Le livre de Piotr Pranke et de Miloš Zečević, publié en 2020 aux éditions Brill, est la version augmentée et traduite d’un ouvrage initialement paru en polonaisFootnote 1. Il comprend environ 140 pages de texte enrichies de tableaux et d’illustrations ainsi que d’importantes annexes comportant notamment un répertoire de sources. En prenant pour objet d’étude le commerce inter-régional en Europe du Centre-Est, les deux auteurs s’emparent d’une question difficile à plusieurs égards, tant les espaces considérés sont étendus – de la Scandinavie à la Péninsule balkanique – et les sources fragmentaires. Bien que l’ampleur de la tâche ait de quoi intimider, cette délimitation paraît judicieuse dans la mesure où elle invite à comparer des régions soumises à la double influence de l’Occident latin et de l’Empire d’Orient. Pourtant, si la perspective comparatiste annoncée par le titre de l’ouvrage promet d’ouvrir des pistes intéressantes et de renouveler un champ historiographique déjà amplement labouré, sa mise en œuvre se révèle décevante.
Le livre s’ouvre sur une introduction succincte où les auteurs passent en revue certains des travaux relatifs à cette question, en insistant notamment sur l’opposition qu’ils perçoivent entre deux courants historiographiques : d’une part, une propension à l’étude de la fonction symbolique et sacrée des échanges, d’autre part, une propension à les considérer sous l’angle de mécanismes de marché. Bien qu’intéressants, ces débats, que les auteurs ne prennent d’ailleurs guère le temps d’expliquer, sont loin de résumer la richesse des travaux existants ; du moins ne saura-t-on pas comment s’y positionnent les nombreux chercheurs dont les travaux, listés dans les pages suivantes, sont classés non pas en fonction de leur apport historiographique et des questions qu’ils soulèvent, mais simplement suivant leur objet d’étude. P. Pranke et M. Zečević ont beau annoncer qu’ils s’appuient sur « les hypothèses d’Henri Pirenne et de Michael McCormick » (p. 5), en soulignant que les phénomènes recherchés par ces deux historiens dans « les sources de l’économie européenne » s’observent également dans les relations entre l’Empire byzantin, la Rus’ de Kiev et la péninsule balkanique, cette déclaration mal référencée ne permet pas de savoir de quelles hypothèses en particulier il est question ici.
Cette entrée en matière conduit les auteurs à présenter leur démarche, de manière assez déroutante, comme « une tentative de comparaison des concepts théoriques utilisés dans la littérature concernée et des interprétations qui y sont liées (de la théorie de la communication aux systèmes d’influence des lieux centraux) avec une analyse des sources menée dans une perspective comparée ». On comprend qu’ils cherchent à mener de front une étude historiographique et historique, en s’intéressant d’une part aux « concepts » et aux « discours théoriques présents dans la littérature », d’autre part à certains phénomènes comme la « pénétration économique scandinave », sans préciser toutefois comment ces deux approches s’articulent (p. 6). On peut s’interroger sur la pertinence d’une telle approche : n’aurait-il pas suffi de résumer clairement l’état de la recherche, pour ensuite laisser place à une comparaison entre les différents espaces embrassés ?
Ainsi, le plan de l’ouvrage ne correspond guère à ce que l’on peut attendre d’une approche comparative rigoureuse. L’étude se divise en quatre chapitres, dont chacun – à l’exception du dernier – comporte trois ou quatre sections. Les auteurs commencent par exposer différentes théories socio-économiques mobilisées par leurs devanciers. Suivent deux chapitres qui se présentent, respectivement, comme un bilan historiographique du commerce interrégional en Occident du xe au xiie siècle et comme une étude comparée des espaces scandinave et balkanique. En fin de compte, on comprend (ou croit comprendre) que les auteurs ont voulu traiter l’Empire ottonien et ses marges, tout en s’autorisant des incursions en amont et en aval de leur période d’étude, avant de comparer cet espace à la Scandinavie et aux Balkans. Il est vrai que l’absence systématique de chapôs introductifs en début de chapitres, dans lesquels les auteurs auraient pu énoncer et justifier leurs intentions, ne contribue pas à la transparence de leur démarche. Enfin, le quatrième et dernier chapitre s’intéresse aux types de marchandises en circulation. Avant d’entrer dans le détail des développements, ce plan appelle deux commentaires. D’abord, l’espace dédié à l’étude comparée proprement dite s’avère finalement assez court (environ 80 pages). De plus, le plan aurait sans doute été plus efficace si, au lieu de juxtaposer les différents espaces étudiés, les auteurs avaient identifié des éléments précis (acteurs, institutions commerciales, types de transaction, etc.) susceptibles d’être comparés, de manière à articuler leur démonstration autour de ces points de comparaison.
Ces travers témoignent d’une absence de problématisation sensible tout au long de l’étude. On regrette ainsi, dans le premier chapitre, que la présentation des théories d’Immanuel Wallerstein sur les « systèmes-monde », de Walter Christaller sur les points centraux, puis des débats entre substantivistes et formalistesFootnote 2 n’ait pas donné lieu à un effort plus explicite d’appropriation de la part des auteurs. Plutôt que de construire l’armature théorique de leur propre étude, ces derniers s’attachent ainsi à résumer la réception de ces travaux et les usages qu’en ont faits les historiens et archéologues médiévistes, principalement polonais. Si chacune des sections est accompagnée de schémas, de cartes et de tableaux, soulignons le caractère purement illustratif d’un grand nombre de ces figures, qu’il s’agisse de schémas non commentés, portant sur des aspects non mentionnés des théories en question (voir par exemple les figures 1.6 et 1.7 p. 14), de gravures d’Olaus Magnus représentant des scènes de troc ou de construction navale au xvie siècle (un anachronisme qui peut se justifier, mais requiert tout de même des explications) ou de photographies de trésors vikings. En somme, on peine parfois à déceler la cohérence de l’exposé et l’intérêt des théories décrites pour la présente étude.
