1. Un paradigme en mutation
‘Das Urteil über das, was die Past sind und sein wollen, ist im stärksten Masse von der Entscheidung der Autorfrage abhängig.’Footnote 1 De la plume de Martin Dibelius, ce statement résume le consensus méthodologique qui s'est imposé au tournant du 20ème siècle dans la recherche sur les Pastorales, pour ne plus la quitter depuis:Footnote 2 c'est en termes d'auctorialité que le statut de ces lettres dans l'histoire chrétienne ancienne a été, le plus souvent, problématisé et évalué. Un consensus aussi fragile qu’éphémère. Car à peine énoncé, c'est la chronique d'une controverse qu'il faut retracer, depuis le déclenchement des hostilités au seuil du 19ème siècle. En 1807 en effet, Friedrich Schleiermacher, le premier, refusera à 1 Timothée la paternité de Paul, imputant sa rédaction à ‘une imitation par compilation’.Footnote 3 S'ouvrait alors la voie à une critique de l'authenticité des Pastorales, voie élargie à la seconde à Timothée et à l’épître à Tite par Johann-Gottfried Eichhorn.Footnote 4 Ce n'est pas tout. Car ce même siècle qui vit le débat sur l'authenticité des Pastorales se hisser sur le devant de la scène scientifique fut marqué par la genèse d'une autre théorie à succès: celle d'une ‘école de Paul’. L'initiative revient à Heinrich Julius Holtzmann et à son commentaire des Pastorales, le savant allemand situant dans ce cadre l’écriture posthume des lettres à Timothée et à Tite, tout comme la composition des écrits lucaniens.Footnote 5
Aussitôt – ou presque – les fronts se sont séparés, la joute exégétique se transformant en une indescriptible mêlée, entre les partisans de l'authenticité pauline,Footnote 6 les théories dites du ‘secrétaire’Footnote 7 ou des ‘fragments’,Footnote 8 les tenants de la ‘Paulusschule’,Footnote 9 sans oublier les défenseurs de l'auctorialité lucanienne – celle du compagnon de route resté jusqu'au bout fidèle à son maître (2 Tm 4.11)Footnote 10 ou celle d'une hypothétique ‘école lucanienne’Footnote 11 –, Hans von Campenhausen poussant l'audace jusqu’à reconnaître en Polycarpe l'auteur putatif des Pastorales.Footnote 12 Indexée à la question de l'auteur, c'est la ‘critique littéraire’ classiqueFootnote 13 que l'exégèse a prioritairement mobilisée à cet effet.Footnote 14 Et cela, quelles que soient les positions en la matière. De part et d'autre de l’échiquier en effet, l'approche épistémologique est la même, la qualité comme la quantité des points de contact et des écarts inventoriés étant réputées desceller le mystère entourant l'auctorialité des Pastorales.Footnote 15
Dominante dans la recherche des deux derniers siècles, cette approche est désormais entrée en zone de turbulences. En ouverture d'une étude consacrée au ‘paulinisme’ des Pastorales,Footnote 16 Yann Redalié résume en six points, traçant chacun un déplacement ‘de … à …’,Footnote 17 le changement de paradigme observé depuis lors:
1. ‘Des débats sur l'authenticité à “la fidélité pseudépigraphique”’;Footnote 18
2. ‘De l'identification des “traditions” utilisées au rôle d'une “tradition paulinienne”’;Footnote 19
3. ‘De la critique des données personnelles à la fonction de “l'image de Paul”’;Footnote 20
4. ‘Du jugement négatif sur la perte des tensions théologiques aux réponses données à “une crise de continuité”’;Footnote 21
5. ‘Du fragmentaire à l'unité. Quels genres littéraires pour un corpus?’;Footnote 22
6. ‘De la “compilation” de traditions au “projet théologique”’.Footnote 23
Si cette thèse de doctorat s'inscrit de plain-pied dans ce renouveau épistémologique et y contribue substantiellement, les prémices de cette redéfinition du paulinisme se reconnaissent au crépuscule des années 1970, déjà.Footnote 24 Coup sur coup en effet, paraissent quatre monographies investies d'un même agenda scientifique:Footnote 25 réexaminer l'histoire ancienne de Paul, en débat avec la théorie – alors largement en vogue – d'une éclipse de celui qui aurait été, jusqu’à son sauvetage par Irénée de Lyon, l’‘haereticorum apostolus’.Footnote 26 En contrepoint, c'est à documenter la ‘réception’Footnote 27 ou ‘Wirkungsgeschichte’Footnote 28 de Paul dans les premiers siècles du christianisme que se sont engagés ces travaux, révisant l’opinio communis en la matière. Concentrant leur attention sur la tradition des Pastorales, Peter TrummerFootnote 29 et Gerhard LohfinkFootnote 30 feront dans ce domaine particulier d’études œuvre de ‘leading scholars’. L'un dans l'autre, c'est un important renouveau de la recherche sur le paulinisme que ce faisceau de publications a favorisé. Quelques acquis, utiles à l’étude des Pastorales, méritent d'en être dégagés.
