Dans l'horizon de l’étude de la philosophie naturelle d'Averroès, le nouveau travail de Ruth Glasner (RG) intitulé Averroes’ Physics: a Turning Point in Medieval Natural Philosophy occupera assurément une place de premier plan. Dans cet ouvrage, RG propose une étude analytique des trois commentaires d'Averroès à la Physique d'Aristote – l’Abrégé, le Commentaire Moyen et le Grand Commentaire. La force incontestable de son travail réside tout d'abord dans son approche double du texte d'Averroès, à la fois philologique et théorique. Tout au long de son analyse, ces deux aspects restent intimement liés et la mobilisation des instruments philologiques n'est jamais une fin en soi. Cette analyse a en effet pour but ultime de reconstruire le système du monde tel qu'Averroès le concevait. L'enjeu fondamental de cette étude est alors de supplanter la vision d'un Averroès interprète servile de la physique aristotélicienne et de présenter sa conception de la nature comme un système cohérent, organique et original.
Dans le prolongement des travaux de Ğ. al-ʿAlawīFootnote 1 et J. Puig,Footnote 2 RG propose une étude systématique des trois types de commentaire qui lui permet de confirmer l'hypothèse selon laquelle Averroès serait revenu, plusieurs fois au cours de sa vie, sur ses traités physiques dans le but de les modifier et parfois de les réécrire. Les trois cas paradigmatiques qu'elle choisit pour démontrer cette thèse (Phys. VIII 1; VI 4; VII 1) confirment deux aspects de la biographie intellectuelle d'Averroès: 1) le fait que la réélaboration des nouvelles thèses se produisait toujours dans des contextes polémiques; 2) le fait que ces révisions présupposaient un cadre théorique unique que RG appelle “atomisme aristotélicien”. C'est le cœur de la reconstruction qu'elle propose de la philosophie naturelle d'Averroès: tout l'effort de ce dernier serait orienté vers la mise en place d'une nouvelle physique qui, en s'opposant à la pure continuité géométrique et à la discontinuité des atomistes, se fonderait sur la notion de contiguïté physique. C'est en recourant à cette notion qu'Averroès élaborait, d'après RG, trois de ses thèses philosophiques fondamentales: sa démonstration de l’éternité du mouvement, sa doctrine de la forma fluens et sa théorie des minima naturalia.
La démonstration de la thèse de RG passe tout d'abord par une analyse philologique des rapports historiques entre les trois commentaires, à laquelle elle consacre la première partie de son ouvrage, puis par une analyse des enjeux philosophiques des thèses qui y sont transmises, analyse sur laquelle porte la seconde partie du livre.
PART A: THE COMPLEXITY OF AVERROES’ WRITING
Le but ultime de la première partie, intitulée “la complexité de l’écriture d'Averroès”, est essentiellement de démontrer que les trois commentaires à la Physique, écrits à des périodes différentes de la vie du Cordouan, ont tous été retravaillés. RG va porter à l'appui de cette thèse plusieurs preuves matérielles qui permettent de tirer une conclusion ultérieure concernant les trois cas paradigmatiques qu'elle choisit: les dernières révisions des trois commentaires ont été réalisées dans une même période et dans un même cadre théorique.
RG commence par présenter chaque type de commentaire et la tradition manuscrite correspondante. Elle montre ainsi que, pour chaque commentaire, les manuscrits témoignent de strates de composition différentes et transmettent soit des exégèses différentes pour un même passage soit des ajouts et des modifications significatives. Elle confirme également que l'ordre de composition des trois traités est celui communément admis, à savoir l'ordre, pour ainsi dire, naturel: l’Abrégé, le Commentaire Moyen et enfin le Grand Commentaire. Elle est toutefois la première à montrer, par une comparaison des traductions latine et hébraïque, qu'Averroès a réécrit nombre de passages dans les trois commentaires tandis qu'il révisait ou terminait la rédaction du Grand Commentaire.
Parmi les preuves que RG fournit à l'appui de sa thèse, on peut tout d'abord distinguer celles tirées de considérations purement textuelles de celles liées à des réflexions concernant le style exégétique d'Averroès. Parmi les preuves textuelles, il faut tenir compte à la fois des preuves directes (c'est-à-dire des passages dans lesquels on trouve deux exégèses différentes dont l'une est explicitement présentée comme postérieure) et des preuves indirectes, qui ne nous fournissent pas en elles-mêmes d’éléments de datation, mais qui témoignent d'un travail de révision (c'est le cas de tous les ajouts marginaux, des modifications et des passages confus, qui se signalent dans les manuscrits par de nombreuses variantes et de problèmes textuels). RG énumère dans le chap. IV de cette première partie toutes les preuves textuelles qui confirment pour chaque type de commentaire l'existence de plusieurs révisions, qu'il s'agisse de simples modifications ou de la réécriture de passages entiers. En général, et notamment pour ce qui concerne le Grand Commentaire, RG part du présupposé que lorsqu'on trouve deux exégèses différentes d'un même passage, la plus élaborée, qu'elle soit transmise par la traduction hébraïque ou par la latine, est postérieure à l'autre.
Quant au second type de preuves, celles liées aux changements dans l'exégèse d'Averroès, elles constituent elles aussi un critère permettant de reconstruire le chemin qui a conduit le commentateur à la révision de ses traités. La première de ces preuves est liée à la connaissance qu'Averroès avait de ses prédécesseurs, philosophes et commentateurs, et à l'attitude qu'il manifeste envers eux dans les trois commentaires. Comme l'ont suggéré d'autres exégètes avant elle, RG confirme que dans le cas des commentaires à la Physique, on peut constater de la part d'Averroès un intérêt croissant pour le texte d'Aristote en lui-même et une attitude de plus en plus critique envers ses prédécesseurs. RG déduit du nombre de citations et des déclarations explicites faites par Averroès qu’à l’époque de la rédaction de l’Abrégé, Averroès ne connaissait directement des commentaires antérieurs que la paraphrase d'Ibn Bāǧǧa et celle de Themistius. Dans le Commentaire Moyen, en revanche, il entre en possession du commentaire de Philopon, qui suscite en général son approbation. Dans le Grand Commentaire, enfin, il fait montre d'une connaissance approfondie du commentaire d'Alexandre et du traité d'al-Fārābī Sur les êtres changeants, alors que son attitude se fait plus critique à l’égard de tous ses prédécesseurs (à l'exclusion d'Alexandre) et notamment d'Ibn Bāǧǧa, d'al-Fārābī et de Philopon. En ce qui concerne Alexandre, RG s'efforce de montrer qu'Averroès ne possédait pas son commentaire au moment où il commençait d’écrire son Grand Commentaire. Une fois prouvé cet ordre dans l'appropriation de la tradition exégétique et philosophique antérieure, RG conclut que tous les passages qui contredisent ce tableau doivent être considérés comme le produit de révisions postérieures.
