Ce 52e numéro de la revue Clio propose d’explorer l’histoire des violences sexuelles, leur traitement social et juridique sur le temps long ainsi que les enjeux méthodologiques qui s’imposent aux historiennes et historiens qui les étudient. Dirigé par Didier Lett, Sylvie Steinberg et Fabrice Virgili et paru en 2020, il s’inscrit dans un contexte à la fois politique et académique de visibilisation des violences sexuelles. Politique, puisqu’il intervient moins de trois ans après #MeToo et, dans les sphères francophones, #NousToutes. Académique, car au-delà de l’effet de ces mouvements sociaux et médiatiques sur les recherches universitaires, la question des violences sexuelles avait fait l’objet de plusieurs ouvrages et travaux collectifs depuis le milieu des années 2010Footnote 1, redonnant une vitalité et une actualité à un domaine dont la genèse en histoire remonte à la fin des années 1980Footnote 2.
La revue, qui avait déjà consacré plusieurs articles aux viols en contexte de conflit dans le cadre d’un numéro sur « [l]es lois genrées de la guerre » en 2014Footnote 3, s’intéresse cette fois aux enjeux méthodologiques de l’histoire des violences sexuelles ordinaires, une perspective mise en valeur dès le titre du numéro, qui fait le choix du triptyque de verbes : « Abuser / Forcer / Violer ». Il s’agit ici d’interroger certaines catégories émiques, leur usage dans les sources historiques, leur rôle dans le traitement, la silenciation ou la visibilisation des violences sexuelles à travers les périodes et les contextes.
Il s’agit également, avec ce numéro, de replacer les violences sexuelles dans différents continuums : continuum entre plusieurs types de violences (sexistes, physiques, sexuelles, verbales) ; continuum entre sexualité ordinaire et légitime, entre sexualité violente et illicite. L’éditorial, sous-titré « Les violences sexuelles au cœur de l’intime », explicite ces différents questionnements et met en exergue l’intérêt de l’étude des violences sexuelles pour l’histoire plus générale du genre et des sexualités : « De quelle manière, à chaque époque, les normes de la masculinité et de la féminité intègrent-elles la contrainte et/ou la violence dans l’exercice de la sexualité, qu’elle soit hétérosexuelle, homosexuelle ou pédosexuelle ? [...] Suivant les époques, la violence sexuelle se place-t-elle toujours en continuité avec les autres formes de la domination masculine ou est-elle parfois une transgression de la masculinité ‘ordinaire’ ou idéale telle que définie socialement ? À travers les mots qui disent la violence sexuelle, l’observation attentive des configurations dans lesquelles elle se déroule, les relations de pouvoir qui s’y nouent, la manière dont elles sont tolérées ou réprimées, il est finalement toujours question d’appréhender des régimes historiques de genre et de sexualité » (p. 15).
Les violences sexuelles sont donc appréhendées comme traces, manifestations et moteurs de faits et de rapports sociaux plus larges ; ici, les propositions s’intéressent notamment aux violences comme révélatrices de normes de sexualité et, dans une moindre mesure, de rapports d’âge. En effet, à la lecture des dix contributions, deux angles retenus donnent au numéro sa cohésion d’ensemble : d’une part, les violences sur les enfants ; d’autre part, la question de la continuité entre sexualité matrimoniale ordinaire et violences sexuelles.
Ces deux thématiques sont particulièrement visibles dans les cinq articles du dossier principal, consacrés à des périodes allant de l’Antiquité romaine aux premières décennies de l’époque contemporaine, dans un cadre géographique relativement restreint puisqu’elles concernent toutes l’Italie ou la France. Les contributions ont également pour point commun d’interroger les interactions entre catégories (du droit, de la doctrine religieuse, etc.), usages de ces catégories et faits de violence. Ainsi, Néphélé Papakonstantinou inaugure cette première série d’articles en présentant une analyse des déclamations scolaires du Haut-Empire romain, des sources intéressantes en ce qu’elles se situent à la jonction entre discours institutionnel et réception des catégories par les acteurs, ici les élèves des écoles de rhétorique. Le moment étudié est également significatif : les ier et iie siècles représentent une période de transition des catégories juridiques, entre un temps où le viol est « une pratique socialement désapprouvée mais non un crime » (p. 23), surtout défini par la jurisprudence par rapport au stuprum per vim et à l’adulterium, et une période où il est redéfini avec l’édit de Constantin, qui introduit le raptus comme crime autonome mais n’est néanmoins pas plus favorable aux potentielles victimes.