Primo: les Pastorales sont à inscrire dans le faisceau des réceptions de Paul à l’œuvre dans les premières décennies du christianisme,Footnote 31 un faisceau où se documentent le devenir théologique, littéraire et personnel de l'apôtre, tout comme ses divers degrés d'intensité.Footnote 32 Secundo: ces réceptions ne sont pas à mesurer de manière positiviste à une norme paulinienne – identifiée à des épîtres soi-disant ‘authentiques’ ou à un hypothétique ‘centre’Footnote 33 représenté par la doctrine de la justification –Footnote 34 et, en conséquence de quoi, dévaluées au rang de ‘Frühkatholizismus’.Footnote 35 Elles sont à évaluer pour elles-mêmes, comme des gestions différenciées de la mémoire paulinienne en réponse à des réalités socio-historiques particulières.Footnote 36
Deux convictions que les travaux subséquents ne cesseront de reprendre et d'approfondir. En témoigne la typologie esquissée par François Bovon.Footnote 37 Parcourant à grandes enjambées 19 siècles d'histoire, ce sont deux modalités d'anamnèse que Bovon découvre ‘[d]ans ces lectures successives et cette affection ininterrompue’Footnote 38 pour l'apôtre des Gentils: ‘Paul comme document et Paul comme monument’.Footnote 39 Avec, dans le domaine des Pastorales, une conséquence notable: classiquement interrogées par la critique exégétique en termes d'historicité paulinienne,Footnote 40 les ‘notices personnelles’ (comme on les nomme usuellement) ont pu être réinscrites dans le flot des réceptions de Paul et comparées à d'autres représentations de l'apôtre en circulation aux origines de l'Eglise.Footnote 41 Maintenant, si le dernier tiers du 20ème siècle a signé l'avènement d'un paradigme épistémologiqueFootnote 42 intéressé aux notions d’‘héritage’,Footnote 43 de ‘gestion créative’Footnote 44 et de ‘mémoire’,Footnote 45 en contrepoint à la thèse d'une prétendue déviation du paulinisme face à la pensée et à l'image originelles de l'apôtre,Footnote 46 c'est au tournant du 21ème siècle que l'outillage critique à même de décrire ces phénomènes de réception sera objectivé.Footnote 47 A cet effet, trois approches de sciences humaines et sociales en particulier, centrées sur les processus (diachroniques) de continuité et d'actualisation, ont été mobilisées: les théories de l'intertextualité,Footnote 48 la ‘Wirkungsgeschichte’Footnote 49 et la sociologie mémorielle.Footnote 50
2. Le paulinisme des origines et les ‘social memory studies’Footnote 51
Dans la suite de cette étude, c'est la troisième approche – de nature socio-mémorielle – qui sera ralliée et prolongée. Avec, pour commencer, la présentation de quelques résultats produits par ce courant d'exégèse dans son application au paulinisme.
Prenant au sérieux les ‘cadres sociaux’ en référence desquels les souvenirs du passé sont (re-)construits,Footnote 52 c'est le caractère socialement et rétrospectivement déterminé des traditions pauliniennes recueillies dans les écrits du christianisme naissant qui a été documenté par l'exégèse.Footnote 53 Le fonctionnement collectif de l'anamnèse, son rôle dans la construction et la gestion identitaires de ‘milieux de mémoire’,Footnote 54 ont également permis de questionner les groupes sociaux pour lesquels l’œuvre et la personne de Paul ont été successivement réinvesties.Footnote 55 En retour, le plébiscite de théories sociologiques soucieuses d'exhumer les processus de construction comme les phénomènes de reprise à l’œuvre dans l'acte collectif de mémoire a permis de donner droit de cité à l'histoire de la réception – celle de Paul, en l'occurrence – dans l'outillage historico-critique proprement dit.Footnote 56 Car si l'anamnèse est durablement façonnée par les souvenirs du passéFootnote 57 et si sa construction comme sa diffusion ne sauraient faire fi de la ‘mémoire vivante [et] personnelle’,Footnote 58 alors l'histoire de la réception est un outil exégétique de plein droit:Footnote 59 catalysé par les circonstances du temps présent – dans leurs contraintes comme dans leurs possibilités –, le faire-mémoire permet de réactiver des potentialités de sens inhérentes aux figures, aux événements ou aux artefacts du passé.Footnote 60 Appliquées aux réceptions de Paul, ces théories sont susceptibles de nous renseigner non seulement sur les ‘usages’ que les croyants ont fait de l'apôtre, mais sur ‘certaines facettes du phénomène originel’ également,Footnote 61 l'histoire de la réception déclinant dans l'espace et dans le temps ‘la richesse complexe du phénomène Paul, de sa personne comme de son œuvre’.Footnote 62