Un deuxième élément qui marque une différence dans le style exégétique d'Averroès et constitue, d'après RG, une preuve à l'appui de sa thèse, c'est l'attitude de plus en plus “logicisante” de son exégèse. Par rapport à l’Abrégé, dans le Commentaire Moyen et encore plus dans le Grand Commentaire, Averroès s'efforce de mettre en forme syllogistique les arguments d'Aristote et d'en apprécier la valeur plus ou moins démonstrative. Cette caractéristique serait le produit de l'intérêt progressif qu'Averroès manifeste pour les commentaires grecs, qui affichent un souci comparable. RG en déduit que les passages du Grand Commentaire qui se trouvent dans des parties vraisemblablement remaniées et qui manifestent davantage une telle attitude sont à considérer comme des ajouts postérieurs, qu'ils se trouvent dans la traduction hébraïque ou dans la traduction latine.
Un dernier trait de l'exégèse qu'Averroès aurait hérité des commentateurs grecs et qui serait propre à la phase avancée de son travail exégétique est l'insertion d'introductions et de prologues dans ses commentaires, et notamment dans le Grand Commentaire à la Physique. Il faut supposer, d'après RG, que le prologue du Grand Commentaire n'a pas été composé dès le début, mais qu'il a été inséré dans un deuxième temps. Elle apporte à l'appui de sa thèse trois arguments: 1) l'introduction (proemium) “n'apparaît que dans la traduction hébraïque et ne se trouve pas dans la traduction latine du XIIIe siècle”Footnote 3; 2) dans la traduction latine du commentaire au premier chapitre de Phys. I, Averroès fait mention de trois des huit points introductifs traités dans le prologue sans remarquer la superposition, alors que dans un passage préservé par la seule traduction hébraïque, Averroès précise que les trois points traités dans le chap. I sont la base des huit points énumérés dans le prologue; 3) dans le prologue, Averroès affirme posséder une partie du commentaire d'Alexandre à la Physique, alors qu'il nous dit dans le c. 38 du Grand Commentaire au livre V ne pas avoir encore examiné ce commentaire.
L'hypothèse de RG est globalement convaincante. Il faut pourtant faire quelques remarques qui doivent nous inciter à la prudence. Concernant le premier argument, il convient de remarquer que même si le prologue n'apparaît pas dans la traduction latine de Michel Scot, il a été traduit, d'après l'hypothèse de H.A.WolfsonFootnote 4 que RG accepte,Footnote 5 par Théodore d'Antioche. Or, il est bien attesté que ce dernier, comme Michel Scot, avait travaillé dans les premières décennies du XIIIe siècle à la cour de l'empereur Frédéric II.Footnote 6 On peut donc toujours supposer qu'une partie de la tradition latine dépendait d'un témoin qui ne possédait pas le prologue, mais on ne peut conclure que la tradition hébraïque soit le seul témoin de la version du Grand Commentaire contenant le proemium. En se fondant sur le deuxième argument, qui est à l’évidence le plus fort, RG conclut que la traduction hébraïque témoignerait dans ce cas précis d'un stade de révision postérieur, le même que celui au cours duquel Averroès aurait inséré son introduction au reste du Grand Commentaire. Il faut néanmoins remarquer qu'une explication plus anodine de la différence entre les deux versions n'est pas à exclure. On pourrait en effet supposer que, lors d'une dernière lecture, Averroès fut frappé par une certaine redondance entre le proemium et son commentaire à Phys. I 1 et voulut en rendre compte. Cette redondance, d'ailleurs, pourrait s'expliquer par le fait qu'Averroès concevait le proemium comme l'introduction de son commentaire, alors qu'il considérait Phys. I 1 comme l'introduction qu'Aristote aurait composée pour son propre traité. Dans ce cadre, les superpositions entre le proemium et le commentaire à Phys. I 1 ne seraient pas, au sens strict, des répétitions. Quant au troisième argument, qui consiste à établir la postériorité du prologue à partir des mentions qu'il contient du commentaire d'Alexandre à la Physique, il n'est pas non plus tout à fait décisif. Il se fonde sur l'hypothèse qu'Averroès aurait eu accès au commentaire d'Alexandre pendant la composition du Grand Commentaire. Cette hypothèse est fondée à son tour sur l'observation que, dans les cinq premiers livres, les mentions du commentaire d'Alexandre se trouveraient pour la plupart dans des passages retravaillés. Dans ce cadre, RG insiste sur l'importance d'un passage du Grand Commentaire à Phys. V 4 (GC Phys., c. 38, latin 231 C1–4; hébreu 28b17–18) dans lequel Averroès affirme avoir commenté le texte d'Aristote avant d'avoir analysé le commentaire d'Alexandre. Toutefois, au moins dans le texte latin, Averroès ne dit pas qu'il ne possédait pas encore ce commentaire, mais simplement qu'il ne l'avait pas encore examiné (“nondum inspexeram”). À partir de ce texte, donc, la seule chose qu'on peut conclure est qu'Averroès serait revenu sur certaines parties de son propre commentaire après avoir analysé celui d'Alexandre.