Ces remarques s’appliquent au reste de l’ouvrage. Le deuxième chapitre prend pour point de départ la figure du marchand itinérant, puis évoque successivement l’organisation des marchés et l’importance que les sources post-carolingiennes accordent au negotium iustum, avant de se clore sur les péages, tonlieux et droits de marché que cette dernière notion implique. Là encore, l’ambition de l’objet d’étude cache mal l’absence de problématisation et conduit à un exposé dont on peine finalement à percevoir l’objet. De nombreux exemples apparaissent sous forme de listes, sans les commentaires qui auraient aidé à comprendre leur place dans la démonstration. Les auteurs se contentent souvent d’observer que tel document ou groupe de documents « mérite notre attention » (voir par exemple p. 55-56). En outre, sans être dénué d’intérêt, le concept de « wandering market », introduit page 37 pour qualifier le commerce post-carolingien fondé sur l’itinérance, gagnerait à être plus développé. L’explication de la ressemblance, au demeurant toute relative, que la clause du Privilegium in favorem principum ecclesiasticorum [sic] de 1220 sur le monnayage et la douane présenterait avec les capitulaires carolingiens contre la fausse monnaie par la simple « importance des droits anciens et donc légitimes » ne convainc guère, tant elle fait peu de cas des contextes politiques particuliers dans lesquelles ces décisions furent adoptées (p. 63). La notion de « juste prix » est introduite aux pages 64-65 et sa fixation est présentée comme l’une des fonctions du souverain ; le sujet est cependant à peine effleuré, sans mention des riches discussions qu’il suscite depuis plusieurs décennies.
À plusieurs reprises, l’étude se révèle ainsi peu au fait des débats historiographiques. Dans leur discussion sur les marchés, les auteurs passent à côté d’une nécessaire distinction entre les marchés hebdomadaires locaux et les foires de plus grande envergure, où convergent des marchands d’horizons plus éloignés – une hiérarchie qu’il n’est plus possible d’ignorer depuis les renouvellements des années 1990 sur cette question. La lecture du livre de Richard H. Britnell, en particulier, bien que portant sur un autre espace géographique, aurait ici été profitableFootnote 3. S’agissant de la « pénétration économique scandinave » – concept qui aurait, là encore, mérité une définition plus serrée –, les auteurs citent une série de sources censées rendre compte de l’activité marchande des Scandinaves et de leurs contacts avec l’Orient russe, byzantin et arabe. Un tel inventaire a pourtant déjà été réalisé, de manière bien plus exhaustive et pertinente, par la chercheuse russe Tatjana Jackson, dont les travaux ne sont pas cités. Tout aussi surprenante est l’absence de l’ouvrage de Nils Blomkvist, The Discovery of the Baltic, d’autant plus regrettable que celui-ci s’appuie justement sur le concept de « système-monde », illustrant ce qu’aurait pu produire une utilisation rigoureuse de celui-ciFootnote 4. La conclusion à laquelle aboutissent les dix pages consacrées à la pénétration scandinave ne peut donc que laisser le lecteur sur sa faim. La même remarque vaut pour le chapitre 4, qui offre un panorama somme toute classique des produits commercialisés (parmi lesquels on retrouve entre autres la fourrure, la cire, les épices, les céréales et les esclaves). La conclusion selon laquelle les « produits de masse » auraient, dès cette époque, prédominé dans le grand commerce correspond aux observations de M. McCormick, dont les travaux auraient pu être cités à cette occasion. Quant aux développements sur l’économie balkanique, qui semblent plus originaux (peut-être du fait de notre propre méconnaissance du sujet), on s’étonne de les voir préférer la question des structures sociales des peuples slaves de la région à celle du commerce à proprement parler (notamment dans la section 3.4).
Enfin, tous ces développements pêchent par la forme. Dans sa concision, le propos est noyé par des notes de bas de page souvent très longues. Si certaines d’entre elles avaient été incluses dans le texte principal et plus richement commentées, la clarté de la démonstration en aurait sûrement profité. D’autres auraient sans doute gagné à être abrégées : est-il nécessaire de citer in extenso les sources mentionnées dans le texte, si ces citations ne s’accompagnent d’aucun commentaire ou presque ? Faut-il une page entière de références pour établir que les sources latines emploient des termes différents pour « exprimer les spécialisations particulières des negotiatores » (p. 33) ?
En définitive, ce livre ne nous paraît pas à la hauteur des ambitions qu’il affiche. L’historien du commerce consultera sans doute avec profit les tableaux annexes, qui répertorient les droits de tonlieux, de monnayage et de marché octroyés non pas dans toute l’Europe post-carolingienne, comme le prétendent les auteurs, mais dans les régions de l’Empire. Pour le reste, l’apport de cet ouvrage au débat scientifique international paraît bien maigre.