Ces acquis présentés, c'est le lien sociologiquement (re-)construit entre mémoire et génération qui sera interrogé dans la suite de cette étude. Plusieurs, en effet, sont les théoriciens de la mémoire à avoir problématisé l’évolution du rapport au passé, les transformations qui l'affectent, au gré des changements et disparitions de générations. A commencer par la notion de ‘Traditionsbruch’:Footnote 63 forgée par Jan Assmann pour décrire le point de bascule entre la ‘mémoire communicationnelle’, cette mémoire du quotidien partagée de manière égale par les protagonistes d'une même génération, et la ‘mémoire culturelle’, une forme institutionnalisée du souvenir collectif que gère un collège de spécialistes,Footnote 64 cette notion a connu dans l’étude des origines chrétiennes une réception nourrie.Footnote 65 Pour Assmann précisément, la mémoire vive couvre cette période que les Romains nommaient un ‘saeculum’,Footnote 66 soit une ‘durée au bout de laquelle s’éteint jusqu'au dernier membre d'une génération (jusqu'au dernier porteur de sa mémoire spécifique)’.Footnote 67 Corroborée par le livre du Deutéronome et la ‘génération de l'exode’,Footnote 68 cette observation interroge aussi les périodisations générationnelles en usage dans le christianisme naissant et son étude.Footnote 69
Maintenant, à côté de Jan Assmann, il est une autre figure des ‘social memory studies’Footnote 70 à avoir proposé une théorie de la ‘génération’: nous voulons parler de Pierre Nora.Footnote 71 Dans un texte paru en marge du magnum opus consacré à l'histoire de France et à ses ‘lieux de mémoire’,Footnote 72 le savant parisien – prenant à témoin les grandes occurrences du motif générationnelFootnote 73 comme ses usages archaïques, bibliques et hellénistiquesFootnote 74 – s'empare, pour le théoriser, du triptyque ‘[g]énération, mémoire, symbole’.Footnote 75 Réfutant les définitions usuelles de la ‘génération’,Footnote 76 c'est à l'examen de son mode rétrospectif qu'il choisit de la revisiter.Footnote 77 Preuve en est l’événement qui en a popularisé la notion: ce que l'historien français appelle ‘la sacro-sainte génération de 68’.Footnote 78 Car la nature référentielle et fondatrice reconnue à cette page d'histoire ne s'est imposée que progressivement, ‘au rythme des anniversaires décennaux – 1978, 1988 – et dans des contextes historiques profondément différents’Footnote 79. C'est dire si la notion de ‘génération’, celle de mai 68 en l'espèce, est par définition un phénomène de symbolisation mémorielle.Footnote 80 Cela conduit Nora à en diagnostiquer une seconde modalité. Ecartant les définitions temporelles ou démographiques – toujours guettées par l'imprécision et le réductionnisme –,Footnote 81 Nora en préconise une saisie sociologique: sous sa plume, une génération n'est ni une grandeur historique ni une catégorie empirique que déterminerait la naissance ou l'appartenance à une classe d’âge,Footnote 82 c'est ‘un phénomène largement construit, rétrospectif et fabriqué’,Footnote 83 ‘le produit du souvenir, un effet de remémoration’Footnote 84 dont la fonction collective est celle d'un ‘lieu de mémoire’.Footnote 85 Ainsi définie, la ‘mémoire générationnelle’, comme la désigne très exactement l'historien français,Footnote 86 répond à une triple caractéristique:
(1) Relayée par ces ‘lieux de mémoire’ du quotidien, accessibles à tout un chacun, que sont journaux, cafés ou manifestations,Footnote 87 sa vocation est socio-identitaire: ‘[l]a mémoire générationnelle relève d'une sociabilité d'emblée historique et collective pour s'intérioriser jusqu’à des profondeurs viscérales et inconscientes qui commandent les choix vitaux et les fidélités réflexes. Le “je” est en même temps un “nous”.’Footnote 88
(2) Appréhendée non sur le mode des âges de la vie mais dans une perspective constructiviste, la ‘génération’ se joue des successions temporelles et des périodisations historiques;Footnote 89 ce qui fait son assise sociologique, c'est un processus mémoriel, à la fois collectif et participatif, réactivé à tout moment de l'histoire et que partagent des personnes de statut, d’âge ou d'horizon culturel variés.Footnote 90 Comme l'exprime Nora:
Chacun de nous sait qu'il appartient à plusieurs générations, se sent plus ou moins lié à chacune d'elles, ne fait pas forcément partie de la génération à laquelle la naissance devrait l'assigner; et que l'intérêt puissant de cette catégorie très spéciale de la périodisation, la seule à ne pas relever de l'arithmétique, ne réside pas dans la détermination matérielle et temporelle à laquelle elle condamne, mais dans la dynamique d'appartenance qu'elle autorise.Footnote 91
(3) La dernière caractéristique tient à son moment déclencheur, à ce qui en catalyse le processus de production – avec, dans ce cas, une analyse de la ‘mémoire générationnelle’ proche du ‘Traditionsbruch’ à l'origine de la ‘mémoire culturelle’ chez Assmann.Footnote 92 Pour Nora en effet:
Il y a un manque au départ d'une génération, et comme un deuil. Leur fond de mémoire est moins fait de ce qu'elles ont vécu que de ce qu'ensemble elles n'ont pas vécu. C'est ce qu'elles ont en commun derrière elles, à jamais fantomatique et lancinant, qui les soude … Cette antécédence permanente et organisatrice de toute l’économie de la mémoire générationnelle en fait un interminable discours des origines, une inépuisable saga.Footnote 93