Lorsqu'elle s'interroge sur le rôle qu'Alexandre a joué dans la phase de révision du Grand Commentaire, RG en vient à demander quelle partie du commentaire d'Alexandre Averroès possédait. Dans les premières lignes de son prologue (GC Phys., latin 1B7-11; hébreu 1a2–5), Averroès affirme en effet posséder un commentaire ad litteram dont seulement une partie est d'Alexandre. Sur la base des traductions arabo-latine et arabo-hébraïque de ces lignes,Footnote 7 Averroès semblerait conclure, comme le traducteur latin et Jacob Mantino le suggèrent,Footnote 8 que la seule partie qu'Averroès n'attribue pas à Alexandre est celle portant sur une partie du commentaire au livre VIII. RG propose une autre lecture: Averroès affirmerait que le commentaire au livre VII n’était pas non plus d'Alexandre.Footnote 9 Elle mentionne, à l'appui de son hypothèse, le fait que les citations explicites d'Alexandre dans le commentaire au livre VII sont très peu nombreuses et qu'elles sembleraient tirées d'autres traités d'Alexandre, notamment du commentaire aux Catégories et de la Réfutation de Galien.Footnote 10
L'hypothèse qu'Averroès ne lisait pas la totalité du livre VII est assez vraisemblable; celle, en revanche, qui consiste à supposer qu'Averroès, dans son commentaire à Phys. VII 3, 247 b1–9,Footnote 11 ne cite pas le commentaire au livre VII d'Alexandre, mais le commentaire aux Catégories, est plus difficile. Dans ce chapitre, Aristote analyse une série de phénomènes qui peuvent à tort être considérés comme des altérations, pour conclure que, dans le cas de l’âme, l'altération ne se trouve que dans sa partie sensitive. À la toute fin de son commentaire de ce passage, Averroès se demande pour quelle raison Aristote, dans ce chapitre, ne fait pas mention de la capacité et de l'incapacité naturelles.Footnote 12 Le passage est très ramassé, mais il est clair que la question porte sur la possibilité de considérer le changement selon la capacité naturelle comme un type d'altération. Il rapporte ensuite la solution proposée par Alexandre, qui affirmait qu'Aristote avait “déjà montré d'une façon générale” que la puissance naturelle n'est pas au sens strict une qualité.Footnote 13 Averroès hésite sur le sens du propos d'Alexandre et évoque deux lectures possibles: soit Alexandre voulait dire qu'Aristote avait déjà montré que ce genre de phénomènes, à savoir ceux qui accompagnent les capacités naturelles, ne relèvent pas de la qualité, mais de la matière et de la forme et donc de la substance; soit que toutes ces puissances ne sont pas des “qualités altérables”, mais des formes. En dépit, donc, du caractère ramassé de la citation, on comprend l'enjeu de la difficulté qu'Averroès retrouve chez Alexandre: il s'agit de comprendre le statut complexe de la forme substantielle, qui se trouve toujours à la frontière entre qualité et substance, qu'elle le soit dans la mesure où elle est ce en vertu de quoi le composé possède certaines qualités ou dans la mesure où son apparition suit nécessairement un certain changement qualitatif de la matière. La question est donc de comprendre où Averroès trouvait un tel développement.
Comme on vient de le signaler, RG estime que la citation est tirée du commentaire d'Alexandre aux Catégories. Cela, pourtant, paraît assez douteux pour plusieurs raisons. Dans son Fihrist, al-Nadīm rapporte qu'une traduction arabe de ce commentaire avait été demandée à Yaḥyā ibn ʿAdīFootnote 14 par Abū Sulaymān al-Siǧistānī al-Manṭiqī. Cette traduction a toutefois disparu assez rapidement et on ne la retrouve citée que deux fois dans le corpus historique et philosophique arabe.Footnote 15 Il est difficile de savoir si Averroès y avait eu accès, mais du fait que dans aucun de ses ouvrages, y compris les commentaires aux Catégories, Averroès ne cite ce commentaire, on peut considérer l'hypothèse comme très peu probable. La possibilité qu'Averroès lise ce développement d'Alexandre dans le commentaire de Simplicius aux Catégories est également à exclure. D'une part parce que rien n'atteste la circulation de cette traduction dans l'Espagne almohade du xiie siècle; d'autre part parce que, bien que Simplicius rapporte plusieurs développements d'Alexandre dans le chapitre consacré à la qualité, aucun d'eux ne porte sur la question soulevée par Averroès: on ne trouve notamment pas de remarque de ce genre dans le commentaire aux lignes 9a14–27, consacrées à la puissance et à l'impuissance naturelles.
Si l'on regarde en revanche le commentaire de Simplicius à Phys. VII 3, 247 b1–9,Footnote 16 on trouve une discussion attribuée à Alexandre qui porte sur une question très proche de celle soulevée par Averroès. Alexandre se demande comment il est possible que le changement d’état (hexis) et de configuration (morphê) ne soit pas une altération, si dans les Catégories Aristote affirme que ces deux propriétés sont énumérées parmi les qualités. La solution d'Alexandre, telle que Simplicius la rapporte, consiste à affirmer que les états, ainsi que les configurations, ne sont pas des “qualités affectives” (παθητικαὶ ποιότητες), mais des “perfections” (τελειότητες). De la même manière, poursuit Alexandre, il faut conclure que ni les changements des qualités primaires, lorsqu'ils ont lieu à l'occasion des transformations élémentaires, ni les changements concernant les vertus ne sont des altérations. Dans les deux cas, en effet, les “qualités” sont en réalité des propriétés qui contribuent à l'essence et constituent la forme de la chose. Le fait que, dans le développement résumé par Simplicius, Alexandre renvoie aux Catégories prouve que ce passage ne se trouvait pas dans son commentaire à cet ouvrage.
Les fragments du commentaire perdu d'Alexandre à Phys. VIIFootnote 17 confirment que l'exégète avait soulevé dans son commentaire à ce livre des questions similaires à celle qu'on trouve dans le Grand Commentaire d'Averroès. Dans la scholie 468, Alexandre affirme que la santé se produit par altération, mais qu'elle ne se réduit pas à une altération. Dans la scholie 479, il tire une conclusion similaire à propos de l'acquisition de la prudence lors de la puberté: cela n'est pas une altération, mais se produit par altération.
