1. Introduction
Pouvoir et peut-être sont deux formes modales qui ont (développé) un sens dit concessif considéré comme faisant partie des sens post-modaux selon la carte sémantique de la modalité de Van der Auwera et Plungian (Reference van der Auwera and Plungian1998).Footnote 1 En effet, tant l’un que l’autre ont des emplois dans lesquels il ne semble plus envisageable de voir se dégager des indications qui relèvent de la modalité du possible à laquelle ces deux formes sont associées, ce qui est constitutif selon Vetters (Reference Vetters2012) d’un emploi post-modal. Ainsi, alors qu’un énoncé comme celui en (1) est interprétable comme modal, ceux en (2) et (3) résistent à de telles interprétations:Footnote 2



La question que nous abordons dans cet article est celle de savoir ce qui rend le verbe pouvoir et l’adverbe peut-être susceptibles de revêtir cet emploi post-modal, alors qu’aucune autre modalité ne le revêt.Footnote 3 Ni probablement, ni certainement, ni devoir (qui peut aussi avoir un sens épistémique proche d’une indication de possibilité) ne peuvent avoir ce sens post-modal.
Pour comprendre ce qui, au sein du paradigme des formes modales de possibilité, fait que pouvoir et peut-être véhiculent tous les deux ce sens post-modal, nous allons mettre en place une méthodologie qui prendra en compte à la fois une analyse qualitative de leurs propriétés sémantiques et une analyse quantitative des environnements linguistiques dans lesquels ces formes apparaissent de façon privilégiée.
Nous commencerons par une étude de leur profil sémantique (PS), fondée sur le modèle triadique que nous avons conçu pour rendre compte des valeurs que les formes modales peuvent véhiculer à partir de leur noyau sémantique (Rossari Reference Rossari2020). Ce profil sémantique permettra de faire des prédictions sur le potentiel d’utilisation de ces formes (PU) dans les corpus. Nous éprouverons ce PU en relevant les environnements linguistiques privilégiés dans lesquels ces formes apparaissent par rapport à d’autres formes de la modalité, qui, elles, ne revêtent pas de sens post-modal. Ces environnements sont extraits de corpus de texte (variés en matière de genre) exploités sur la plateforme TXM (Heiden et al. Reference Heiden, Magué and Pincemin2010) au moyen d’un calcul statistique qui établit un indice de spécificité (Lafon Reference Lafon1981).
En associant étroitement une approche qualitative et quantitative, nous exposerons les facteurs qui favorisent le fait que ces deux formes ont un sens post-modal, alors que les autres ne l’ont pas. Notre démarche est synchronique: nous ne discuterons pas de la façon dont le sens post-modal s’est mis en place, ou de si ces formes l’ont acquis progressivement au fil de l’évolution de la langue.
2. Le profil sémantique de pouvoir et peut-être
Bien que les deux formes modales pouvoir et peut-être soient rattachées à la modalité du possible dans les ouvrages généralistes (cf. Abeillé et Godard Reference Abeillé and Godard2021), elles n’agissent pas de la même manière sur le prédicat sur lequel elles portent dans leur emploi véritablement modal (non post-modal):

Pouvoir indique que le prédicat courir très vite est non actualisé, et se borne à cette indication. L’enrichissement contextuel lui permet de revêtir les différentes valeurs modales qui lui sont attachées (sporadicité, capacité, permission…). Dans tous les cas, ces valeurs reposent sur cette indication de non-actualisation: « elle peut courir très vite parfois » (sporadicité); « elle a la capacité de courir très vite, mais elle ne le fait pas » (capacité); « elle a le droit de courir très vite malgré ses problèmes cardiaques » (permission). Peut-être n’a pas du tout les mêmes valeurs. Il ne peut véhiculer aucune des valeurs que pouvoir revêt: Marie court peut-être très vite n’indique ni la sporadicité du procès, ni la capacité de Marie de courir très vite, ni encore la permission qu’elle a de courir très vite. Il donne des indications sur le type de prise en charge que le locuteur·trice a par rapport au contenu, tout comme probablement ou certainement.Footnote 4
Comment expliquer alors que pouvoir et peut-être se rejoignent sur cette valeur post-modale et se singularisent l’un comme l’autre des autres formes de leur paradigme – peut-être des autres adverbes épistémiques et pouvoir de devoir ? Nous allons commencer par vérifier si ces valeurs sont superposables ou si chacune de ces formes a une valeur post-modale qui lui est propre.
3. Analyse de la construction à valeur post-modale pour pouvoir et peut-être
L’emploi prototypique dans lequel pouvoir revêt la valeur post-modale investiguée ici a les caractéristiques suivantes: le verbe est généralement au présent, et suivi de toujours; ce premier énoncé est suivi d’un deuxième sans connecteur avec un verbe au futur. Les procès des deux énoncés sont non actualisés. Les deux énoncés sont anti-orientés du point de vue de leur orientation argumentative au sens d’Anscombre et Ducrot (Reference Anscombre and Ducrot1977):

(Énoncé 1: courir → attraper; Énoncé 2: nég attraper).