Ces citations illustrent le propos, original, de Nora sur la ‘génération’. Appliquée par le savant français aux événements de l'histoire de France et à leur symbolisation rétrospective dans la ‘mémoire collective’,Footnote 94 la ‘mémoire générationnelle’ se prête aussi à l’étude des sources chrétiennes anciennes. Car si le traitement exégétique de la génération n'est pas chose inédite, c'est comme grandeur historique,Footnote 95 littéraireFootnote 96 ou théologiqueFootnote 97 que les sciences bibliques en ont le plus souvent fait l'examen; plus rarement, en revanche, en sa qualité de construction socio-mémorielle.Footnote 98 Dans le cas du paulinisme de l'Antiquité pourtant, cette catégorie semble apte à revisiter les parentés, traversées de singularités, qui rapprochent Luc des lettres dites ‘pastorales.’Footnote 99
3. Le temps des apôtres ou la construction d'une ‘mémoire générationnelle’ des origines
Raccordant le fonctionnement des ‘générations’ à celui des ‘communautés scientifiques’, Nora considère, avec Daniel Milo à qui il emprunte cette comparaison,Footnote 100 que toutes deux recourent, pour exister, à des modèles construits, largement intangibles et résistants au temps.Footnote 101 Ou pour le dire dans les mots de Nora: ‘Le paradigme générationnel …, bouclé sur lui-même et pourtant traversé de tous les flux temporels, subsiste, inchangé, jusqu’à son effacement et son remplacement en attendant ses possibles réactivations, à leur propre usage, par de nouvelles générations’.Footnote 102 Un phénomène illustré en France par la Seconde Guerre mondiale. Car ‘ce que l'on pourrait appeler “le paradigme de la guerre et de l'Occupation”, central à la conscience et à l'identité de la France contemporaine, a fait, après une longue conspiration de silence, l'objet de réinvestissements successifs’.Footnote 103
De manière comparable, très tôt après Pâques, les croyants en Jésus ont entrepris d'investir une génération en particulier: celle des apôtres. Comme l’écrit Hans Conzelmann: ‘L’époque apostolique est une idée, le produit d'une fresque de l'histoire qui s'est constituée très tôt, il est vrai’.Footnote 104 Et cela, dès le vivant de l'apôtre Paul. Car si l'on suit Adolf von Harnack,Footnote 105 le credo cité en 1 Co 15.1–11 engage une mise en scène, reconstruite et close sur elle-même, d'une ‘génération’ des origines,Footnote 106 fusionnant deux traditions d'apparition affiliées chacune à une figure de renom – Pierre et Jacques, respectivement – et localisées pour la première en Galilée (v. 5), pour la seconde à Jérusalem (v. 7).Footnote 107 L'un dans l'autre, c'est une vision aux contours circonscrits des origines chrétiennes qui est ainsi promue – celle d'une ‘génération apostolique’ à trois têtes (v. 11) et dont Paul se déclare l'ultime protagoniste (v. 8).Footnote 108 Une ‘idée’Footnote 109 qui fera florès dans les annales du christianisme, dans le registre pseudépigraphique singulièrement.Footnote 110
4. Luc et la génération des origines
De différentes manières, l'auteur lucanien paraît s'engager, par l’écriture d'un récit ecclésial de fondation,Footnote 111 à tracer les contours d'une génération des origines.Footnote 112 Et cela, dès le seuil d'entrée de son diptyque.Footnote 113 A deux reprises en effet, le prologue de l’évangile use de la première du pluriel (cf. Lc 1.1–2) – non sans tensions ni interrogations. Car quelle en est la dimension référentielle? Et comment l'auteur lucanien, confessant n’être ni un témoin oculaire des ‘faitsFootnote 114 advenus’ (v. 1b), ni un héraut de la première heure (cf. v. 2), peut-il parler en ‘nous’ (v. 1: ἐν ἡμῖν)?Footnote 115 Faut-il différencier ces deux ἡμεῖς?Footnote 116 Dans une perspective chronologique en effet, Luc est soit un protagoniste des πραγμάτα dont d'autres comme lui ont entrepris la chronique – c'est là l'hypothèse du compagnon de Paul, déjà retenue par le Fragment de Muratori (ll. 34–9)Footnote 117 – soit il en est un héritier second – comme paraît le concéder le verset 2 – et se tient à distance de la génération des origines. Préférant la lecture théologique à l'explication historicisante, François Bovon considère que l’auctor ad Theophilum, tout en appartenant aux temps postapostoliques (Lc 1.2), est au bénéfice de l’œuvre de salut survenue aux origines de la foi (Lc 1.1).Footnote 118 Et de commenter à ce propos:
Distance chronologique et proximité émotionnelle sont inséparables aussi bien dans l'historiographie biblique que profane. Notre identité, notre existence même sont faites par les événements qui se sont ‘accomplis’. Foi et mémoire ne font qu'un pour Israël.Footnote 119
