de Coronda en 1789

Le mode de gouvernement enregistrait aussi une évolution profonde : la lettre de commission, employée à la résolution d’un problème particulier, était abandonnée au profit d’offices attachés à un territoire et à une population. Ces mesures visaient une meilleure définition des frontières juridictionnelles et une coordination plus efficace de ces territoires. En dépit de cette volonté de préciser les contours d’une zone incertaine et ouverte à l’ouest, la désignation d’un juge-gouverneur – en l’occurrence un juge pedáneo – demeurait l’option privilégiée. Au sein d’un régime de nature juridictionnelle, cette figure restait un référent bien plus important pour la population que les dimensions territoriales ou législatives.
Résumons le processus au terme duquel furent institués ces juges et les districts où ils exercèrent leurs prérogatives. Ces mesures furent appliquées par la municipalité de Santa Fe « conformément aux demandes des chefs de foyer du canton de Coronda et à l’ordre donné par son excellence Footnote 75 ». Les habitants avaient été les premiers acteurs de ces changements, en suggérant les dimensions des circonscriptions et en recommandant la création des nouvelles magistratures et les noms de leurs futurs bénéficiaires Footnote 76. L’ordre de nommer les trois juges pedáneos, « pour surveiller et prévenir les désordres Footnote 77 » dans les districts proposés par le représentant de la ville, revint au vice-roi. Aussi Santa Fe paraît-elle n’avoir joué qu’un rôle accessoire ou n’avoir été qu’une simple chambre d’enregistrement de la décision vice-royale.
Qui donc étaient les porteurs de ce projet chez les habitants de la petite communauté politique de Coronda ? De quelles ressources relationnelles disposaient-ils et comment en firent-ils usage ? Quelles furent leurs autres doléances ? La liste comporte une série de noms : le capitaine de la milice Fernando Méndez, Pedro de Gaviola, Ignacio de la Cruz Suero, Ramón Aguilera, Leonardo Romero, Domingo Correa, Juan Francisco de los Ríos, Domingo de los Ríos, Manuel Antonio Zavala, Manuel Torres, José Zeballos, Doña Isidora Zeballos (unique femme domiciliée comme habitante de Coronda), Ignacio Martínez, le maître des postes royales Juan José Redruello, le sergent Juan Segundo Ortíz de Vergara, le prêtre Malaquías Duarte Neves, Gabriel de Lassaga, Manuel de Toro y Villalobos, Francisco Solano Frutos et Martín Francisco de Larrechea Footnote 78. Tous revendiquaient le statut d’honnêtes propriétaires terriens ; quatre déclaraient vivre à Santa Fe Footnote 79. Plusieurs d’entre eux avaient été alcade de la hermandad de Coronda : Ignacio de la Cruz Suero (1784), Cayetano de Torres (1785), Manuel Antonio Zavala (1786), Jacinto de Vergara (1787), José Miguel de Retolosa (1788) et Domingo Alarcón (1789). Deux des trois juges pedáneos désignés faisaient partie de la liste : Francisco de la Cruz Suero et Martín Francisco de Larrechea Footnote 80. Ces riches individus occupèrent durant leur vie des offices et des responsabilités dans le gouvernement ou la milice. Ils s’appliquèrent également à contrôler ces petites magistratures rurales en les exerçant directement ou en les déléguant à des proches. Mais leur emprise ne se limitait pas à ces domaines, comme l’atteste la galerie de portraits qui suit.
Le capitaine de la milice Fernando Méndez était un homme bien implanté à Coronda. Selon la pétition envoyée au vice-roi, sa contribution financière à l’expulsion des populations indésirables s’était élevée à six bœufs. Le 2 décembre 1764, à l’occasion de la visite pastorale de l’évêque de Buenos Aires, Manuel Antonio de la Torre, trois de ses enfants (Rosa, Guillermo et Ramón, issus de son mariage avec Josefa Busaldo) reçurent leur confirmation dans la chapelle saint Jérôme de Coronda Footnote 81. Les registres paroissiaux (qui consignent aussi les unions de deux de ses enfants, José en 1799 et Nicolasa en 1800) le présentent comme un capitaine du canton, qui bénéficiait d’une solde. Lors du mariage de Nicolasa, Fernando était déjà mort Footnote 82. José et Nicolosa eurent pour témoins de mariage Domingo Alarcón (alcade de la hermandad en 1789) et son épouse, Severina Méndez, qui n’était autre que la sœur de Fernando.