(Énoncé 1: pleurer → attendrir; Énoncé 2: nég attendrir).
Pouvoir peut aussi avoir une valeur post-modale quand la propriété qu’il introduit est actualisée du fait de son caractère inaliénable:
Il intervient alors dans le même type de configuration que peut-être:

Dans cette configuration, pouvoir n’a plus la propriété de désactualiser être américain. La configuration discursive de l’ensemble est celle d’une anti-orientation argumentative marquée par mais:

C’est dans ce type de configuration que peut-être prend une valeur post-modale de façon non ambiguë:

Mais, à l’instar de pouvoir, peut-être peut aussi avoir une valeur post-modale quand la propriété est susceptible d’être non actualisée:
Le premier énoncé ne sert pas à mettre en doute la stupidité de Paul, bien qu’il puisse être compatible avec une interprétation où la stupidité de Paul est envisagée mais non établie.
4. Particularités de pouvoir par rapport à devoir
Dans aucun des exemples où pouvoir a une valeur post-modale l’emploi de devoir n’est-il possible.

Nous faisons l’hypothèse que la différence tient au trait de désactualisation qui est saillant dans pouvoir, et non dans devoir. Par « saillant », nous entendons un trait qui s’active avec toutes les valeurs de la forme. Habituellement, pouvoir et devoir sont distingués sur le plan du noyau sémantique de la nécessité pour devoir et de la possibilité pour pouvoir (cf. Krönning Reference Krönning1996, van der Auwera et Plungian Reference van der Auwera and Plungian1998, Vetters Reference Vetters2012). Nous adhérons à ces analyses en concevant l’indication de possibilité véhiculée par pouvoir comme une conséquence de son trait saillant de désactualisation, alors que pour devoir la désactualisation du prédicat est une conséquence de son trait saillant de nécessité. C’est la raison pour laquelle pouvoir ne peut pas intervenir dans un contexte où le procès ne peut pas être interprété comme désactualisé. Inversement, devoir, qui, selon notre analyse, ne mobilise pas ce trait de façon saillante, peut être utilisé dans ce type de contexte:
Dans cet emploi, de type « modalité anankastique » (au sens de Conte Reference Conte1995), le verbe modal ne peut pas être interprété comme désactualisant le procès exprimé par le verbe complément. Notre analyse prévoit donc que, dans tous ses emplois, pouvoir met en avant ce trait – comme on l’a vu ci-dessus avec les valeurs de permission, de capacité ou de sporadicité – et, en même temps, que ce trait rend difficiles les emplois où il ne peut être mobilisé de façon prévalente. Devoir, à l’inverse, est compatible avec ce trait, mais ne le mobilise pas de façon prévalente.
Comment se fait-il alors que ce trait, qui concerne une indication systématiquement active pour pouvoir, permette à ce dernier d’être utilisé avec des propriétés inaliénables, donc forcément interprétées comme actualisées ? Selon nous, ce trait continue d’être activé, mais il se reporte sur l’énonciation, comme le préconise le modèle triadique que nous avons conçu pour rendre compte de la portée sémantique des traits constitutifs des formes modales (cf. Rossari Reference Rossari2020). En ce sens, pouvoir est utilisé pour faire apparaître l’énonciation comme non actualisée. Cela correspond à un tour rhétorique qui permet au locuteur·trice de dire sans dire, exactement comme dans la figure de style de la prétérition: je ne te dis pas que P, où sans aucun problème d’interprétation on comprend que le locuteur·trice dit ne pas dire P tout en le disant. Dans le cas qui nous intéresse, le locuteur·trice réalise une énonciation tout en la présentant comme désactualisée, c’est-à-dire envisagée dans un monde virtuel. Deux portées caractérisent donc pouvoir:

Ainsi, dans les deux cas, le trait saillant de désactualisation est mobilisé.
Quand pouvoir a une valeur post-modale, ce trait intervient dans un contexte où P est projeté dans un monde virtuel de par sa propriété de non-actualisation, interprétation facilitée par toujours, et il est suivi d’un énoncé qui entre en opposition argumentative directe avec P. Si P est une propriété actualisée, le trait de désactualisation se reporte sur l’énonciation de P. C’est cette dernière qui est projetée dans un monde virtuel et présentée comme désactualisée.
5. Les particularités de peut-être par rapport à probablement
Pour définir le profil sémantique de peut-être, il faut analyser le type de prise en charge qu’il permet de signaler par rapport à d’autres adverbes modaux donnant également des indications de nature épistémique. Peut-être est le seul adverbe modal à pouvoir intervenir dans un contexte où il remet en cause un contenu déjà énoncé:

Cette différence peut être décrite au moyen des outils mis en place dans le cadre de la théorie de la polyphonie de Ducrot (Reference Ducrot1984, Reference Ducrot2001). Dans ce cadre, Carel et Ducrot (Reference Carel and Ducrot2009) développent les différentes attitudes qu’un locuteur peut avoir vis-à-vis d’un contenu, que nous reprenons dans le cadre de la différence établie entre énonciateur et locuteur dans Ducrot (Reference Ducrot2001). Nous schématiserons ainsi ces types d’attitudes: le locuteur (L) tisse une relation avec un énonciateur (E) à qui un point de vue (PdV) est attribué. Cette relation correspond à une attitude:
- Identification (ou « prise en charge » dans Carel et Ducrot Reference Carel and Ducrot2009)

- Accord

- Désaccord

Les adverbes probablement et peut-être se différencient par rapport au type de relation que L tisse avec E. Avec probablement, L tisse avec E une relation d’identification. Avec peut-être, L tisse avec E une relation d’accord. Ainsi, un contenu modalisé par probablement est pris en charge par le locuteur. Cela explique qu’il ne peut pas être remis en cause, même au moyen de mais dans la suite du discours. Un contenu modalisé par peut-être est accordé par le locuteur; cela explique qu’il est possible de le remettre en cause ou de le problématiser dans la suite du discours (comme dans l’exemple Marie a peut-être réussi son examen, mais elle n’a rien compris).Footnote 6
Il en va de même dans les cas où la propriété ou le procès peuvent être compris comme actualisés:

Ici, le locuteur·trice indique qu’il accorde l’énonciation de P, non directement P, alors qu’avec probablement il indiquerait qu’il prend en charge le contenu rater l’examen et en évalue la vraisemblance.
Le profil sémantique de peut-être est donc le suivant:
- L accord [PdV= P]
Dans ce cas le procès/propriété peut être actualisé ou non: Paul est peut-être stupide, mais il a tout compris.
- L accord [dire P]
Dans ce cas le procès/propriété est actualisé: Je suis peut-être américain, mais j’essaie de m’informer sur d’autres cultures.
L’accord ne porte pas directement sur P, car il ne fait pas sens d’accorder ce qui est indiscutable. L’interprétation dans laquelle on accorde l’énonciation de P correspond à une interprétation du type « Admettons l’énonciation P » (P devient ainsi non pertinent – « peu importe P », étant donné que c’est l’acte d’énonciation qui est accordé). Ce profil prévoit que P peut être complètement remis en cause ou mis de côté, ce qui est impossible avec les autres adverbes:

La caractéristique de peut-être est donc de donner une indication sur la prise en charge, indication décrite au moyen des outils de la polyphonie ducrotienne comme signalant un accord du locuteur concernant P ou Enion(P).
6. Synthèse du profil sémantique de pouvoir et peut-être
Les traits saillants associés à pouvoir et peut-être, bien que distincts, permettent de donner lieu à une lecture qui, dans certains contextes, fait apparaître les formes comme véhiculant le même type de valeur post-modale. Quand les traits « désactualisation » pour pouvoir et « accord » pour peut-être se reportent sur l’énonciation, les deux formes donnent une indication de mise à l’écart de l’énoncé dans lequel elles paraissent.

Quand leur trait concerne la propriété ou le procès pour pouvoir ou le contenu pour peut-être, les deux formes ne sont pas interchangeables – les deux énoncés ne donnant plus lieu à la même interprétation:

Chacune des formes sollicite une interprétation fondée sur le trait particulier qu’elle véhicule: désactualiser le procès évoqué par courir n’est pas du même ordre qu’« accorder » le contenu de l’énoncé.
7. Du profil sémantique au potentiel d’utilisation
Le profil sémantique propre à chaque forme permet de se forger une idée des environnements privilégiés avec lesquels chacune est susceptible d’apparaître de façon statistiquement significative. En effet, les indications sémantiques qu’une forme véhicule la rendent propice à paraître dans des contextes linguistiques qui partagent des indications semblables; par exemple, Hütsch (Reference Hütsch2020) a relevé que les premiers accompagnateurs spécifiques (AS) du verbe devoir – à savoir les formes qui apparaissent de façon statistiquement significative avec une autre forme – sont les adverbes de nécessité.
En ce qui concerne pouvoir, le trait de désactualisation le rendrait en principe propice à paraître avec des formes comme les connecteurs de finalité – qui signalent que le procès ne peut pas être interprété comme ayant abouti –, les verbes de croyance – qui suspendent la réalisation du procès (penser, croire…) ou même qui l’annulent (imaginer) –, ou encore les adverbes comme potentiellement, probablement, qui induisent une interprétation du procès comme non actualisé.
En ce qui concerne peut-être, le trait « accord » lui donne une valeur polyphonique, dans la mesure où l’accord chez Ducrot (Reference Ducrot2001) est une adhésion à un point de vue qui peut être attribué à une autre instance que celle qui prend en charge (à savoir, s’identifie avec) le point de vue véhiculé par l’énoncé. Cette indication de polyphonie le rendrait propice à paraître dans des environnements qui font une place à des voix d’autres instances d’énonciation, comme les verbes dicendi (dire, objecter…), les adverbes signalant une réaction (d’accord, oui, certes) ou les connecteurs concessifs (mais, admettons que, etc.).
8. Méthodologie pour les recherches sur corpus
Ce potentiel d’utilisation sera testé ci-après dans deux corpus de presse, Le Monde (17 895 009 jetons, année 2010) et L’Est Républicain (25 825 949 jetons, articles publiés entre le 02.01.2010 et le 26.02.2010, ainsi qu’entre le 17.03.2010 et le 30.04.2010). Les étapes de notre méthodologie sont les suivantes:
(i) Nous relevons pour chaque forme les accompagnateurs spécifiques (AS) en phase avec le potentiel d’utilisation qui émerge de son profil sémantique.
(ii) Nous vérifions si ces mêmes AS sont ou non statistiquement associés à l’autre forme qui ne partage pas le même profil (devoir dans le cas de pouvoir et probablement dans le cas de peut-être).
(iii) Nous comparons ensuite la liste des AS qui comprend les deux types de marqueurs (désactualisation et accord) associés à chacune des formes ayant un emploi post-modal.
(iv) Enfin, nous vérifierons que les AS qui rassemblent pouvoir et peut-être leur sont bien particuliers en regardant s’ils ne se manifestent pas dans la même mesure pour les deux formes sans emploi post-modal (respectivement devoir et probablement).
Comme indiqué plus haut, les recherches sont menées sur la plateforme TXM et utilisent les calculs de cette plateforme. Nous avons retenu un indice de spécificité de 3, qui indique que la cooccurrence entre le verbe modal et ces formes a 99,9 % de chances de ne pas être due au hasard.
8.1 Comparaison entre les accompagnateurs spécifiques (AS) de pouvoir et ceux de devoir
Les tableaux 1. et 2. ci-dessous présentent les indices de spécificité des accompagnateurs de pouvoir en comparaison avec ceux de devoir dans un empan de dix formes (cinq à gauche et cinq à droite de pouvoir/devoir). Cet empan a été choisi car il permet d’assurer le meilleur pourcentage de cooccurrences où les deux formes s’influencent mutuellement, c’est-à-dire en évitant les cas où il n’y a aucun rapport entre elles. Ces accompagnateurs ont été sélectionnés en fonction de leur aptitude à donner une indication de désactualisation, soit en tant que connecteurs (si, pour que, afin, sinon), soit en tant que verbes introduisant une complétive (croire, espérer, penser, souhaiter…) soit en tant qu’adverbes (certainement, éventuellement). En l’absence d’une attraction statistiquement significative entre un marqueur donné et pouvoir/devoir, un « x » est indiqué dans le tableau.
Indices de spécificité de pouvoir et devoir avec les AS de désactualisation dans Le Monde

Tableau 1 Long description
Indices de specificite sont donnes pour Le Monde, avec deux colonnes, pouvoir et devoir, pour dix formes. Dans la colonne pouvoir, si est a 140,2 et pour que a 128,6, puis penser a 62,7 et croire a 40,9. Les autres valeurs de pouvoir sont afin 27,0, imaginer 25,1, eventuellement 18,6, esperer 18,5, souhaiter 5,5 et sinon 5,2. Dans la colonne devoir, seules deux lignes ont une valeur numerique, penser 5,1 et si 25,4. Toutes les autres lignes de la colonne devoir sont marquees par la lettre x.
Indices de spécificité de pouvoir et devoir avec les AS de désactualisation dans L’Est Républicain