En évoquant ainsi l'enjeu mémoriel de la foi, Bovon pave la voie à une troisième solution de cette crux interpretum: une approche socio-mémorielle du double ἡμεῖς de la préface. Pour Nora nous l'avons vu, défiant les chronologies temporelles et les classes d’âge, la ‘génération’ est un phénomène rétrospectivement fabriqué et socialement (ré-)investi au gré de ses réceptions.Footnote 120 C'est dans ce sens, également, que l'ambivalence en Lc 1.1–2 de la première du pluriel pourrait s’éclairer: situé à distance du cercle générationnel formé par les témoins oculaires des ‘faits advenus’ (v. 1), le ‘nous’ auquel ressortit l'auteur lucanien se sait tributaire – pour accéder à l’‘origine’ (v. 2: ἀπ’ ἀρχῆς)Footnote 121 – d'une traditio médiatisée par la ‘génération des apôtres’ (cf. v. 2). Bien plus, en consignant par écrit les annales de ce processus de transmission,Footnote 122 Luc élève les origines apostoliques de l'Eglise au rang de ‘mémoire générationnelle’Footnote 123 face à laquelle le ‘nous’ empirique (que composent l'auteur, ses destinataires comme ses ‘nombreux’ prédécesseurs)Footnote 124 est appelé à se comprendre (Lc 1.1–4).Footnote 125
A en croire Luc en somme, il n'est pas de souvenir de Jésus, sans mémoire d'apôtres – et celle-là, précisément, dont il fixe par écrit la chronique narrative.Footnote 126 Dorénavant, la tradition des ‘témoins oculaires et serviteurs de la Parole’ (Lc 1.2b), mise en scène dans sa double œuvre, est l'incontournable interface de médiation et de continuité entre les ‘faits advenus’ (Lc 1.1) et le groupe qui se constitue à la lecture de sa diégèse (Lc 1.1–4).Footnote 127 Si le ‘nous’ de la préface ne renvoie pas à deux groupes sociologiques distincts, c'est leur statut respectif qui est appelé à évoluer: d'un ‘nous’ empirique qualifié par sa secondarité chronologique face au passé de la foi, le lectorat est appelé à se muer en un ‘nous’ mémoriel que définit sa commune référence à la génération des apôtres.Footnote 128 Ou comme l’écrit Daniel Marguerat: ‘D'emblée, ce ἡμεῖς inscrit narrateur et narrataire, auteur et lecteurs, dans une communauté d'appartenance qui va devenir, par le récit, communauté de mémoire’.Footnote 129
La gestion lucanienne de la fonction d’‘apôtre’ en est un autre indice.Footnote 130 En effet: hormis deux occurrences (Ac 14.4, 14), l'auteur lucanien réserve le terme ἀπόστολος – toujours décliné au pluriel – au groupe des ‘Douze’.Footnote 131 Ce parti-pris langagier en fait, dans la théologie lucanienne, une fonction intransmissible, symboliquement représentative des origines chrétiennes dans leur ancrage jérusalémite et assurant la médiation entre la mémoire christologique fixée dans l’évangile et la condition postpascale de la foi.Footnote 132 Attention, toutefois, à correctement saisir ce qui fait l'originalité et l'exclusivité de l'apostolat dans les Actes: non pas sa vocation de témoignage – le lexique, fondé sur le radical grec μαρτυ(ρ)-,Footnote 133 s'appliquant à Etienne et à Paul également –,Footnote 134 mais l'objet dont les apôtres sont appelés à devenir les témoins, soit le ministère public de Jésus, sa mort, sa résurrection et son ascension céleste.Footnote 135 De cette mémoire fixée entre Lc 3.21 et 24.53,Footnote 136 seule la génération des ‘Douze’ est l'intermédiaire patentée (cf. Ac 2.21–2), alors que Paul, lui-même, lui est subordonné (cf. Ac 13.30–1).Footnote 137
D'une troisième manière encore, l'auteur lucanien associe la mémoire de Jésus à la tradition des apôtres: dans ce qu'il nomme la διδαχὴ τῶν ἀποστόλων (Ac 2.42; cf. Ac 5.28).Footnote 138 Et cela, dès le premier sommaire des Actes décrivant, à l'imparfait de durée, la vie interne de la communauté croyante (cf. 2.42–7).Footnote 139 En clair: Luc ne se contente pas de relater les ‘actes des apôtres’,Footnote 140 mais joint la parole au geste, retranscrivant d'une borne à l'autre de son récit dix-neuf discours d'apôtres (soit 1/3 du livre);Footnote 141 pour l’ekklésia lucanienne, c'est à travers leur voix autorisée que le Ressuscité vient au langage.Footnote 142 Un postulat qu'annonçait déjà, en Lc 1.1–4, l'ambivalence ménagée entre le λόγος au singulier, représentant la ‘Parole’ divine (v. 2), et les λόγοι au pluriel, désignant des ‘discours’ humains (v. 4).Footnote 143 En témoigne aussi l'annonce faite par le Ressuscité en Lc 24.46–8: élevés au rang de ‘témoins’ universels du kérygme, c'est dans les discours missionnaires des Actes que le sens et l'effet de la Parole s'actualiseront à l'avenir.Footnote 144 Vérifiant ainsi l’épaisseur kérygmatique de la mémoire lucanienne des apôtres, une caractéristique reconnue en son temps par Martin DibeliusFootnote 145 et réaffirmée chez Fearghus Ó Fearghail,Footnote 146 Carl HolladayFootnote 147 ou encore Daniel Marguerat.Footnote 148