D. Lett poursuit ces incursions autour des catégories de raptus, stuprum et adulterium qui perdurent de l’Antiquité au Moyen Âge, cette fois du point de vue de la pratique judiciaire. L’étude de procédures en justice à Bologne aux xive et xve siècles est l’occasion de revenir sur des débats historiographiques et des questionnements méthodologiques importants : comment interpréter les abus sexuels dans des sociétés où le rapport à la violence et à la sexualité diffère significativement du nôtre ? La lecture et l’analyse d’une quarantaine de procédures pour viols produites en 1351 et 1462 permettent de saisir ces violences et leur dénonciation dans leur contexte. En sus de résultats quant à l’identité des coupables et des plaignantes, aux peines prononcées et aux stratégies adoptées par les acteurs du procès, l’originalité de la contribution tient aussi à ce qu’elle replace les viols « dans une longue chaîne de violences et d’humiliations subies par les femmes » qui « oblige à repenser la notion de consentement et ce qu’est la ‘violence sexuelle’ à la fin du Moyen Âge » (p. 45).
Vincenzo Lagioia fait également ce travail d’histoire fine et circonstanciée des normes judiciaires en s’intéressant aux procès de clercs jugés pour des faits de viols d’enfants dans la nonciature de Turin et au tribunal du Torrone à Bologne aux xvie et xviie siècles. Trois nouveaux paramètres entrent alors en jeu dans ces procédures : l’âge des victimes, le statut d’autorité sociale et spirituelle des accusés, et la proximité du péché, non plus d’adultère, mais de sodomie. À travers une analyse de la criminalistique puis la description détaillée de deux affaires du début du xviie siècle, l’historien dévoile notamment un climat d’impunité et montre le difficile cheminement qui mène à la preuve du crime face aux institutions religieuses, judiciaires et médicales.
Quant à Marion Philip, si elle explore également les potentialités des archives judiciaires, c’est en mobilisant les traces de la justice civile et religieuse, et non plus pénale qu’elle enquête sur les violences sexuelles conjugales. Elle apporte par là une contribution au débat autour de l’anachronisme en histoire. En revendiquant l’usage de la notion de « viol conjugal », elle met effectivement en évidence la possibilité de « dépasser les frontières définies par le droit au sein des archives judiciaires d’Ancien Régime, pour appréhender des objets historiques encore inexplorés » (p. 93). À partir de procédures de nullité de mariage pour défaut de consentement et pour impuissance, ainsi que de demandes de séparation d’habitation et de biens menées aux xviie et xviiie siècles, elle met ainsi en évidence non seulement l’existence de violences sexuelles dès la nuit de noces et à différents moments de l’expérience matrimoniale, mais également les stratégies opérées par les victimes : celles-ci, en exploitant des « interstices juridiques », « devaient développer une fine connaissance des rares moyens d’action judiciaire dont elles disposaient pour faire reconnaître le caractère intolérable des sévices qu’elles avaient subis » (p. 94). La contribution est également importante en ce qu’elle montre l’intérêt heuristique d’explorer les archives de la sexualité et des relations matrimoniales ordinaires, qui permettent ainsi de comprendre la construction concomitante et genrée des normes de la violence et du consentement : « […] en quoi les définitions juridiques ecclésiastiques et laïques du mariage peuvent[-elles] favoriser les violences sexuelles lors de la nuit de noce ainsi qu’au sein de la vie sexuelle conjugale [?] Comment le consentement à la sexualité conjugale est-il régi par l’ordre de genre patriarcal ? » (p. 95). La notion de « consentement collectivement déterminé » (p. 111), employée pour évoquer l’impossibilité de penser à cette période le consentement au mariage dans sa définition contemporaine de décision « personnelle et éclairée », est une proposition théorique enthousiasmante face aux débats politiques actuels.
Enfin, Claude Langlois clôt cette première partie du numéro et prolonge les réflexions autour des normes du mariage et de la sexualité conjugale. À partir de la littérature théologique et morale francophone des années 1820, et plus spécifiquement d’un ouvrage du théologien Jean-Baptiste Bouvier sur les délits sexuels dans le droit canon paru en 1827, il explore l’évolution de la condamnation de l’onanisme conjugal (ou « retrait ») par la doctrine religieuse, dans un contexte tumultueux pour l’Église catholique, entre sécularisation et modernisation du rapport à la sexualité. Les changements d’interprétation relatifs à la responsabilité de la femme dans la faute font apparaître des références au viol conjugal, plaidant encore une fois pour la relecture des sources de l’histoire du couple et de la famille pour l’étude des violences sexuelles.