Pedro de Gaviola s’était lui aussi montré généreux dans l’application du projet migratoire : il avait offert vingt-cinq bœufs et plusieurs charrettes pour convoyer les indésirables ainsi que leurs bagages. Son père, Manuel de Gaviola, était l’un des membres les plus actifs de la municipalité de Santa Fe. Depuis 1750, ce dernier avait accumulé des terres au sud de la ville ; en 1766, il avait acheté le titre d’alcade provincial de la santa hermandad. Cet office lui octroyait le pouvoir d’arbitrer tous les conflits survenus dans la juridiction de Santa Fe Footnote 83. Pedro s’était spécialisé dans le marché des fermes au cours des années 1770. Il était souvent l’adjudicataire des dîmes sur le bétail et devint le principal administrateur des cures de Paraná (1770), de Los Arroyos (1779, 1781, 1786) et de Coronda (1781, 1783). En 1787, soit un an avant la pétition, il était adjudicataire des dîmes sur le bétail de Paraná, mais également de celles sur les grains et le bétail de Coronda Footnote 84. Sa sœur María Polonia était mariée à un autre signataire de la requête, Manuel de Toro y Villalobos. Outre sa générosité à l’égard des couvents de Santa Fe, ce dernier rédigea un testament en 1796 indiquant que, avant de se marier, lui et sa femme étaient propriétaires de terres « jouxtant celles des Oroño », à Coronda Footnote 85. Loin de l’image du modeste paysan, Manuel de Toro était donc un nanti. Il avait été représentant (procurador) de la municipalité de Santa Fe en 1778, alcade des affaires criminelles en 1781, 1784 et 1786, premier alcade (alcalde de primer voto) en 1787 ainsi que représentant et défenseur des pauvres en 1790. En 1791, il fut nommé procurador de la municipalité en remplacement d’Andrés de Aldao. En 1794, il fut une dernière fois élu premier alcade. Son testament signale plusieurs débiteurs, parmi lesquels feu son beau-père, Manuel de Gaviola. Ainsi, communautés politiques et familiales s’imbriquaient.
Comme Pedro de Gaviola, Domingo de los Ríos tirait profit du commerce des fermes : en 1763, il recouvrait les dîmes sur le bétail dans trois villages ; en 1769, il prélevait celles de Coronda sur les grains. C’était aussi le cas de Juan José Redruello. Outre sa charge d’administrateur du courrier royal exercée en 1783, il était capitaine réformé et collectait les dîmes sur les grains à Los Arroyos (1768 et 1772) et à Coronda (1784, 1790, 1792, 1793 et 1794) Footnote 86.
L’histoire de la famille Larrechea est indissociable de ce territoire et, à cet égard, il n’est pas surprenant qu’un village porte ce nom aujourd’hui. Martín Francisco de Larrechea fut à Sanra Fe second alcade en 1776 et procurador en 1780. L’émissaire de Coronda qui, en 1788, avait remis au vice-roi la requête demandant l’expulsion des indésirables vers Arroyo de las Ovejas et la création des trois districts n’était autre que son frère Juan Francisco de Larrechea. Lui aussi avait été second alcade en 1767 et premier alcade en 1783 et 1804. En 1788, il occupa une année de plus la fonction de procurador, mais déclina celle de juge des mineurs. Prétextant l’incompatibilité entre ces charges, il refusait un office secondaire et non rétribué. Juan Francisco se plaignait du temps qu’il consacrait à la mission que lui avaient confiée les habitants de Coronda. À Buenos Aires, il était aussi membre de juntes – Proprios y arbitrios de temporalidades – chargées d’administrer les biens confisqués des jésuites Footnote 87. Les deux frères Larrechea participaient également au négoce des dîmes. Juan Francisco afferma en 1759 celles prélevées sur les ventes de bétail à Los Arroyos et Coronda. Il renouvela l’opération en 1765 à Coronda (sur les grains) et en 1772 à Paraná (sur le bétail). Martín Francisco succéda à son frère à Los Arroyos et à Coronda en 1774 Footnote 88.