De trois manières en somme, Luc concourt au même objectif: rétroprojeter aux origines de l'Eglise l'image construite d'une génération, celle des apôtres identifiés aux ‘Douze’, et l’ériger en ‘mémoire générationnelle’ du groupe à qui s'adresse son écriture.Footnote 149 Nul hasard, de ce point de vue, si le ‘nous’ de la préface lucanienne est caractérisé non par ce qu'il a en commun, mais par ce dont il est solidairement tenu à distance et qu'il est appelé à accueillir comme un récit de fondation.Footnote 150 Revisitant les contours socio-historiques des Actes, Knut Backhaus parvient à une même conclusion: ‘So lässt Apg nicht auf eine konkrete Gemeinde mit typischen Zeitproblemen schließen, wohl aber auf einen wissenssozialen Horizont, der die Schwellenphase hinter sich gelassen hat.’Footnote 151 En même temps, force est de reconnaître avec Michael Wolter que: ‘Die chronologische Distanz zwischen den πράγματα und den ἡμεῖς, die Lukas in v. 1 markiert hatte, … [ist] als durch die Ueberlieferung der “Augenzeugen von Anfang an” und nachmaligen “Diener des Wortes” überbrückt.'Footnote 152 La fabrication d'une génération de référence en est le corollaire sociologique: c'est dans l'anamnèse narrative de la génération des ‘Douze’ – la ‘solidité’ du kérygme (Lc 1.4) comme le lien aux ‘faits advenus’ (Lc 1.1) étant garantis par et devant s’éprouver dans le témoignage (historique et géographique) rendu par les apôtres à la ‘Parole’ (cf. Lc 1.2) et relaté dans l’œuvre double de LucFootnote 153 – que l’ekklésia est appelée à se situer et le lectorat lucanien habilité à s'associer au ‘nous’ des croyants.Footnote 154
5. Les Pastorales et la génération des origines
Par-delà les caractéristiques qui singularisent les Pastorales,Footnote 155 c'est une même sémantique qui s'y reconnaît: une rhétorique du souvenir. Prolongeant une étude de Pierre Bonnard consacrée à la mémoire dans le Nouveau Testament,Footnote 156 Jean-Daniel Kaestli en a fait initialement le constat.Footnote 157 Un rapide inventaire permet de lui donner raison: à la lecture de la seconde à Timothée et de l’épître à Tite, le langage de la mémoire revient en cascade.Footnote 158 De nature lexicographique, cette observation possède, en 1 Tm 3.14–15, sa déclaration d'intention:Footnote 159
14 Ces choses-là, je te les écris, espérant venir vers toi rapidement. 15 Mais si je devais tarder, afin que tu saches comment il faut se comporter dans la maison de Dieu, qui est l'Eglise du Dieu vivant, colonne et fondement de la vérité.
A l’évidence, c'est le topos épistolaire de la ‘présence dans l'absence’Footnote 160 que module 1 Timothée ici.Footnote 161 A une nuance près: à la distance spatiale qui, chez Paul, sépare expéditeur(s) et destinataires (cf. 1 Co 5.3b)Footnote 162 se substitue, désormais, l’éloignement temporel (cf. 1 Tm 3.15a: ἐὰν δὲ βραδύνω; 4.13aα: ἕως ἔρχομαι).Footnote 163 En commentaire à ce propos, Trummer va jusqu’à parler d’‘un “retard de la parousie” pln’.Footnote 164 Caractéristique des pratiques épistolaires antiques, cette mise en scène est également susceptible d'une approche socio-mémorielle.Footnote 165 Derechef en effet, c'est à la construction, par rétroprojection aux origines de l’οἶκος θεοῦ, d'une génération conçue dans son apostolicité que nous assistons en 1 Tm 3.14–15: bien loin de créer l'illusion d'appartenir au temps des origines, l'instance auctoriale valorise l'allongement de l'histoire – le ‘retard’ de Paul – et en déploie le sens.Footnote 166
Une hypothèse corroborée ailleurs dans les Pastorales – dans la généalogie du croire qui campe le seuil de 2 Timothée, notamment:Footnote 167 coulée dans une sémantique mémorielle (cf. 1.5a),Footnote 168 c'est l'antécédence spirituelle de son interlocuteur que l'auteur retrace ainsi, rappelant que la foi de Timothée ‘habita premièrement dans [sa] grand-mère Loïs et [sa] mère Eunice’ (1.5b).Footnote 169 Que nous assistions, là également, à l'avènement d'une mémoire de fondation se vérifie au déplacement générationnel dont Timothée est l'objet:Footnote 170 de promoteur aux côtés de Paul, dans les lettres signées avec lui singulièrement,Footnote 171 de la prédication de l'Evangile auprès des communautés de leur fondation,Footnote 172 Timothée devient dans les Pastorales le destinataire de l’épistolaire paulinien (1 Tm 1.2a; 2 Tm 1.2a) et son traditeur second (2 Tm 2.1–2), inscrit à double distance – temporelle comme traditionnelle – d'un ‘depositum fidei’ d'origine et de frappe exclusivement pauliniennes (1 Tm 1.15–16; 2 Tm 1.11, 12–14; 2.2, 8–9).Footnote 173 Et de ‘collaborateur’ (Rm 16.21; 1 Th 3.2) ou de ‘frère’ (2 Co 1.1; 1 Th 3.2; cf. Col 1.1) du grand apôtre, c'est comme son ‘enfant’ qu'il est dorénavant apostrophé (1 Tm 1.2, 18; 2 Tm 1.2, 2.1; cf. Tt 1.4). Ici aussi, c'est à instituer Timothée en représentant d'une génération marquée par l'expérience du temps et par la dépendance face à Paul que l'anamnèse épistolaire paraît concourir.