Les scholies byzantines, les développements chez Simplicius et la citation d'Alexandre par Averroès portent donc tous sur un même type de question. Ce qui, associé à la quasi-inexistence du commentaire aux Catégories dans la tradition arabe, paraît être une preuve suffisante du fait que la citation par Averroès devait appartenir elle aussi au commentaire d'Alexandre à Phys. VII. Cela dit, lorsqu'on examine les passages du Grand Commentaire à Phys. VII qui correspondent aux lignes dont on connaît l'exégèse d'Alexandre, on n'y trouve aucune correspondance directe. Quelle conclusion faut-il dès lors tirer? Sur la base de ces considérations et du caractère succinct et conjectural de l'explication de la remarque d'Alexandre proposée par Averroès, il faut accorder, comme RG le propose, qu'Averroès ne possédait pas le commentaire d'Alexandre au livre VII dans son entier. En revanche, il ne faut pas conclure, comme la spécialiste le suggère, que la citation dans le c. 20 est tirée du commentaire d'Alexandre aux Catégories, mais plutôt supposer qu'elle constitue un fragment du commentaire d'Alexandre au livre VII de la Physique qu'Averroès lisait, ou bien sous la forme d'une glose marginale ou bien dans une source intermédiaire.
PART B: AVERROES’ NEW PHYSICS
Dans la seconde partie de cet ouvrage, significativement intitulée “la nouvelle physique d'Averroès”, on tient le cœur de la thèse de RG. L'auteur admet que les preuves matérielles fournies dans la première partie ne permettent pas à elles seules d’établir la chronologie des différentes versions des trois commentaires. Il faut aussi examiner le contenu. Comme on l'a indiqué plus haut, RG choisit trois passages paradigmatiques qui présentent des différences significatives et qui, plus précisément, marquent un tournant dans la réflexion philosophique d'Averroès. Il s'agit de: Phys. VIII 1; Phys. VI 4; Phys. VII 1. Dans le premier cas, les trois commentaires transmettent les deux mêmes exégèses concourantes. Pour les deux autres, les divergences les plus significatives se trouvent dans les deux versions hébraïque et latine du Grand Commentaire. Dans les trois cas, RG soutient l'hypothèse qu'après une période de réflexion approfondie et une lecture attentive de ses prédécesseurs grecs et arabes, Averroès s'est éloigné de leur interprétation pour formuler une lecture originale des arguments d'Aristote. Au fondement de l'interprétation des trois textes, Averroès poserait une même hypothèse physique: le monde sublunaire, qu'il soit considéré sous son aspect cinétique, matériel ou formel, manifeste une structure contiguë.
I. The Turning Point of Physics VIII: The Breakdown of Determinism
RG commence par étudier le cas du premier argument de Phys. VIII 1, mais avant d'aborder dans le détail l'interprétation d'Averroès, elle esquisse ce qu'elle considère comme son arrière-plan théorique. Elle part du présupposé qu'Averroès, au moins dans les textes qu'on possède, n'a jamais mis en question ni l’éternité du mouvement ni celle de l'univers; il a plutôt hésité sur la démonstration qu'Aristote en a fournie et cela, affirme-t-elle, à cause des conséquences déterministes qu'elle pouvait entraîner. RG ne définit pas clairement ce qu'elle entend ici par déterminisme et indéterminisme, mais elle semble concevoir le déterminisme comme la négation de la possibilité au niveau de la causalité du sensible. C'est en effet à la lumière de cette définition qu'elle interprète l'opposition déterminisme/indéterminisme ainsi que celle entre le système stoïcien et le système épicurien qu'elle choisit comme paradigme de la première opposition. En s'appuyant sur le travail de 1959 de S. Sambursky,Footnote 18 RG affirme que le fondement du déterminisme stoïcien est la structure spatio-temporelle continue du réel garantie par le pneuma; celle de l'indéterminisme grec et musulman la “succession interrompue” des événements naturels et la nature discontinue du réel. Elle définit alors la philosophie d'Avicenne comme déterministe et elle associe à l'indéterminisme épicurien l'atomisme du Kalām: ces deux systèmes atomistes – affirme-t-elle – sont indéterministes, car ils admettent des événements spontanés non causés. Leur différence tient au fait que dans l'atomisme grec, le mouvement est interrompu par les collisions des atomes, dans l'atomisme musulman par l'intervention directe de Dieu. La conclusion qui ressort de ce cadre historique est que la contiguïté serait un attribut essentiel de la causalité. RG suppose alors qu'Averroès, plus ou moins conscient de ce cadre théorique, a voulu substituer à la continuité stoïcienne ainsi qu’à la discontinuité atomiste la notion de contiguïté. C'est dans ce même but qu'Averroès, dans son commentaire à Phys. VIII 1, s'efforcerait d'attribuer aux mouvements sublunaires la propriété de la contiguïté et au seul mouvement céleste la propriété de l'absolue continuité. Ce n'est qu'ainsi, affirme RG, qu'il peut sauver la causalité naturelle, sans éliminer la possibilité.
La spécialiste montre bien que c'est à l'encontre de la lecture croisée que Philopon avait proposée de Phys. V 2, 225b14–226a7 et VIII 1 qu'al-Fārābī et Ibn Bāǧǧa ont formulé leur interprétation de Phys. VIII 1. Elle reconstruit alors l'interprétation qu'Averroès proposait de Phys. V 2 et de l'affirmation d'Aristote selon laquelle on peut avoir mouvement du mouvement par accident, mais non par soi. Elle suggère qu'Averroès trouvait dans cette idée un fondement de sa thèse dans la mesure où il y voyait affirmé que les mouvements sublunaires se succèdent l'un à l'autre de façon accidentelle.Footnote 19 RG reconstruit ensuite la lecture qu'Averroès propose de Phys. VIII 1 dans les trois commentaires et montre de façon convaincante que, pendant la récriture du GC, Averroès prend conscience du fait que l'affirmation qui veut que “avant tout mouvement il y a nécessairement un mouvement précédent” peut être interprétée en deux sens: un sens que RG appelle “fort” et qu'Averroès, à la suite d'al-Fārābī et d'Ibn Bāǧǧa, aurait adopté dans un premier temps, qui consiste à supposer “qu’avant tout mouvement il y a toujours un mouvement et une chose mue”; un sens faible qui consiste à conclure “qu’avec tout mouvement il y a toujours une chose mue” et un autre mouvement.Footnote 20 L'abandon par Averroès de l'interprétation d'al-Fārābī et d'Ibn Bāǧǧa marque ainsi ce que RG appelle le tournant vers la nouvelle physique averroïste, car la nouvelle interprétation se fonde sur l'idée que la structure des mouvements sublunaires appartient, pour Averroès, au domaine du contigu et non pas du continu. D'après cette seconde interprétation, Aristote ne serait pas en train de dire que nécessairement dans l'horizon du sensible sublunaire tout mouvement est précédé par un autre mouvement, mais qu'il y a un premier mouvement, celui de la dernière sphère céleste, qui rend l'enchaînement des mouvements sublunaires nécessaire, en les rendant contigus.