Une autre revendication de ces propriétaires de Coronda, bien introduits dans la municipalité de Santa Fe, portait sur l’augmentation du nombre de soldats incorporés à la compagnie des Blandengues. Les habitants de Santa Fe désiraient que cette garde, composée depuis 1788 de quatre compagnies de vingt-cinq hommes, accueillît vingt-cinq ou cinquante nouveaux soldats. Ces derniers percevaient un salaire pour défendre la frontière. Depuis l’installation de cette unité, son approvisionnement constituait un poste de dépense important, source d’incessantes disputes. La volonté d’augmenter les effectifs militaires pouvait sembler paradoxale alors que le territoire était mieux quadrillé et la frontière mieux protégée qu’auparavant.
Désigné juge pedáneo de la juridiction de Chañares, Martín Francisco de Larrechea répondit qu’il accepterait de bonne grâce cet office à quelques réserves près :
L’occasion se présentera à moi d’arrêter un délinquant, mais ne pouvant pas accomplir cette tâche seul, je solliciterai l’aide des habitants du district [de Chañares]. Mais que se passera-t-il dans ce cas ? En effet, les habitants agiront de connivence avec le délinquant […] et voleront à son secours en l’informant de mes intentions. Celui-ci sera alors libre de fuir à travers champs et de trouver refuge dans les forêts impénétrables qui couvrent ce territoire. Pour cette raison, il me sera très difficile de capturer les fautifs et de les punir Footnote 89.
À l’instar des habitants de Desmochados, son argumentation s’achevait par la requête de quatre Blandengues pour l’assister dans ses missions de police et de justice. Il recommandait que ces soldats fussent dénués de liens de parenté ou d’amitié avec les habitants du district. Il demandait également de pouvoir les loger chez lui, et à sa charge, afin de disposer de ces hommes à toute heure « et qu’ainsi les individus qui commettraient des délits soient pris de court ». Il conditionnait sa prise de fonction à sa première exigence. Sans cela, il risquerait selon lui « de [s]e trouver en proie aux insultes, aux agressions et aux menaces de mort, même au sein de [s]a maison ou dans l’exercice de la justice » Footnote 90. Bien que les vœux de Martín Francisco ne fussent jamais exaucés – il rejeta en conséquence la proposition –, Santa Fe finit par poster vingt-cinq soldats supplémentaires dans sa garnison frontalière.
Cette mesure contribuait à fortifier la frontière mais laissait aussi présager de juteux profits pour les acteurs impliqués dans l’approvisionnement du territoire (en bœuf, pain, sel, yerba mate, bois, piment), c’est-à-dire la municipalité, l’intendant et le vice-roi. En 1788, l’échevin Juan Francisco de Aldao, accoutumé aux contentieux sur les fournitures des troupes stationnées à la frontière Footnote 91, entamait des tractations avec des familles anciennes (Vera Mujica) ou récentes (Larrechea ou Candioti) de l’oligarchie de Santa Fe. Le but était de négocier les prix des denrées et la hauteur des contributions respectives Footnote 92. Au même moment, Gabriel de Lassaga, un habitant de Coronda, devint administrateur de l’octroi municipal. Représentant de la vieille élite municipale, l’échevin contesta cette nomination Footnote 93.
Les chefs de foyer établis dans les campagnes de Coronda étaient donc des propriétaires terriens qui résidaient temporairement ou à l’année dans leurs villages. Producteurs agricoles attentifs à la défense de leurs intérêts locaux, ils entretenaient des relations houleuses avec les différentes factions de la municipalité de Santa Fe. Ils étaient militaires ou membres de la milice, participaient au recouvrement des dîmes et à l’approvisionnement de la compagnie des Blandengues. Outre les avantages gouvernementaux attendus de ce processus de fractionnement territorial, cette élite ne masquait pas son intérêt pour l’institution de nouveaux offices. Alors que la municipalité de Santa Fe offrait de moins en moins d’opportunités – les échevins étaient moins nombreux et ils ne pouvaient plus élire d’alcades –, le nombre de prétendants aux charges ne cessait de croître.
