Outre l’introduction des deux éditrices (7–19), une liste de références unifiée (299–319) et deux index (noms propres, 321–329; notions, 331–333), l’ouvrage que présentent Wendy Ayres-Bennett et Magali Seijido comporte vingt-deux contributions regroupées en trois sections. Issu d’un colloque organisé à Cambridge en juillet 2009, il combine trois approches: une première de nature conceptuelle, une deuxième de nature historique, et une troisième de nature géographique ou topographique.
L’évolution du concept de «bon usage», depuis son apparition au seizième jusqu’au début du dix-huitième siècle, fait l’objet de la première section. Les analyses (dues à Danielle Trudeau, Francine Mazière, Chantal Wionet, Marc Bonhomme et André Horak, Gilles Siouffi, Éric Tourette, Christine Cuet, Philippe Caron) révèlent à quel point la langue est perçue comme un objet à cultiver et mettent en évidence le rôle crucial joué par des figures clé comme Henri Estienne, Louis Meigret, Claude Favre de Vaugelas, François de La Mothe le Vayer, Gilles Ménage, Dominique Bouhours, Jean-Baptiste Morvan de Bellegarde et Pierre Richelet. Dans la seconde section, qui couvre la période de 1700 à nos jours, on voit le concept de «bon usage» subir une double transformation entre les mains de puristes et remarqueurs, chroniqueurs, grammairiens et Académiciens: d’abord, passage à une conception de plus en plus utilitaire de la langue; ensuite, extension de la notion de communauté de langue française à l’espace (non homogène et non continu) de la francophonie. Malheureusement, en dehors du continent européen, seul le Canada est pris en compte, la majorité des contributions (dues à Chantal Rittaud-Hutinet, Jacques-Philippe Saint-Gérand, Pei-Ying Chen, Christophe Rey et Isabelle Pierozak, Anna Bochnakowa, Wim Remysen, Jean René Klein) analysant le français et ses combats avec la variation, les usages dépréciés, les dialectes, régiolectes ou sociolectes. La troisième section réunit des études (de Nicola McLelland, Odile Schneider-Mizony, Gijsbert Rutten et Rik Vosters, Ingrid Tieken-Boon Van Ostade, Jacqueline Léon, Sylvie Archaimbault, Anne-Marie Houdebine et Ferenc Fodor) consacrées à d’autres «traditions nationales» (l’allemande, la néerlandaise/flamande, l’anglaise, la russe et la hongroise), ce qui permet d’apprécier la diversité des situations sociolinguistiques et glottopolitiques dans lesquelles se posent les problèmes du bon usage et de l’usage tout court.
Le recueil a incontestablement des mérites. L’absence de références à des ouvrages qu’on aurait crus incontournables – ouvrages consacrés à la problématique du bon usage, de la norme linguistique et de la variation (p.ex. Brunot Reference Brunot1891, François Reference François1905, Rosset Reference Rosset1908 et, plus récemment, Petrequin Reference Petrequin2009) – est pourtant inexcusable. Le lecteur reste également sur sa faim quant à d’éventuelles expectatives théoriques et méthodologiques. Eugenio Coseriu est mentionné une seule fois (202), mais il n’y a aucune discussion de ses concepts de «norme» (à côté de «système» et de «parler») ou d’«architecture de la langue». La longue réflexion qu’André Martinet et ses disciples ont menée sur la variation linguistique n’a guère été mise à profit. Les nombreux travaux de Pierre Rézeau sur les régionalismes sont passés sous silence. Les deux articles de Françoise Helgorsky (Reference Helgorsky1982a, Reference Helgorskyb), articles fondamentaux pour quiconque s’occupe des notions de «norme», «surnorme», «normal» et «normatif», ne sont nulle part mentionnés.
L’indigence théorique du volume ressort aussi de l’absence de divers questionnements, notamment quant aux critères de «justesse» linguistique (Sprachrichtigkeit) ou au rapport, complexe et ambigu, entre «bon usage» et «culte/culture de la langue» (Sprachkultur, Sprachpflege). Parmi les questions méthodologiques qui auraient pu être soulevées figurent celles du lien entre norme et niveaux de scolarisation, des «centres normatifs» (diasystèmes linguistiques à norme monocentriste versus diasystèmes à norme polycentriste), du rôle d’institutions supernationales, etc.
Certaines observations auraient besoin d’une reformulation, voire d’une rétractation. On ne peut soutenir que Meigret voit l’usage comme ‘quasi équivalent de la langue’ (40). L’idée que l’expression est bonne ‘selon l’endroit’ où on l’emploie, formulée par Ménage, ne préfigure pas le principe de pertinence de Dan Sperber et Deirdre Wilson (68); c’est tout simplement le principe classique du «τὸ πρέπoν» (convenientia). On ne saurait faire de Ménage ‘un linguiste distributionnaliste avant la lettre’ (69). Plutôt que d’être ‘courant de nos jours dans certains cantons romands de la Suisse et en Belgique’ (130), huitante est officiel en Suisse (sauf à Genève) et au Val d’Aoste, mais n’est pas d’usage en Belgique. L’affirmation que Le Bon Usage de Maurice Grevisse et André Goosse ne définirait pas l’usage de façon explicite et ne fournirait ‘aucune indication de méthode’ (270) est fausse; en effet, si on définit «méthode» comme la démarche (cohérente) d’un auteur, la méthode du Bon Usage est rigoureusement empirique, consistant à dégager ce qui est général dans l’usage et à relever ce qui est plus rare, toujours en corrélation avec les registres et niveaux de langue, qui sont nettement identifiés (cf. aussi les §§12–14 du Bon Usage, depuis sa douzième édition [1986]).
Dans la troisième section, il faut regretter, d’une part, l’absence d’un cadre typologique à ancrage écolinguistique (Einar Haugen) permettant d’asseoir les différentes esquisses de «traditions nationales» sur un fond légitime de comparaison et de comparabilité, et de l’autre, le manque d’analyses de configurations «nationales» particulièrement intéressantes dans le contexte européen, comme par exemple la question des langues, des dialectes et des «parlers» (hablas) en Espagne, le problème de la langue «nationale» en Italie, la situation linguistique en Suisse ou la discussion, méthodologiquement très intéressante, sur la «langue littéraire» (spisovný jazyk) menée par les linguistes tchèques (cf. p.ex. Chobotová Reference Chobotová2013). Ces lacunes sont d’autant plus regrettables que certaines «traditions nationales» traitées (l’allemande et l’anglaise) font l’objet de deux contributions. Soit dit en passant que le terme tradition nationale lui-même est malencontreux à plus d’un égard: d’abord, parce que le concept de «nation(alité)», dans son couplage avec des politiques linguistiques, n’est guère applicable à l’Europe avant la fin du dix-huitième siècle; ensuite, parce que certains cas analysés traitent de situations avant la mise en place d’une véritable «tradition»; enfin, parce que les questions de politique linguistique peuvent transcender le plan «national».
La perspective comparative adoptée dans cet ouvrage est a priori intéressante et permet des juxtapositions qui, dans toute autre optique, auraient été impossibles. On regrettera qu’à plusieurs égards le recueil ne dépasse pas le niveau de l’analyse superficielle – sans mentionner qu’il est déparé par un assez grand nombre d’erreurs typographiques, tant au niveau du texte qu’à celui de la bibliographie (les renvois ne sont pas toujours uniformisés) et des index.