Tirant les conclusions de son analyse, RG suggère qu'Averroès abandonne l'interprétation proposée par al-Fārābī et formule sa propre lecture de l'argument de la succession, parce qu'il voyait dans celle-ci un danger déterministe ou, pour reprendre les propos de RG, parce qu'il voulait marquer le début de l'histoire du déterminisme avec al-Fārābī et non pas Aristote. Cette hypothèse pourtant me semble plus douteuse dans la mesure où elle ne saisit pas le véritable enjeu de la critique qu'Averroès adresse à al-Fārābī. Il est certain que la préservation de la possibilité dans la chaîne causale naturelle était pour Averroès l'une des conditions sine qua non de toute théorie du mouvement et RG le montre bien en évoquant un passage du GC (GC Phys. VIII 1, c. latin 342 D14–E7) où Averroès affirme que le fait que les mouvements sublunaires successifs sont rendus contigus par le mouvement de la première sphère laisse encore place à la possibilité. En effet, explique Averroès, entre un mouvement et l'autre il peut y avoir “le temps du repos, dans lequel on peut trouver le possible”. Cela, toutefois, ne constitue ni le seul ou le principal enjeu de l'interprétation de Phys. VIII 1 ni le noyau de la critique qu'Averroès adresse à al-Fārābī. En effet, le véritable reproche latent dans l'interprétation de ce dernier ne concerne pas le danger déterministe de la lecture d'al-Fārābī, mais son efficacité à démontrer l’éternité du mouvement dans son ensemble. Car, si l'on revient aux passages du Moyen et du Grand Commentaire en question, ce qui est pour Averroès défaillant dans la lecture d'al-Fārābī, c'est qu'elle suppose que la capacité à mouvoir précède l'acte du mouvement. En effet – lui rétorque Averroès – ce n'est pas cela qu'Aristote affirme en Phys. VIII 1; ce qu'il postule dans ce texte, c'est que le mouvement est dans le corps. C'est là qu'est le point crucial de la querelle. En effet, Averroès ne veut pas dire que la lecture de Fārābī est contradictoire, mais plutôt qu'elle est faible. Le fait de prouver (en postulant que la puissance préexiste à l'acte) que le mouvement dans son ensemble (in genere) est ininterrompu, ne suffit pas à repousser les critiques créationnistes de Philopon. C'est Averroès lui-même qui nous le dit dans le Grand Commentaire, lorsqu'il avoue que, dans un premier temps, il avait trouvé la declaratio d'Aristote diminuta, à savoir faible, mais non pas contradictoire, contrairement à ce que RG traduit. Cette accusation, poursuit Averroès, ne doit pas être adressée à l'affirmation d'Aristote mais à la lecture qu'en propose al-Fārābī. La lecture de ce dernier ne permet pas en effet de démontrer l’éternité du premier mouvement, au contraire – rétorquerait Averroès – elle prête le flanc aux attaques de Philopon. Car détacher la puissance de mouvoir de son acte, dans le cas du premier mouvement, pourrait conduire à admettre que cet acte émane d'une puissance autre que celle du mobile.
II. The Turning Point of Physics VI: The Breakdown of Motion
Le chapitre VI est consacré à montrer que chaque mouvement dans le sensible sublunaire manifeste pour Averroès une structure contiguë et non pas continue, ce qui constitue le deuxième acquis de sa nouvelle physique. Comme d'autres l'ont suggéré avant elle,Footnote 21 RG veut conclure, en examinant des textes passés parfois inaperçus, que ce nouveau concept du mouvement est ce qui sera appelé par la suite forma fluens.
RG montre de façon convaincante que l’élaboration par Averroès de son propre concept de changement se produit dans le cadre d'une polémique qui trouve son origine chez Théophraste. Averroès reconstruit ce débat dans son commentaire à Phys. VI 4 (GC Phys. VI 4, c. 32, 265 L6–266 C6), lorsqu'il s'efforce de résoudre deux difficultés soulevées par les commentateurs qui l'ont précédé. Ces deux difficultés découlent de la thèse affirmée au début du chapitre selon laquelle “tout ce qui change doit être divisible”, de sorte que l'une de ses parties se trouve encore au point de départ alors qu'une autre se trouve à celui qu'Aristote appelle “le premier par rapport au changement” (to prôton kata tên metabolên), c'est-à-dire le premier “ce vers quoi la chose change” ou, en d'autres termes, le premier terme de la série des pas intermédiaires qui amènent d'un contraire à l'autre. La première difficulté concerne la nature continue du mouvement: comment est-il possible qu'il y ait un “premier” pas, alors que le mouvement est une grandeur continue? La seconde difficulté concerne le changement instantané: comment est-il possible qu'il y ait un “premier” pas, lorsque le mouvement se produit de façon instantanée? C'est dans le but de résoudre ces deux difficultés qu'Averroès aurait élaboré sa propre théorie du changement comme “entité hétérogène”.Footnote 22 RG essaie de montrer que c'est en résolvant la seconde difficulté qu'Averroès se trouve confronté à la première. Cette difficulté s'estompe, d'après l'Averroès du GC, lorsqu'on admet que les supposés changements instantanés ne sont en réalité des changements que de façon équivoque.Footnote 23 Il n'y a pas à strictement parler de changement qui ne se produise dans le temps; ce qui est atemporel (“non in tempore”), c'est plutôt le terme final d'un changement, qui peut être improprement appelé “transmutatio”, mais qui en étant la fin du changement lui-même n'est ni divisible, ni dans le temps (c. 32, 266 C6–D7). Averroès explique ensuite qu'il y a deux types de changements véritables (“transmutationes principales”): ceux dont le terme final appartient à leur genre; ceux dont le terme final appartient à un autre genre (en entendant par “genre” “catégorie”). Ces deux types de changements sont tous les deux in tempore, de même que leurs sujets se trouvent en partie dans “ce à partir de quoi” et en partie dans “ce vers quoi” (c. 32, 266 D7–E11). Dans plusieurs passages du GC, Averroès prend le cas de la génération substantielle comme exemple du second type de changement: la génération des substances telles que les corps homéomères