Découpage du territoire et reconfiguration sociale du gouvernement des campagnes
La division territoriale Footnote 94 du canton de Los Arroyos fut décrétée par le gouverneur-intendant Footnote 95, et celle de Coronda par le vice-roi superintendant Footnote 96. Ce phénomène prit de l’ampleur au sein de la juridiction de Santa Fe. En 1791, des juges pedáneos furent nommés dans les deux autres plus grands cantons de Santa Fe (Los Arroyos et La Otra Banda) Footnote 97. Les nominations de juges n’enrayèrent toutefois pas les difficultés gouvernementales. Les habitants continuaient de solliciter la création de nouveaux districts, alléguant les mêmes raisons que celles invoquées en 1784 et 1789. Malgré la contraction des juridictions, on les considérait toujours ingouvernables. Le cadre d’intervention était certes affiné, mais les mêmes problèmes persistaient Footnote 98.
Néanmoins, la distance physique et relationnelle entre les agents commis et les habitants s’estompa au cours de cette période. À la différence des corrégidors, des premiers alcades ou des alcades de la hermandad, les nouveaux juges n’étaient pas les instruments d’un pouvoir lointain. Ils étaient étroitement liés à la municipalité et le vice-roi, depuis Buenos Aires, s’entretenait avec eux à travers son principal représentant militaire sur place, le colonel et commandant d’armes (comandante de armas). La désignation de juges à la tête d’un district pour une année, dotés d’une autorité sur un territoire et sa population, constituait une mesure inédite dans le schéma institutionnel qui caractérisait le gouvernement rural. Ce faisant, les juges ne s’affranchissaient pas pour autant des juridictions supérieures : le fractionnement territorial n’induisait pas d’autonomisation. Le modèle mis en place Coronda en 1789, avec ses trois premiers districts, se diffusa rapidement. En 1804, on dénombrait déjà plus de quarante cantons dans la juridiction de Santa Fe – un chiffre resté stable jusqu’à leur réduction drastique à partir de 1856 Footnote 99. Les circonscriptions qui virent le jour furent d’abord bornées grâce à des référents paysagers (des cours d’eau), puis grâce à des marqueurs sociaux correspondant aux noms d’un propriétaire, d’une réduction d’Indiens ou de sentiers empruntés par le bétail.
Ces événements renvoyaient à une difficulté fondamentale de la monarchie dans sa volonté de projection impériale : celle de la forme de gouvernement la mieux adaptée au processus de découpage du territoire Footnote 100. C’est en liant ces deux phénomènes qu’il est sans doute possible de comprendre les stratégies de ces élites locales – nées du morcellement des propriétés et de la mise en culture des espaces agricoles – pour aménager et structurer durablement leur territoire dans un contexte réformiste Footnote 101. L’ordonnance royale sur les intendants du Río de la Plata en 1782 réduisait le gouvernement des campagnes à une structure classique confiée au Provincial de la hermandad qui siégeait dans la municipalité, assisté des alcades de la hermandad et des cuadrilleros. Les agents de Coronda qui faisaient face aux problèmes locaux ne reçurent aucun ordre royal et ne trouvèrent aucun remède dans cette ordonnance. Cette indéfinition légale sur l’organisation institutionnelle du monde rural explique la variété des solutions imaginées dans la vice-royauté du Río de la Plata Footnote 102. Alors que l’ordonnance détaillait minutieusement les modalités du gouvernement des grands territoires, du contrôle des hauts fonctionnaires Footnote 103 et des trésoreries royales et municipales, et s’attardait même sur la question de l’autonomie des municipalités Footnote 104, elle restait vague sur l’administration des campagnes, un thème pourtant cher à l’Espagne des Lumières Footnote 105.