Tableau 2 Long description
Indices de specificite pour des formes listees en lignes, avec deux colonnes, pouvoir et devoir; la lettre x indique une absence de valeur chiffree. Dans pouvoir, les valeurs sont: afin 123,0; croire 13,9; esperer 47,9; eventuellement 49,9; imaginer 23,2; penser 72,4; peut-etre 21,2; potentiellement 8,2; pour que 70,0; si 194,9; sinon 3,0; souhaiter 46,6. Dans devoir, les valeurs sont: certainement 4,6; desirer 3,6; penser 6,0; peut-etre 6,3; probablement 3,1; sembler 3,3; si 40,6; surement 5,5; vraisemblablement 4,9. Penser, peut-etre et si ont des valeurs dans les deux colonnes, tandis que les autres lignes nont une valeur que dans une seule colonne.
Les résultats sont convergents entre les deux corpus et font apparaître nettement la préférence de pouvoir pour les formes à valeur désactualisante, sauf en ce qui concerne les adverbes dans le corpus de l’ER. Devoir attire des adverbes modaux à sens épistémique de type certitude (sûrement, vraisemblablement, probablement), alors que pouvoir attire des adverbes dont la portée est liée au prédicat qu’il désactualise directement (potentiellement, éventuellement). On retrouve donc un environnement consistent avec le PU lié au trait de désactualisation; les trois autres adverbes (liés à devoir) donnent des indications sur la prise en charge. Un énoncé tel que Potentiellement/éventuellement, Pierre est intéressé n’est pas paraphrasable par Je juge potentiel que Pierre est intéressé, mais par L’intérêt de Pierre est potentiel, alors que Vraisemblablement, Pierre est intéressé est paraphrasable par Je juge vraisemblable que Pierre soit intéressé.
8.2 Comparaison entre les AS de peut-être et ceux de probablement
Les tableaux 3. et 4. ci-dessous présentent les indices de spécificité des accompagnateurs de peut-être en comparaison avec ceux de probablement dans un empan de dix formes (cinq à gauche et cinq à droite). Dans ce cas, les accompagnateurs ont été sélectionnés en fonction de leur aptitude à faire apparaitre d’autres instances d’énonciation.
Indices de spécificité de peut-être et probablement avec les AS d’accord dans Le Monde

Tableau 3 Long description
Mesure des indices de specificite dans Le Monde, avec deux colonnes, peut-etre et probablement, et deux lignes, mais et oui. Pour la ligne, mais, la valeur est 76,0 dans la colonne, peut-etre, et 5,3 dans la colonne, probablement. Pour la ligne, oui, la valeur est 3,4 dans la colonne, peut-etre. Dans la colonne, probablement, la ligne, oui contient, x. Les valeurs numeriques sont plus elevees pour, peut-etre que pour, probablement sur la ligne, mais.
Indices de spécificité de peut-être et probablement avec les AS d’accord dans L’Est Républicain

Tableau 4 Long description
Les colonnes donnent, pour LEst Republicain, des indices de specificite pour, peut-etre et, probablement, associes a des AS daccord. Deux lignes sont listees, mais et, oui. Pour, peut-etre, la valeur est 104,0 a la ligne, mais, et 4,0 a la ligne, oui. Dans la colonne, probablement, lentree est, x, pour, mais, et aussi, x, pour, oui.
Les marqueurs qui signalent une autre voix, via la concession pour mais ou via un marqueur dialogique comme oui, sont tous deux des accompagnateurs spécifiques de peut-être dans les deux corpus; mais est également un accompagnateur spécifique de probablement, mais uniquement dans le corpus Le Monde et avec un indice nettement moins élevé. Peut-être se retrouve donc dans des environnements linguistiques qui favorisent une prise en charge de type accord, ce qui n’est pas le cas de probablement. Le potentiel d’utilisation préconisé est donc en phase avec le profil sémantique qui particularise peut-être par rapport à probablement.
8.3 Comparaison entre les AS de pouvoir et ceux de peut-être
Pour faire ressortir à la fois les différences et les points communs dans l’environnement linguistique privilégié de pouvoir et peut-être, nous avons recherché les deux catégories d’AS (indications de désactualisation et d’accord) pour chaque forme modale (tableaux 5. et 6).
Indices de spécificité de pouvoir et peut-être avec les AS de désactualisation (en gris) et d’accord dans Le Monde