Le recours à l'isotopie de la tradition en est un autre indice.Footnote 174 Cette sémantique, les deux lettres à Timothée l'investissent de manière originale, par l'usage qu'elles font du vocable παραθήκη.Footnote 175 Avec une ambition: signifier la ‘transmission’ inaliénable – car juridiquement sanctionnée – d'un dépôt autorisé, en l'occurrence, l'Evangile tel que prescrit par Paul (1 Tm 1.18; 2 Tm 1.13–14).Footnote 176 Au reste, si les Pastorales ne renoncent pas au lexique de la proclamation – omniprésent ailleurs dans le corpus paulinum –Footnote 177 pour qualifier la fonction paulinienne,Footnote 178 elles lui préfèrent, s'agissant de la transmission à établir et à prolonger par-delà la communication épistolaire, celui de l'enseignement et de l'apprentissage (cf. διδασκαλία;Footnote 179 διδάσκɛιν;Footnote 180 διδαχή;Footnote 181 ἑτεροδιδασκαλɛῖν;Footnote 182 παιδɛία;Footnote 183 παιδεύεινFootnote 184).Footnote 185 Wolter a reconnu ici le glissement d'une ‘religion de conversion’ (‘Bekehrungsreligion’) – représentée par les lettres proto-pauliniennes – en direction d'une ‘religion de tradition’ (‘Traditionsreligion’) – partagée avec l’œuvre de Luc, notamment.Footnote 186 Et là encore, c'est Timothée qui, dans ce temps situé à distance de l'origine paulinienne de la πίστις, est appelé à ‘garde[r] le beau dépôt’ (2 Tm 1.14a; cf. 1 Tm 6.20) et à en instruire à son tour – tout comme Tite, avec lui – d'autres enseignants (cf. 1 Tm 1.3, 4.11–13, 5.20, 6.2b; 2 Tm 2.1–2, 14, 25; 4.2; Tt 2.1, 15, 3.1, 8).Footnote 187 Entre le passé représenté par Paul et l'aujourd’hui de l'Eglise, c'est à faire œuvre de continuité que la διδασκαλία des Pastorales – une forme équivalente de la διδαχὴ τῶν ἀποστόλων (Ac 2.42)Footnote 188 – est ainsi destinée.
Résumons. En inscrivant Paul – le ‘didascale des nations’ (1 Tm 2.7c; cf. 2 Tm 1.11) – au fondement d'une tradition d'enseignement dont Timothée et Tite sont tenus à l’écart tant par leur éloignement temporel que par leur dépendance traditionnelle (2 Tm 2.13; cf. 2 Tm 2.1–2; 3.14), les Pastorales contribuent, tout comme Luc, à construire une génération des origines porteuse du témoignage normatif de l'Evangile (voir 2 Tm 2.2a; 3.14).Footnote 189 Et c'est à cette ‘mémoire générationnelle’Footnote 190 personnifiée par Paul que le destinataire des Pastorales est renvoyé ‘pour … sa[voir] comment il faut se comporter dans la maison de Dieu’ (1 Tm 3.15b).Footnote 191
Un troisième mécanisme concourt enfin à l’établissement de ce projet mémoriel: le dispositif testamentaire échafaudé en 2 Timothée et que partage, dans le diptyque à Théophile, l'adresse de Paul aux ‘anciens’ d'Ephèse (Ac 20.17–35). De part et d'autre se reconnaît une série de traits d'un genre particulier, celui des discours d'adieux et des testaments littéraires.Footnote 192 Nonobstant les variations qui en modulent les attestations bibliques, trois constantes, identifiables dans le discours de Milet comme en 2 Timothée, en caractérisent le genre: (1) c'est à l'heure de la mort que s’énonce la parole testamentaire;Footnote 193 (2) faisant retour sur son passé, le testateur érige son itinéraire comme sa destinée en figures d'imitation;Footnote 194 (3) non sans exhorter à la fidélité, face à l'avenir et à ses hypothèques.Footnote 195 L'un dans l'autre, c'est à prendre la mesure du temps qui passe et à en gérer les enjeux de transmission intergénérationnelle que contribue le genre testamentaire.Footnote 196 Avec, chez Luc comme en 2 Timothée, un double effet de sens: face au deuil représenté par la mort annoncée de l'apôtre, la parole d'adieu contribue non seulement à ériger une époque révolue en mémoire de fondation – une mémoire à la fois ‘formative’, en réponse à la question ‘Qui sommes-nous ?’, et ‘normative’, face à l'interrogation ‘Que devons-nous faire ?’Footnote 197 –, mais aussi à projeter dans l'imaginaire collectif l'idée même d’‘hérésie’, par stigmatisation des dérives qui pourraient altérer l'héritage du passé et sa transmission à d'autres.Footnote 198 Investie en 2 Timothée comme dans le discours de Milet, cette fiction littéraire a pour effet de circonscrire aux origines de l'Eglise une période close de fondation – d'ascendance paulinienne – et de l'instituer pour les générations présentes et à venir en foyer normatif de la tradition,Footnote 199 tout en dégradant au rang d’‘hétérodoxies’ les mémoires de Paul en compétition.Footnote 200