se produit toujours à la suite d'un changement qualitatif. La génération substantielle ainsi conçue fait partie des phénomènes que RG appelle hétérogènes. Elle suggère alors que tous les changements pour Averroès sont des entités hétérogènes. Comme dans le cas de l'opposition déterminisme/indéterminisme, on ne comprend pas d'emblée ce que RG entend par “entité hétérogène”. Sur la base des précisions qu'elle apporte par la suite, on saisit que cette formule exprime à ses yeux le fait que le mouvement n'est pas quelque chose d'homéomère, c'est-à-dire capable d’être divisé en d'autres mouvements à leur tour divisibles. Si cela est le cas, le texte choisi pour appuyer sa conclusion n'est pas le plus pertinent. En effet, concevoir la fin du mouvement comme quelque chose qui n'appartient pas à la même catégorie que lui n'implique pas en soi le fait que le mouvement ait une nature hétérogène, mais que l'apparition de la forme est un phénomène non commensurable au mouvement qui y amène. Cette thèse constitue d'ailleurs le but ultime du propos d'Averroès dans ce chapitre, car ce texte vise premièrement à démontrer, contre ce que les commentateurs précédents affirmaient, que le substrat de la génération substantielle, comme celui des autres changements, est divisible. En effet, même si, au sens strict, l'apparition de la forme ne se produit pas dans le temps, elle suit un changement qui se produit dans le temps: l'altération. L'erreur qu'Averroès attribue à Ibn Bāǧǧa, comme aux autres commentateurs, serait en ce sens d'avoir exclu ce qui change dans la catégorie de la substance du nombre des choses divisibles.
RG passe ensuite à l'analyse de ce qu'elle considère comme la solution d'Averroès à la seconde difficulté liée à la thèse de Phys. VI 4: comment peut-on encore accorder une structure continue à un mouvement dans lequel on distingue un premier “ce vers quoi”? La réponse d'Averroès consiste, d'après elle, à dénier au changement une nature continue et à introduire le nouveau concept de “changement intermédiaire”. Un changement d'un point t0 à un point tn serait donc composé par des mouvements intermédiaires (t0−t1; t2−t3…tn-1−tn) qui seraient contigus les uns aux autres, mais non continus – résultat qu'elle tire des lignes du c. 32 qui suivent la distinction entre le changement par soi et le changement non par soi. Averroès y affirme que le seul changement essentiel (“qui est essentialiter”) est le changement qui va du repos au repos. Il poursuit en expliquant que “le changement qui suit (“sequitur”) le changement” n'est pas un changement du repos au repos et qu'il n'est donc pas un changement existant par soi (“existens per se”) (c. 32, 266 F12–G5). RG estime que dans ces lignes Averroès fait allusion à un nouveau type de changement qui serait intermédiaire entre le point de départ et le point d'arrivée et qui serait, en étant contigu, lié par accident à celui qui le précède.Footnote 24 Elle en conclut que le but d'Averroès dans ce passage est d'affirmer qu'un mouvement sublunaire n'est qu'une série de mouvements contigus. Il me semble toutefois que, dans ces lignes, Averroès ne fait pas mention d'un nouveau type de changement intermédiaire, mais qu'il reprend simplement la distinction qu'il vient de formuler entre le changement au sens strict (celui qui va de repos à repos) et ce qui n'est pas un changement par soi (à savoir la fin du changement). Il ne fait, en d'autres termes, que résumer le propos qu'il vient d’énoncer, selon lequel la fin suit le changement non pas au sens où il serait un changement successif au précédent, mais comme l'instant présent (le nun) survient au temps passé, sans être une partie du temps par soi, mais par accident. C'est Averroès lui-même d'ailleurs qui nous le dit, tout juste avant les lignes 266 F12–G5, lorsqu'il commence l'exégèse ad litteram du chapitre: “sicut diximus”, c'est-à-dire, “comme on l'a déjà dit”, ce qui n'est pas un changement par soi “suit” (“sequitur”) le changement lui-même. Il est clair que la référence est aux lignes 266 E11–14 où Averroès a expliqué que la fin du changement, celle qu'on peut appeler “transmutatio non in tempore” suit (“consequatur”) le changement qui la précède et est un changement par accident. C'est en revanche seulement dans la suite du texte (266, I7 et ss.) qu'Averroès en vient à expliquer pourquoi l'on peut dire que, dans les quatre types de changement, il y a un premier “ce vers quoi”.
L'interprétation proposée par RG a toutefois un fondement réel dans d'autres textes d'Averroès, où ce dernier semble volontairement utiliser la notion de “fin du mouvement” pour saisir la nature du mouvement. Ce qui expliquerait le malentendu sur le c. 32 du GC à Phys. VI 6. En effet, RG montre que c'est dans le but de distinguer le mouvement sublunaire du mouvement céleste qu'Averroès aurait accentué la nature non continue du premier type de mouvement. Dans le GC à Phys. VIII 7, c. 62, Averroès affirme que le mouvement d'un corps un peut être composé de deux mouvements dont l'un est la perfection de l'autre. Dans ce cas précis, il n'y a pas de pause actuelle entre un mouvement et l'autre et – comme on le lit dans un ajout dont témoigne la seule traduction hébraïque – les deux mouvements sont contigus. Dans un autre passage du GC à Phys. VIII (c. 85, 432 M2 et ss.), Averroès affirme qu'aucun des mouvements qui se produisent par l'action propulsive ou attractive d'un moteur corporel sur un corps qui se meut dans un milieu, que ce soit l'eau, l'air ou autre chose, ne peut être continu. RG en conclut que dans le GC à la Physique Averroès abandonne la conception continuiste du mouvement et en formule une nouvelle d'après laquelle un mouvement sublunaire n'est qu'une “chaîne contiguë” de mouvements successifs ou, comme elle le précise par la suite,Footnote 25 la série de tous les termini ad quem du mouvement. Cet argument, pourtant, dans la mesure où il se fonde sur une analyse des seuls mouvements contre nature, ne permet pas d’étendre la conclusion voulue à tout mouvement.