Tableau 5 Long description
Les lignes listent des formes lexicales et deux colonnes donnent des indices de specificite, pouvoir et peut-etre; la lettre x marque une absence de valeur chiffree. Dans la colonne, pouvoir, les valeurs les plus fortes sont, dire 160,0, si 140,2, pour que 128,6, pretendre 85,6, penser 62,7 et mais 51,5. D autres valeurs de, pouvoir, sont, croire 40,9, afin 27,0, imaginer 25,1, accepter 22,7, eventuellement 18,6, esperer 18,5, repondre 18,0, toutefois 17,2, certes 12,7, contester 12,2, en effet 11,0, cependant 8,5, effectivement 7,8, revendiquer 6,9, neanmoins 6,1, souhaiter 5,5, sinon 5,2, bien sur 4,6, proposer 4,6, accorder 4,4, objecter 3,9, evidemment 3,3 et admettre 3,1. Dans la colonne, peut-etre, seules quatre lignes ont une valeur chiffree:, mais 76,0, peut-etre 13,8, pouvoir 3,8 et oui 3,4; toutes les autres lignes de cette colonne sont marquees x.
Indices de spécificité de pouvoir et peut-être avec les AS de désactualisation (en gris) et d’accord dans L’Est Républicain

Tableau 6 Long description
Deux colonnes donnent des indices pour chaque entree lexicale, intitulees, pouvoir et, peut-etre; la lettre x marque une absence de valeur chiffree. Dans, pouvoir, les plus fortes valeurs sont, dire 295,6, si 194,9, pretendre 162,7, mais 144,6 et afin 123,0. D autres valeurs dans, pouvoir, incluent penser 72,4, pour que 70,0, certain 62,2, eventuellement 49,9, esperer 47,9, souhaiter 46,6, toutefois 22,3, imaginer 23,2, peut-etre 21,2, accepter 14,2, justifier 14,0, croire 13,9, neanmoins 11,7, cependant 11,2, contester 10,9, potentiellement 8,2, effectivement 8,1, en effet 5,9, accorder 5,4, reconnaitre 4,8, bien sur 4,6, evidemment 4,6, oui 3,4 et sinon 3,0. Dans, peut-etre, seules cinq lignes ont une valeur numerique: mais 104,0, falloir 20,6, pouvoir 17,5, si 7,2, peut-etre 4,2 et oui 4,0. Toutes les autres lignes de la colonne, peut-etre, sont marquees par x.
Deux particularités émergent dans les deux corpus testés. Pouvoir, en accord avec son potentiel d’utilisation, reçoit nettement plus de marqueurs de désactualisation que peut-être: on en compte 10 pour pouvoir et deux pour peut-être dans LM et 10 pour pouvoir et quatre pour peut-être dans l’ER. Les marqueurs d’accord aussi sont nettement plus nombreux pour pouvoir que pour peut-être: 18 pour pouvoir et deux pour peut-être dans LM et 14 pour pouvoir et deux pour peut-être dans l’ER.Footnote 7
Ces données montrent que les deux formes se rejoignent en partie sur cet environnement. Si ce dernier est propice à l’emploi post-modal que les deux formes partagent, il devrait également les singulariser par rapport aux formes avec lesquelles elles ont été mises en perspective (devoir pour pouvoir et probablement pour peut-être).
8.4 Comparaison des deux types de AS entre pouvoir et devoir et entre peut-être et probablement
Nous reprenons ci-dessous les résultats concernant les AS de type « marqueur de désactualisation », auxquels nous ajoutons les marqueurs d’accord pour pouvoir et devoir, et les résultats concernant les AS de type « marqueurs d’accord », auxquels nous ajoutons les marqueurs de désactualisation pour peut-être et probablement (tableaux 7. et 8).
Indices de spécificité de pouvoir et devoir avec les AS de désactualisation (en gris) et d’accord dans Le Monde

Tableau 7 Long description
Indices de specificite pour Le Monde, avec deux colonnes, pouvoir et devoir, et des lignes de mots ou locutions; la lettre x indique une valeur absente. Dans pouvoir, les plus fortes valeurs sont dire 160,0, si 140,2, pour que 128,6, pretendre 85,6, penser 62,7, mais 51,5, croire 40,9, afin 27,0, imaginer 25,1, accepter 22,7, eventuellement 18,6, esperer 18,5, repondre 18,0, toutefois 17,2, certes 12,7, contester 12,2, en effet 11,0, cependant 8,5, effectivement 7,8, revendiquer 6,9, neanmoins 6,1, souhaiter 5,5, sinon 5,2, bien sur 4,6, proposer 4,6, accorder 4,4, objecter 3,9, evidemment 3,3, admettre 3,1. Dans devoir, les valeurs presentes sont repondre 55,0, accepter 30,8, si 25,4, confirmer 18,3, admettre 12,4, proposer 11,2, reconnaitre 7,6, toutefois 5,4, penser 5,1, cependant 4,8, redire 3,1, neanmoins 2,3. Plusieurs lignes nont une valeur que dans pouvoir, notamment afin, croire, esperer, eventuellement, imaginer, pour que, sinon, souhaiter, accorder, bien sur, certes, contester, dire, effectivement, en effet, evidemment, mais, objecter, pretendre et revendiquer. Deux lignes nont une valeur que dans devoir, confirmer et reconnaitre.
Indices de spécificité de pouvoir et devoir avec les AS de désactualisation (en gris) et d’accord dans L’Est Républicain