S'il y a là un réflexe socio-mémoriel partagé par le livre des Actes et la seconde à Timothée, il est cependant à reconnaître les écarts qui, dans leur sémantique respective, séparent ces deux représentations des origines:Footnote 201 alors que l'auteur à Théophile fait le choix d'unir dans sa mémoire de fondation Paul aux ‘Douze’ – ‘treize témoins’Footnote 202 assurant la médiation générationnelle des ‘faits advenus parmi nous’ (Lc 1.1b) et dont les ‘anciens’, installés à la tête du troupeau ecclésial, sont appelés à perpétuer la mémoire (Ac 20.17–38)Footnote 203 – les Pastorales signent, pour leur part, l'avènement d'une génération paulino-centrée, l'apôtre représentant l'unique figure autorisée au fondement de la tradition de foi (cf. 1 Tm 2.7; 2 Tm 1.11; 2.1–2).Footnote 204
En somme, si les Pastorales comme l’œuvre de Luc contribuent ensemble à la genèse d'un âge apostolique de l'Eglise,Footnote 205 ‘faisant sortir la génération [des apôtres] de l'histoire pour l'installer dans la mémoire’,Footnote 206 ces deux traditions se séparent dans leur représentation mémorielle: à la mémoire plurielle et inclusive de la génération lucanienne des apôtresFootnote 207 s'oppose la mémoire moniste et exclusive promue dans les Pastorales.Footnote 208 Notable, cette différence nous rend sensibles à la diversité des projets socio-mémoriels et des ‘milieux de mémoire’Footnote 209 aux origines de l'Eglise.Footnote 210
6. De la parenté d'auteur(s) à la ‘mémoire générationnelle’: une conclusion
C'est au cœur d'un important changement de paradigme que s'est située la présente contribution. Là où la critique historique s'est efforcée d'analyser en termes d'auctorialité les parentés détectables entre l’œuvre de Luc et les lettres pastorales, c'est sur le versant des travaux intéressés aux phénomènes de mémoire et de réception balayant les origines chrétiennes que cette étude s'est déplacée.Footnote 211 Dans cette optique, le rapport de distance et de proximité reliant ces deux traditions n'a pas été capté dans un hypothétique scénario généalogique, mais ressaisi à l'enseigne d'une ‘herméneutique de la mémoire’:Footnote 212 c'est à construire et à promouvoir une mémoire apostolique de fondation, en réaction à la disparition des témoins du passé et face à la prolifération de représentations contrastées des origines, que s'engagent Luc comme l’auctor ad Timotheum et Titum.Footnote 213 Avec, pour ces deux instances auctoriales, une même réponse à cette urgence socio-mémorielle: la délimitation d'une ‘mémoire générationnelle’.Footnote 214
Analogues par leur fonctionnement, ces deux projets mémoriels ne sauraient être amalgamés. Sur un plan formel déjà, l’écart est non négligeable.Footnote 215 Alors que l'auteur lucanien appond à la mémoire de Jésus une chronique de la première génération croyante,Footnote 216 faisant advenir sur la scène de l'histoire le témoignage rendu par les apôtres à la ‘Parole’,Footnote 217 les deux lettres à Timothée et celle à Tite empruntent à Paul le genre épistolaire pour en construire la ‘parousie apostolique’.Footnote 218 Deux manières, distinctes, de gérer l’éloignement face au temps des origines.Footnote 219
L'autre différence tient aux contours mêmes de cette mémoire du christianisme naissant. Si, de part et d'autre, une ‘époque apostolique’ est mise en scène,Footnote 220 les paramètres mémoriels en diffèrent sensiblement: à ‘[l]’“exclusivisme paulinien” des E[pîtres] P[astorales]’Footnote 221 – reléguant les collaborateurs de l'apôtre et, dans le cas de Timothée, le cosignataire de ses lettres au rang de destinataires et d'enseignants sédentaires de la tradition paulinienneFootnote 222 – fait face le pluralisme mémoriel de Luc,Footnote 223 alignant l’évangéliste des nations sur la médiation représentée par le témoignage des ‘Douze’.Footnote 224 Si, donc, ces projets s'inscrivent dans le flux des réceptions de Paul et activent des ressources socio-mémorielles analogues, nous avons néanmoins affaire à deux gestions différentes (et peut-être même concurrentes) de la mémoire paulinienne.Footnote 225 Les télescoper – que ce soit sur le registre de l'auctorialité, en présupposant une identité d'auteur, ou dans l'ordre de la réception, par affiliation à une supposée ‘école de Paul’Footnote 226 – serait de ce point de vue infondé.Footnote 227
Acknowledgements
Le présent article est la version révisée d'un ‘main paper’ présenté lors du 75e congrès de la Studiorum Novi Testamenti Societas (KU Leuven – 26–29.07.2021; en ligne). Que soient ici remercié-e-s les participant-e-s au congrès pour leurs réactions, Océane Pittet pour la mise en forme de l'article et Jasper Donelan pour la révision linguistique du résumé anglais.
Competing interests
The author declares none.