Cette communauté de chefs de foyer, qui utilisait le canal de la requête pour porter ses revendications, était composée d’individus appartenant à une élite urbaine à l’assise agraire – certains partageant leur temps entre la ville et les champs –, de paysans et de familles de soldats illettrés dont la milice formait le cadre de vie. Ce groupe sut mobiliser ses proches dans l’administration de la justice ou lorsqu’il s’agissait de dépêcher un représentant de la municipalité auprès du vice-roi. Loin de l’image de populations rurales analphabètes qui se seraient trouvées en marge des circuits de communication, les documents produits par cette communauté montrent que celle-ci maîtrisait la langue du pouvoir et les codes de la sollicitation. La citoyenneté dont était dotée cette communauté n’était donc pas inconciliable avec le fait de vivre à la campagne Footnote 106. Les propriétaires de Coronda administraient leurs domaines terriens, mais ils s’impliquèrent aussi dans le gouvernement de leur territoire en raison des affaires qui les liaient à leurs parents établis en ville et du sentiment d’inquiétude qu’ils éprouvaient au contact de ceux qu’ils jugeaient indésirables et immoraux, installés dans leur voisinage. La répression menée par les juges ruraux, défenseurs de leurs intérêts agricoles, contre ces populations était encouragée par tous, au point que chacun discutait du montant de sa contribution financière pour l’exécution du projet Footnote 107. Non seulement cette communauté parvint à exposer sa vision politique de l’organisation des campagnes à travers des représentants et des émissaires de la municipalité, mais elle sut aussi le faire à des moments clés, en formalisant ses plaintes pour être audible auprès du vice-roi.
Cette micro-analyse du phénomène de découpage du territoire hispanique livre plusieurs enseignements. Les nouveaux juges ruraux, enfantés selon l’historiographie par le réformisme bourbonien, ne furent le résultat ni d’une décision politique venue d’en haut ni d’une résistance populaire, mais celui des insuffisances de la législation. Des négociations entre la communauté d’habitants et le vice-roi conduisirent à les instituer. Après avoir consulté son commandant dans la région, ce dernier intima à la municipalité de Santa Fe, où certains concepteurs du projet étaient employés, l’ordre de le mettre en œuvre. La création des juges pedáneos ne fut pas anticipée par les autorités madrilènes ou vice-royales, mais elles ne les considérèrent pas moins utiles et compatibles avec le répertoire institutionnel à disposition de la monarchie.
Les réussites politiques de ces chefs de foyer ruraux de Coronda font écho aux propos de Zacarías Moutoukias : « Ces interventions, depuis les plus petites jusqu’à celles d’importance politique et sociale majeure, demandent des ressources spécifiques. La plus précieuse est sans doute la capacité de trouver dans les structures administratives les dérogations – infimes ou substantielles – qui assurent une position, le dénouement d’un procès ou encore qui favorisent les affaires Footnote 108. » L’analyse des tractations qui précédèrent la création des juges pedáneos en 1789 prouve donc l’existence d’institutions légales – et légitimes – qui ne résultèrent pas seulement de la mise en application de lois inspirées et dictées par les autorités monarchiques. Cette fonction vit le jour à l’issue d’un processus négocié entre trois acteurs principaux : les habitants établis à Coronda, la municipalité de Santa Fe et le vice-roi Footnote 109.
Ces communautés intermédiaires jouèrent un rôle important dans la régulation de la vie des campagnes. Elles s’illustrèrent en tant que miliciens, soldats, cultivateurs (toujours armés), collecteurs des dîmes, éleveurs puis, enfin, juges auxiliaires ou représentants municipaux dépêchés devant le vice-roi. Le découpage des nouveaux districts fut le fruit de la pratique territoriale de ces acteurs. Les cultivateurs dans leurs fermes, les familles installées entre deux rivières ou autour d’un oratoire ou d’une chapelle parvinrent à transposer juridiquement et institutionnellement leurs expériences et leurs savoirs en créant des cantons (partidos) qui prendraient plus tard le nom de départements Footnote 110. Cette expérience semble indiquer que les habitants des campagnes ne patientèrent pas jusqu’aux révolutions hispano-américaines pour se politiser Footnote 111. Sans aucun doute cet épisode doit-il inviter les historiens à sonder les racines d’un monde rural inventif, dynamique et historiquement politique et politisé, au risque de se laisser aveugler par le récit des indépendances.