Tableau 8 Long description
Les lignes listent des formes lexicales et les colonnes donnent leurs indices de specificite pour pouvoir et pour devoir dans Est Republicain; la lettre x indique une absence de valeur chiffree. Pour pouvoir, les valeurs les plus elevees sont, dire 295,6, si 194,9, pretendre 162,7, mais 144,6 et afin 123,0. D autres valeurs de pouvoir incluent, penser 72,4, pour que 70,0, certain 62,2, eventuellement 49,9, esperer 47,9, souhaiter 46,6, toutefois 22,3, imaginer 23,2, peut etre 21,2, accepter 14,2, justifier 14,0, croire 13,9, cependant 11,2, contester 10,9, sur 9,0, potentiellement 8,2, effectivement 8,1, en effet 5,9, accorder 5,4, reconnaitre 4,8, bien sur 4,6, evidemment 4,6, oui 3,4 et sinon 3,0. Pour devoir, les valeurs les plus elevees sont, repondre 120,3, mais 50,8, si 40,6, cependant 19,5 et confirmer 19,2. D autres valeurs de devoir incluent, toutefois 15,7, certain 7,1, peut etre 6,3, penser 6,0, reconnaitre 5,8, justifier 5,6, surement 5,5, neanmoins 5,4, en effet 5,2, vraisemblablement 4,9, certainement 4,6, evident 3,8, desirer 3,6, sembler 3,3 et probablement 3,1.
Indices de spécificité de peut-être et probablement avec les AS de désactualisation (en gris) et d’accord dans Le Monde

Tableau 9 Long description
Indices de specificite dans Le Monde, avec deux colonnes, peut-etre et probablement, et quatre lignes, peut-etre, pouvoir, mais et oui. Sous la colonne, peut-etre, les valeurs sont 13,8 pour, peut-etre, 3,8 pour, pouvoir, 76,0 pour, mais, et 3,4 pour, oui. Sous la colonne, probablement, la ligne, mais, a 5,3. Sous la colonne, probablement, les lignes, peut-etre, pouvoir et oui, affichent un x.
La différence entre pouvoir et devoir ressort tant au niveau des marqueurs de désactualisation (ce qui a été déjà commenté) qu’au niveau des marqueurs d’accord. Les deux sont nettement à l’avantage de pouvoir par rapport à devoir.Footnote 8 Sans entrer dans tous les détails, on relèvera que plusieurs formes qui véhiculent très clairement l’accord, telles qu’accorder, reconnaître, bien sûr, certes, oui, mais (qui apparaissent dans au moins un des corpus) caractérisent pouvoir mais non devoir (tableaux 9. et 10).
Indices de spécificité de peut-être et probablement avec les AS de désactualisation (en gris) et d’accord dans L’Est Républicain