Dans d'autres passages, de plus, Averroès semble prendre une position moins forte que celle que RG lui attribue, car il ne parle pas de mouvements contigus dans un même mouvement, mais de “parties” d'un mouvement. Deux textes sont en ce sens éclairants. Dans le premier (GC Phys. V, c. 36, I7–K3) Averroès affirme qu'un mouvement numériquement un est continu, car ses parties sont engendrées les unes après les autres, sans que l'on puisse ni les distinguer ni les indiquer. Le même concept est exprimé dans le célèbre c. 4 du GC à Phys. III 1, où Averroès affirme d'abord que le mouvement ne diffère pas de sa perfection si ce n'est selon le plus et le moins, pour le définir ensuite comme la génération des parties, les unes après les autres, de la perfection vers laquelle il est orienté. Ici, comme dans les autres passages où il parle de parties de la perfection ou du mouvement, Averroès ne semble pas vouloir abandonner l'idée que le mouvement soit une entité homogène, mais plutôt la défendre, en expliquant que le terme “perfection” n'est pas homonyme, mais qu'on peut l'utiliser pour désigner à la fois la fin du mouvement et ses différents stades, parce que ce terme se prédique des deux types de réalités selon le plus et le moins.
Sur la base de ces quelques remarques, il semble difficile de conclure qu'Averroès, dans la dernière phase de sa réflexion, interprète le mouvement comme une entité à la structure hétérogène. En effet, les passages du GC à la Phys. où il s'efforce d'expliquer, en ayant recours à la notion de “perfection” selon le plus et le moins, qu'un mouvement numériquement un peut avoir des parties, semblent aller dans l'autre sens. Toutefois, il reste vrai qu'Averroès s'efforce aussi de mettre en lumière le caractère discret du mouvement, notamment lorsque, voulant montrer la nature absolument unique du mouvement de la dernière sphère, il accentue le caractère contigu et fini de tout mouvement sublunaire.
III. The Turning Point of Physics VII: The Breakdown of Physical Body
Ce chapitre, qui vise à démontrer que la grandeur physique n'est plus pour Averroès une entité homéomère, en tant qu'elle est constituée de parties divisées en acte, est une version modifiée et augmentée de l'article “Ibn Rushd's theory of minima naturalia” paru en 2001 dans la présente revue.
RG pose d'abord dans les premières pages de ce chapitre une distinction qu'elle reprend à T. HoldenFootnote 26 entre “la théorie des minima naturalia” selon laquelle le corps physique n'est pas constitué de parties qui existent en acte en lui, mais de parties qui peuvent être créées par une division du corps et “une théorie corpusculaire” selon laquelle le corps physique est constitué d'unités indivisibles qui existent en acte en lui. Ces unités donc ne sont pas créées à la suite d'un processus de division, mais préexistent à la division qui ne fait que les séparer les unes des autres. RG expose tout de suite après la thèse qu'elle va s'efforcer de démontrer – la théorie d'Averroès est “beaucoup plus qu'une théorie des minima naturalia: c'est une théorie des parties actuelles, c'est-à-dire une théorie corpusculaire”.Footnote 27
L'un des principaux enjeux de la reconstruction de RG consiste à montrer que la théorie des minima naturalia a été élaborée par Averroès dans le cadre de la polémique entre Galien et Alexandre sur la question de savoir s'il existe quelque chose qui est mû par soi, question qu'Aristote discute dans le premier chapitre de Phys. VII. RG explique ainsi que, dans le cas des quatre éléments, c'est le minimum naturale en tant que corps non ultérieurement divisible qui est “le premier mû” et ce qui se meut par soi. En effet, le minimum naturale – explique RG sur la base de l’Abrégé et du CM Moyen à Phys. VII 1 – satisfait aux deux conditions qu'en Phys. VIII 4 Aristote postule pour tout automoteur: il n'est ni mû par une partie ni n'est lui-même une partie. En se fondant sur ces considérations, RG conclut qu'Averroès parvient à nier la structure homéomère et continue de la réalité physique et que c'est par ce biais qu'il résout la question qu'Aristote et Alexandre ont laissée partiellement sans réponse: celle de savoir quel type d'unité et de mouvement attribuer aux éléments. Elle explique ainsi que la grandeur minimale aussi est mue par quelque chose parce qu'elle peut être encore analysée en une partie mue (la matière) et une partie motrice (la forme). Puis, en se référant au c. 32 du GC à Phys. VI 4, où Averroès affirme que le premier mû dans le cas de la génération substantielle est la plus petite grandeur qui se trouve dans un corps, RG conclut que les minima naturalia sont des entités actuelles. Enfin, à partir d'un passage du CM au De Generatione et Corruptione,Footnote 28 dans lequel Averroès explique que la croissance animale se produit à la suite de la génération des plus petites parties possibles des corps homéomères qui s'accroissent, elle précise que les corps vivants aussi bien sont constitués par ces mêmes unités actuelles. Donc, d'après la reconstruction que RG propose, les minima naturalia d'Averroès sont non seulement les plus petites parties d'un corps que l'on pourrait obtenir par un processus de division, mais aussi des corpuscules actuellement séparés les uns des autres dans les corps de tout être vivant. De ces considérations, la spécialiste tire une dernière conclusion: dans la nouvelle vision du monde d'Averroès, il faut postuler un divorce entre physique et mathématique et conclure que le continuum est pour lui une structure purement mathématique et non pas physique.Footnote 29
On a déjà soulevé ailleurs certaines difficultés qui remettent en question l'hypothèse voulant que les corps des animaux soient constitués, d'après Averroès, par des unités actuellement séparées les unes des autres.Footnote 30 On a essayé de montrer, à partir d'une analyse de la théorie du mélange défendue par Averroès, que si l'on peut légitimement admettre que les amas de corps simples sont pour lui constitués d'unités minimales, on ne peut étendre cette même conclusion au corps vivant. Ici, je me limiterai à deux remarques sur ce que RG appelle le divorce entre physique et mathématique, la première pour proposer une relecture de certains textes que la spécialiste prend en compte, la seconde consistant simplement à évoquer un cas qui semble échapper à la distinction qu'elle propose.
