Toute problématique relative au temps ne meurt pas et elle restera à jamais d’actualité, telle est la dialectique qui sous-tend cette publication. L’ouvrage de Leila Ben Hamad est tiré d’une thèse de doctorat et se présente comme une vision (presque) complète de l’expression de la simultanéité et des locutions conjonctives en français. Le choix de cette thématique n’est pas aléatoire, l’unum que constitue cette notion rend possible une cohésion entre l’un et le multiple. Une réflexion scientifique sur la simultanéité permet de confirmer que si ses formes d’expression forment une classe sémantique homogène quasi organique, elles ne s’étalent pas moins sur le même continuum conceptuel que les autres contenus sémantiques. En effet, l’aspect polyforme de la simultanéité permet d’avoir des corpus hétérogènes et fait que plusieurs catégories sont repérées et étudiés par les chercheurs selon des méthodologies chaque fois différentes.
La lecture de cette publication montre que l’enseignement de la grammaire a considérablement évolué, d’un contenu normatif et prescriptif où l’objectif était de maîtriser les règles pour reproduire une langue correcte, à un programme contextualisé où le but est d’observer attentivement le fonctionnement de la langue pour mieux l’appréhender. Ben Hamad explique que cette mutation épistémologique a entraîné de nombreuses configurations dans les contenus enseignés et dans les méthodologies adoptées, d’une approche déductive à une approche inductive, d’un apprenant réceptif et passif à un usager actif et coconstructeur de la langue.
Le présent travail est scindé en trois axes organisés de façon très cohérente. Après un état des lieux, l’ouvrage décortique la simultanéité en abordant son historique et ses multiples configurations actuelles. La problématique abordée se veut éclatée, elle s’interroge sur l’emploi de la simultanéité dans la langue française, ses différentes formes, les différentes configurations qu’elle revêt par rapport aux autres expressions temporelles. Le cadrage historique fait appel aux bases des données et obéit à une répartition assez précise, du XIVème au XVème, du XVIème au XVIIIème et du XIXème au XXIème.
En tant que notion temporelle, la simultanéité suscite plusieurs questions théoriques relatives à sa manifestation, et son rapport avec les autres notions de la temporalité. L’autrice explique que l’objectif est de décrire l’expression de la simultanéité et de saisir ses rapports avec les différentes notions qui renvoient à l’expression du temps. Pour ce faire, elle opte pour une vision diachronique où les réflexions grammaticales et linguistiques font souvent des retours en arrière. Elles inscrivent ainsi leurs balises épistémologiques dans une perspective historique qui leur permet d’établir un ancrage théorique plus fiable. Cette démarche rend la production de leurs données plus sûre et plus crédible. Néanmoins, une recherche scientifique sur une période assez étendue (depuis le 1er état jusqu’à nos jours) impose certainement quelques contraintes d’ordre technique surtout. Ainsi, les aspects quantitatifs sont difficiles à cerner surtout pour les corpus historiques, où les données exploitées ne sont pas datées de façon certaine, une difficulté souvent évoquée par les scientifiques et qui freine la progression de nombreuses études.
En plus de l’approche diachronique, l’ouvrage interpelle notamment une approche synchronique où l’autrice décortique le corpus en mettant l’accent sur l’état actuel des locutions conjonctives de simultanéité en analysant leur structure et leur système. Une approche descriptive appuyée par des techniques numériques et des plateformes comme : BFM (Base du Français Médiéval), DMF (Dictionnaire du Moyen Français) et le logiciel FRANTEXT. L’idée est de revoir toutes les pistes grammaticales déjà bien établies et de les étudier sous un angle moderne et technique. Cette démarche permet d’apporter un visionnage plus clair et une perception plus technique de la simultanéité. Les données exploitées obéissent à un cadrage méthodologique strict et ne sont traitées que dans une perspective épistémologique bien définie.
S’ajoute aux contraintes techniques efficacement contournées, un choix épistémologique peu facile à cerner : celui d’un échafaudage méthodologique basé sur une linguistique des textes. En effet, Ben Hamad a adopté cette approche du fait que la réflexion amorcée ici ne peut se limiter à un seul genre mais doit s’ouvrir sur des styles d’écriture, elle doit également lier le qualitatif et le quantitatif (le tout sur la base FRANTEXT).
L’échafaudage de son travail se présente comme suit:
Un premier axe conçu pour établir un état des lieux de la problématique abordée. Il comporte trois chapitres qui se suivent dans une logique thématique et épistémologique. Il amorce la réflexion par un cadrage très fin du contexte logico-référentiel de la simultanéité où il tente d’appréhender ses approches psychologiques pour mieux la placer dans le circuit des notions de la temporalité. Cette première réflexion interpelle l’approche de la linguistique des textes et du discours et décortique quelques conceptions de la simultanéité telles que proposées par des chercheurs comme Sandfeld ou Klum.
Le deuxième chapitre se focalise sur les propositions et les adverbes temporels qui expriment la simultanéité dans les productions scientifiques en linguistique. L’argumentation passe dans ce cas par quatre orientations, la première analyse le volet syntactico-sémantique et prépare ainsi le terrain à une réflexion critique sur les travaux sémantiques et la linguistique énonciative. Le chapitre se clôture avec une ouverture sur une étude de la perspective pragmatique.
Le dernier chapitre du premier axe traite la question des locutions conjonctives de simultanéité dans la production scientifique en linguistique. Quatre approches sont mobilisées, la première est descriptive, la seconde est cognitivo-discursive et énonciative, la troisième est pragmatique et la dernière est diachronique.
Le deuxième axe aborde l’histoire des locutions conjonctives de simultanéité. La construction de cette argumentation semble à première vue fragmentée, mais une observation minutieuse de cette partie laisse apparaître une construction argumentative agencée de façon très cohérente et bien réfléchie. En effet, le premier chapitre met l’accent sur le cadrage théorique et explore les choix méthodologiques et il est suivi d’un excellent travail réflexif sur les origines de cette notion dans son premier état du français du 4ème au 8ème siècle. Le troisième chapitre suit la même dialectique et se consacre entièrement au volet historique mais il suit un aspect chronologique et détaille le processus d’évolution de ces locutions à travers le temps.
Le dernier axe place la problématique abordée entre langue et discours. Ben Hamed décortique avec beaucoup d’attention la position de certaines locutions dans la langue en explorant leurs dimensions structurelles dans le discours en mettant l’accent sur leur présence dans les représentations discursives et leur contextualisation verbale.
Ces questionnements et bien d’autres placent les locutions conjonctives de simultanéité entre la langue et les discours. Dans cette perspective, l’étude cerne cette problématique dans un triangle qui rassemble le statut catégoriel de ces locutions, leur structure sémantique et leurs représentations discursives du sens.
En conclusion, l’ouvrage nous invite à repenser le temps. L’entrecroisement des deux parcours conceptuel et analytique élaborés a permis d’analyser de façon précise l’expression de la simultanéité en français et de se focaliser sur le cas des locutions conjonctives. La recherche se clôture avec la proposition de nouvelles perspectives épistémologiques telles que la question de la périodisation et celle de l‘histoire de la langue.