Les deux contributions suivantes, rassemblées dans une rubrique « Actualités de la recherche », offrent des perspectives surplombantes et complémentaires aux articles du dossier. La première est un bilan historiographique autour des violences faites aux enfants par Dorothea Nolde. Organisé chronologiquement, et ne se limitant pas aux seuls contextes français ou francophones, le bilan se conclut en enrichissant le débat autour de l’anachronisme. Notant que « les recherches historiques sur les violences sexuelles faites aux enfants ne sont pas neutres », l’historienne critique les positions relativistes qui estiment qu’il ne faut « considérer comme violence sexuelle que les pratiques qui sont condamnées par telle ou telle société » (p. 154), et prône au contraire une approche située et critique des sources : « Ce qui peut rétrospectivement apparaître comme une position universellement partagée, n’est peut-être que celle qui s’est finalement imposée parmi plusieurs positions antagonistes. Une analyse historique digne de ce nom ne peut se contenter de simplement reproduire le discours dominant d’une époque mais se doit de mettre à jour les discordances, les mécanismes de pouvoir, et les marges de manœuvre des acteurs et actrices historiques » (p. 154-155).
Dans la lignée directe des recommandations méthodologiques de D. Nolde, S. Steinberg propose à sa suite un état de la recherche autour des archives judiciaires, et plus spécifiquement des approches qualitatives de ces sources pour l’étude des violences sexuelles. À la fois bilan et mise en pratique des acquis de l’historiographie grâce à de nombreux exemples et des citations directes, la contribution présente et contraste deux approches : la première, dite méthodologique, donne la priorité à « la reconstitution des procédures judiciaires, des conditions d’enregistrement des dépositions, des modalités de leur transcription et de leur transmission », là où la seconde, plus proche de l’analyse littéraire et centrée sur le témoignage, « envisage le document judiciaire comme une construction narrative, avec ses règles d’exposition et sa performativité propre, et le relie par l’intertextualité à d’autres productions culturelles » (p. 164).
Ces différents enjeux de la parole judiciaire sont rendus immédiatement visibles dans la contribution de Mathieu Laflamme, qui étudie une plainte en grossesse déposée à Toulouse en 1742 en se concentrant notamment sur la capacité d’agir de la plaignante face aux injonctions familiales et aux nécessités de la procédure judiciaire. Autre contribution de la rubrique « Documents » qui permet l’entrée plus concrète dans le travail documentaire historien, l’article proposé par Christine Hue-Arcé autour de textes normatifs égyptiens permet de mettre en avant une approche cette fois plus linguistique. L’analyse de sagesses démotiques relatives à l’adultère, de leur contexte de rédaction et de réception, met en évidence l’absence de prise en compte du consentement, du désir ou de la parole des femmes dans ces traces documentaires dont le sujet est pourtant l’appropriation du corps féminin. Enfin, ce riche numéro de Clio se conclut par un « Témoignage » prenant la forme d’un entretien réalisé à l’occasion du 2e Congrès de l’Institut du genre en 2019 avec l’historienne spécialiste des mouvements féministes Elisabeth Elgán. Cette rencontre, menée par F. Virgili, est l’occasion de faire le lien entre la thématique du numéro et l’actualité, de revenir sur le #MeToo suédois et sur ses conséquences dans le monde politique, juridique comme universitaire.
Ce « moment » politique et historiographique engagé par #MeToo et rendu visible par ce numéro continue d’exister de manière interdisciplinaire. Là où Clio a fait le choix en 2020 d’interroger les catégories de l’histoire, en utilisant majoritairement l’expression descriptive de « violences sexuelles », d’autres travaux et revues de sciences sociales ont depuis mobilisé des catégories analytiques plus englobantes et explicitement genréesFootnote 4, qui permettent de penser les continuités plus que les configurations précises. Ces deux perspectives, nécessaires et complémentaires, ont en commun de chercher à restituer aux violences leur complexité historique et leur intérêt heuristique pour la compréhension des intimités ordinaires comme des rapports de pouvoir.