Contre l'idée d'une séparation trop nette entre les deux sciences, on pourrait objecter qu'Averroès admet souvent que, dans le réel sensible, la division infinie n'est pas possible du point de vue de la forme, mais seulement de la matière. Cette thèse n'est pas infirmée par le fait qu'Averroès ne se soucie pas à tous les coups de préciser que la division infinie n'est acceptable par le physicien que du point de vue de la matière. Deux passages parallèles du CM et du GC à Phys. III sont éclairants à ce sujet. RG les mentionne, mais elle semble se méprendre sur leur interprétation.Footnote 31 Dans le CM à Phys. III 7 (c. 58–62),Footnote 32 Averroès affirme d'abord que le physicien et le mathématicien peuvent diviser la grandeur à l'infini, pourvu que cette division se produise “per intellectum”. Le physicien, en revanche, ne peut concevoir une grandeur qui s'accroîtrait indéfiniment, alors que le mathématicien le peut. Il précise ensuite que les deux sciences parviennent à des résultats différents quant à la divisibilité de la grandeur, d'une ligne par exemple, si celle-ci est considérée en tant qu'elle possède une certaine forme, comme celle du feu ou de l'eau. Dans ce cas, le physicien ne peut considérer la ligne comme divisible à l'infini, tout comme il ne peut considérer une grandeur toujours plus grande. Il poursuit alors en évoquant une possible difficulté: quelqu'un pourrait affirmer que le physicien peut, comme le géomètre, prolonger une ligne indéfiniment, pourvu qu'il le fasse en considérant la ligne en tant que ligne. Mais si cela était le cas, pour quelle raison – se demande Averroès – Aristote aurait-il dit que l'on ne peut accroître la grandeur à l'infini?Footnote 33 Averroès répond alors en expliquant que le “maître de cette science” considère les grandeurs en tant “qu'elles sont les fins, les limites et les extrémités des corps naturels matériels”, c'est pourquoi il peut les considérer comme divisibles à l'infini, à savoir du point de vue de la matière (“ratio materiae”). RG suppose que par l'expression le “maître de cette science” Averroès fait allusion au mathématicien qui, en faisant abstraction de la forme, peut, à la différence du physicien, diviser la grandeur à l'infini. La suite, pourtant, montre que cette expression ne désigne pas le mathématicien, mais le physicien. Lorsqu'Averroès en vient à résoudre la difficulté évoquée, il affirme que c'est pour cette même raison, à savoir parce que la grandeur est considérée dans la matière (“quatenus magnitudo est in materia”) que l'augmentation, du point de vue du physicien, ne peut procéder à l'infini. En effet, il n'y a pas en dehors du monde d'autre quantité de matière. Quant au géomètre, poursuit Averroès, bien qu'il s'enquière de la quantité, il “ne la considère pas en tant qu'elle est la limite et la fin des corps naturels, comme le fait le physicien”.
Dans le GC au même texte (GC Phys. III 7, c. 60, 114 C3 et ss.), Averroès évoque la même difficulté et affirme la retrouver dans les propos d'al-Fārābī et d'Ibn Bāǧǧa. Il expose ensuite sa solution, qui correspond à celle qu'on a suggérée pour le CM:
[…] En effet, le physicien considère l'extension en tant qu'elle est fin et en tant qu'elle existe dans la matière, le géomètre en revanche <la considère> en tant qu'elle est abstraite de la matière. Et puisque l'extension peut être considérée de ces deux façons, on peut la retrouver <dans les deux sciences> selon des dispositions à la fois opposées et concordantes. La concordance <entre les deux sciences> porte sur le fait que <l'extension> peut toujours être divisée, qu'elle soit considérée en tant qu'elle est dans la matière ou en tant qu'elle est dans l'imagination. En effet, la proposition du géomètre dit qu'il est possible d'imaginer pour toute ligne une ligne plus petite, la proposition du physicien, qui concorde avec celle-ci, dit que la ligne peut être divisée à l'infini.Footnote 34
RG traduit une partie de ce texte à la note 118 de la page 161. Bien qu'elle renvoie aux lignes du texte latin ainsi qu’à celles de la traduction hébraïque, sa traduction ne correspond pas au texte latin d'Averroès: “According to the geometrical definition, it is always possible to substract from any line a smaller line; according to the natural proposition infinite substraction is impossible”. De fait, cette traduction fait dire à Averroès le contraire de ce qu'il affirme, car d'après le texte latin, il est clair qu'aussi bien pour le mathématicien que pour le physicien la division de la grandeur à l'infini est possible. En se fondant sur ces textes, on peut conclure qu'il y a pour Averroès une certaine séparation entre les deux sciences, car le physicien ne peut admettre l'accroissement indéfini d'une ligne, sans prononcer une affirmation fausse (“falsa”), alors que le géomètre peut le faire, car il manie des concepts qui n'existent pas forcément en dehors de l’âme (“extra animam”). Cette séparation, toutefois, est relative et ne s'apparente que lointainement à un divorce, dès lors que les deux sciences continuent à avoir certains principes en commun.
On peut, en conclusion, faire état d'une dernière difficulté concernant l'idée que la séparation entre les deux sciences est pour Averroès fondée sur le fait que le continuum est une structure purement mathématique et non pas physique. Il y a en effet au moins un cas où le physicien se trouve avoir comme objet propre de recherche une réalité à la structure absolument continue: le mouvement de la dernière sphère. Car s'il est vrai que l’étude des cieux constitue la partie la plus géométrique de la physique aristotélicienne, elle demeure une partie intégrante de sa philosophie de la nature.Footnote *