Au premier abord, le titre de cette version légèrement remaniée d’une thèse soutenue en 2012 à l’Université de Neuchâtel peut intriguer: pourquoi et comment étudier de pair subjonctif et formes verbales en -ant? Le sous-titre donne des éléments de réponse: on a affaire à des formes verbales non autonomes dont la dépendance d’un autre verbe est le point commun. La perspective est pragmatique, la démarche originale et, sauf erreur, jamais entreprise auparavant: il s’agit, à la lumière de la théorie de la pertinence (Sperber et Wilson), d’établir le ‘sens propositionnel’ des trois formes. L’objectif est de donner ‘une caractérisation schématique du déroulement d’une séquence interprétative accordée à une proposition complexe, qui soit à même de restituer les étapes par lesquelles le destinataire passe pour obtenir un sens propositionnel pertinent, c’est-à-dire un sens qui soit en conformité avec les intentions informatives (supposées) du locuteur’ (3). Vaste programme, s’il en est.
Articulé en deux parties d’importance égale, subdivisées respectivement en trois et quatre chapitres, le livre comporte, outre une brève introduction et une conclusion, une bibliographie de huit pages et deux index (noms propres et notions). La première partie est consacrée, pour chacune des trois formes, à un état de la recherche suivi d’un examen critique des travaux présentés et d’un bilan exposant les questions qui restent en suspens; un chapitre charnière présente, en une quinzaine de pages, la théorie de la pertinence et les principes du ‘marquage procédural’. La seconde partie, cœur de la thèse, expose de façon successive l’analyse procédurale des trois formes. On aurait peut-être préféré que les solutions apportées par l’auteur suivent directement la présentation de chaque forme verbale. Cela aurait permis au lecteur de ne pas perdre le fil de la discussion, et à l’auteur d’éviter des redites et reprises fastidieuses. Le chapitre présentant la théorie de la pertinence aurait alors pu se placer en tête.
Les exposés de la littérature récente consacrée aux trois formes sont clairs, le panorama des études les plus importantes est complet. Les commentaires critiques qui suivent chaque présentation ne manquent jamais de pertinence. Les analyses sont très fouillées, quoique parfois un peu longues, surtout lorsque les exemples sont contestables – ce qui rend oiseuse la discussion qui suit – ou que l’interprétation en est discutable. À titre d’illustration, on se reportera aux exemples 57a, 58a et 59a (209), peut-être forgés ou manipulés, en tout cas bizarres sans autre contexte, et à l’exemple 73a (226).
Plutôt que d’entrer dans le détail des argumentations, convaincantes pour l’essentiel, nous nous arrêterons plutôt à des questions de terminologie. Si l’index des notions est le bienvenu, on l’aurait souhaité plus étoffé (manquent notamment des entrées comme concomitance ou simultanéité, et, plus important encore, circonstance; cf. plus loin), avec un renvoi à des définitions pour les termes essentiels du travail. À ce sujet, il faut signaler que l’auteur fait un usage immodéré et malencontreux de l’expression par définition, à propos de termes qui justement n’ont pas été définis. Quand il parle de ‘l’imparfait anaphorique par définition’ (85), qu’il annonce ‘un examen détaillé des relations circonstancielles, qui par définition, n’ont pas la simultanéité comme unique paramétrage temporel’ (159) ou qu’il déclare que la postériorité est ‘par définition incompatible avec la circonstancialité’ (298), de quelles définitions s’agit-il? Ces affirmations péremptoires laissent pour le moins perplexe.
Un certain flou entoure la notion de ‘circonstance’ elle-même: bien qu’invoquée tout au long de l’étude, elle reste mal circonscrite. On lit ainsi (15) que les linguistes qui se sont intéressés au gérondif ont tenté d’en décrire les nombreux effets de sens, ‘qualifiés généralement de “circonstanciels”’. Les guillemets qui entourent le vocable circonstanciel disparaissent plus loin (21), où se trouve une sorte de première définition du terme: ‘le gérondif fonctionne comme un complément circonstanciel de phrase. En d’autres termes, [il] indique une action corrélée à celle décrite par le verbe principal, mais d’importance secondaire’. Ailleurs, on lit, toujours sur la circonstancialité: ‘En revanche, la postériorité logique du gérondif est impossible, parce qu’elle est incompatible avec l’expression même d’une circonstance’ (40); ou encore: ‘la circonstancialité se conçoit, par définition [sic], comme un rapport entre procès’ (77). Plus loin, il est question de “l’ensemble des effets circonstanciels (appelons-les ainsi)’ (98). La liste continue. Il faut attendre la page 229, où, au détour d’une phrase, il est précisé que ‘par “complément circonstanciel” nous désignons, conformément à la définition en usage dans la littérature, un contenu de sens qui prend une valeur sémantique typique de la subordination’. Définition des plus vagues, on en conviendra, et assez cavalière dans un travail où cette notion reste au centre des préoccupations. À quel usage de la littérature l’auteur fait-il allusion? Et qu’est-ce, par ailleurs, qu’une ‘succession temporelle a-circonstancielle’ (101) ou ‘non-circonstancielle’ (212), ou encore ‘une allure circonstancielle’ (215)? S’agissant de prédicats verbaux, il est évidemment impossible d’évacuer la composante temporelle. Rihs, quant à lui, hésite à inscrire la simultanéité ou la concomitance parmi les valeurs circonstancielles, comme en atteste le conditionnel serait (36): ‘le gérondif, à côté de sa valeur de complément circonstanciel, serait aussi porteur d’un trait de simultanéité ou de concomitance’. Selon l’auteur, deux courants s’opposent: certains linguistes considéreraient ‘la simultanéité comme une circonstance parmi d’autres’ (38), d’autres non. La position de Rihs lui-même reste peu claire, ce qui est quelque peu perturbant.
D’autres problèmes terminologiques concernent notamment la différence adverbial vs circonstanciel, ou encore sens vs signification – termes d’importance primordiale pour l’argumentation. Doit-on voir une différence sémantique par exemple entre ‘noyau de sens’ et ‘signification du terme’ (3), ou entre ‘calcul du sens du participe présent’ et ‘signification des prédicats’ (213; italiques ajoutées)?
L’écriture est soignée, les coquilles peu nombreuses. Les plus gênantes concernent des erreurs de référence aux exemples (notamment 37, 234). On s’étonne aussi de l’irruption arbitraire d’anglicismes: pourquoi background et foreground (278) et non premier plan et arrière-plan, dûment utilisés plus loin (286)? Quant aux résultats, ils ne sont peut-être pas à la hauteur des ambitions. La théorie de la pertinence, les processus d’interprétation sont si lourds et fastidieux qu’on peut se demander si le jeu en vaut vraiment la chandelle. On appréciera néanmoins la structure rigoureuse du travail, la clarté des synthèses, la maîtrise des théories invoquées. Si certains points de détail prêtent à discussion et sont moins convaincants, il n’en reste pas moins que l’ensemble est instructif et d’une lecture stimulante pour ceux que passionnent la théorie de la pertinence et/ou les formes verbales non autonomes que sont le subjonctif, le participe présent et le gérondif.