Tableau 10 Long description
Les colonnes donnent, pour Est Republicain, des indices de specificite pour peut-etre et pour probablement, avec des valeurs numeriques ou la mention x. Dans la colonne, peut-etre, les lignes sont falloir 20,6, peut-etre 4,2, pouvoir 17,5, si 7,2, oui 4,0, et mais 104,0. Dans la colonne, probablement, chaque ligne affiche x pour falloir, peut-etre, pouvoir, si, oui et mais. Aucune autre valeur ni unite n est indiquee.
La différence entre peut-être et probablement s’accentue avec la prise en compte des marqueurs de désactualisation (on en trouve deux pour peut-être et aucun pour probablement).
8.5 Synthèse des résultats
L’étude des environnements linguistiques spécifiques de ces formes a mis en relief les faits suivants:
(i) Les deux formes modales ont des environnements linguistiques qui sont en phase avec leur profil sémantique. Pouvoir se distingue de devoir par les marqueurs de désactualisation et peut-être de probablement par les marqueurs d’accord. Ces environnements se révèlent être cohérents avec le potentiel d’utilisation de ces formes.
(ii) Pouvoir se distingue également de devoir par les marqueurs d’accord et peut-être se différencie de probablement par les marqueurs de désactualisation. Les deux traits sémantiques dégagés (désactualisation pour pouvoir et accord pour peut-être), qui sont propices à l’emploi post-modal, caractérisent également leur environnement linguistique spécifique par rapport aux formes auxquelles ils sont comparés, respectivement devoir et probablement.
(iii) Pouvoir est caractérisé par une série plus importante de marqueurs d’accord que peut-être.
Ces trois caractéristiques donnent des éléments pour rendre compte du fait que seuls ces deux marqueurs parmi les verbes modaux et les adverbes ont un emploi post-modal. En effet, l’un comme l’autre partage des environnements linguistiques de désactualisation et d’accord propices à la configuration type qui donne lieu à l’emploi post-modal, à savoir celle où l’énonciation du contenu concerné par la valeur post-modale de la forme est mise en retrait, soit par le fait qu’elle est désactualisée si c’est pouvoir qui est utilisé, soit par le fait qu’elle est accordée si c’est peut-être qui est utilisé.
9. Synthèse: hypothèse sur les facteurs propices à la manifestation d’une valeur post-modale
Le parcours qualitatif et l’étude quantitative que nous lui avons associée ont fait ressortir deux facteurs propices au développement d’un sens post-modal: la désactualisation et l’accord. Chacun de ces traits est constitutif de chacune de ces formes. Ils permettent de distinguer pouvoir de peut-être, et ainsi de cerner les caractéristiques de chacune des configurations où le sens post-modal se manifeste. Quand ce trait se reporte sur l’énonciation, alors les deux formes véhiculent systématiquement un sens post-modal et ne font plus apparaître de différences quant à leur valeur: elles indiquent l’une comme l’autre que le contenu dans lequel elles apparaissent doit être relégué au second plan, c’est-à-dire mis entre parenthèses pour cause de sa non-pertinence, compte tenu de la suite du discours qui, d’une façon ou d’une autre, entre en contradiction argumentative avec ce dernier.
Les études quantitatives ont montré que les environnements spécifiques associés à pouvoir et peut-être manifestent deux propriétés:
(i) Ils départagent chacun des marqueurs de la forme à laquelle le marqueur a été comparé, qui, elle, n’a pas d’emploi post-modal: pouvoir a plus de marqueurs spécifiquement associés donnant des indications de désactualisation que devoir; peut-être a plus de marqueurs spécifiquement associés donnant des indications d’accord;
(ii) Ces environnements font émerger les points communs et les différences entre les deux marqueurs à valeur post-modale: pouvoir reçoit plus de marqueurs de désactualisation et de marqueurs d’accord que peut-être; mais les deux reçoivent plus de marqueurs de ces deux types que devoir et probablement.
La valeur post-modale paraît tenir au trait qui caractérise le profil sémantique de la forme, trait qui conditionne son potentiel d’utilisation – testé sur des corpus avec des méthodes statistiques. Le profil de ces formes favorise leur emploi dans des contextes où des marqueurs vecteurs de traits de même type apparaissent. Nous faisons l’hypothèse que cette redondance permet à la forme de développer un fonctionnement énonciatif – selon lequel le trait se reporte sur l’énonciation même du contenu. Ainsi, le trait d’accord ou de désactualisation propre à chacune des formes reste pertinent en s’activant au niveau de l’énonciation; la forme revêt alors une valeur post-modale exempte de toute autre interprétation, qui paraît neutraliser la différence de sens entre pouvoir et peut-être.
10. Conclusion
Dans cet article, nous avons cherché à identifier les traits qui font que certaines formes modales ont/développent une valeur post-modale, alors que d’autres non. Pour ce faire, nous avons mis au point une méthodologie qui se déploie en trois temps: dans une première phase, nous avons défini le profil sémantique de la forme qui la particularise par rapport à une autre forme relevant du même paradigme: devoir pour pouvoir en tant que verbe modal et probablement pour peut-être en tant qu’adverbe épistémique. Dans un second temps, nous avons relevé les environnements spécifiques de pouvoir par rapport à devoir et de peut-être par rapport à probablement, afin de vérifier si ces derniers corroboraient le potentiel d’utilisation qui peut être tiré du profil sémantique de chacune des formes. Dans un troisième temps, nous avons relevé les environnements partagés par les deux formes à valeur post-modale, environnement qui les singularise par rapport aux deux autres formes sans valeur post-modale auxquelles elles ont été comparées. On a vu ainsi que tant le trait « accord » que le trait « désactualisation » singularisent l’environnement spécifique de pouvoir par rapport à devoir et celui de peut-être par rapport à probablement. Au terme des étapes constitutives de cette méthodologie, nous avons pu formuler une hypothèse concernant l’identification des facteurs propices à la valeur post-modale. Nous la reprenons ci-dessous de façon synthétique:
Les environnements spécifiques qui véhiculent le même type de trait qu’une forme donnée favorisent le report de ce trait au niveau de l’énonciation.
Ainsi, tant le trait désactualisation que le trait accord peuvent se reporter sur l’énonciation et donner à la forme une valeur post-modale non annulable.












