Le livre, organisé en trois parties, repose sur la prémisse contestable d’une homogénéité de l’attente de la fin des temps dans les trois religions monothéistes présentes en Europe, en particulier à l’extrême sud-est avec le royaume juif des Khazars et la présence de l’Islam aux extrêmes sud-ouest, avec le Califat de Cordoue, et nord-est avec les Bulgares tardivement islamisés.
La première partie, plus générale, commence par examiner le cas des attentes de la fin des temps dans les milieux juifs des x-xiie siècles. Bien documentée, cette étude ne distingue toutefois pas systématiquement les appels au retour sur la terre de Palestine de l’attente proprement eschatologique. La conversion des Khazars peut être en effet prise comme un signe de la fin des temps, mais les traditions karaïtes et rabbiniques ne s’accordent pas sur ce point. Quant à la tradition occidentale, Tsvetelin Stepanov, qui rappelle les thèses de Georges Duby et de quelques autres tentant de limiter la grande peur de l’an mille aux élites, repart de l’Apocalypse du Pseudo-Méthode et relativise les rapprochements entre les invasions des Vikings ou des Magyars et les tribus de Gog et Magog dans les textes de Dudon de Saint-Quentin ou d’Adson de Montier-en-Der qui attendent le dernier empereur de la dynastie franche issue de Charlemagne. Les malheurs du temps laissaient craindre le pire dans la deuxième moitié du xe siècle : l’arrivée de l’Antéchrist et la fin des temps. Quant à Thietland, abbé d’Einsiedeln, il prend littéralement le règne de 1000 ans et place le retour du Christ en 1033, tout comme Raoul Glaber, à un moment où le califat de Cordoue tente de conquérir toute l’Espagne. Cela nous conduit au-delà de l’an mille au mouvement de la paix de Dieu. Toujours dépendant de G. Duby et de Jacques Le Goff, l’auteur entreprend de se démarquer de leur usage du schème dumézilien des trois ordres, mais reconnaît une dimension eschatologique à cette paix instituée par les rois et les clercs. Il voit ainsi une victoire de la croix autour de l’an mille dans l’Europe du Nord et du centre. L’arrivée du millénaire aurait stimulé les missions vers les peuples restés païens afin de permettre le retour du messie dans un monde entièrement évangélisé. Scandinaves, Hongrois et Slaves rejoignent alors la Chrétienté sous la férule ottonienne. Ne subsistent désormais plus que les païens de Prusse et de Lituanie ou les musulmans de Cordoue et de Bulgarie comme enclaves dans cette Chrétienté européenne.
Le chapitre sur les gestes symboliques des Ottoniens sera peut-être moins convaincant dans la démonstration de leur sens prioritairement eschatologique. Il est certain qu’à l’époque d’Otton III, le rapprochement avec Byzance par sa mère, la princesse arméno-byzantine Théophano Skleraina, tend à renforcer le pouvoir impérial. Les manuscrits de Bamberg, les Reichskleinodien (insignes et ornements impériaux) ou le culte de saint Michel au mont Gargan attestent un christianisme résolument tourné vers l’eschatologie, mais dont les conséquences politiques sont moins mesurables. De même, les lieux de vénération de l’archange et autres emplacements témoignant des attentes eschatologiques jusqu’au xiie siècle attestent cette espérance, mais pas l’importance politique du rapport à la fin des temps, même dans les pèlerinages répétés des empereurs autour de l’an mille. Sur Joachim de Flore, l’auteur reprend des généralités sans prendre en compte une part importante de la bibliographie récente, en particulier les travaux de Gian Luca PotestàFootnote 1. Il se perd ensuite en des considérations sur la cartographie de l’époque et son intégration d’éléments légendaires comme les quatre fleuves du paradis terrestre ou celui du prêtre Jean.
Le chapitre sur les attentes des Byzantins apporte des informations plus utiles. Il rappelle d’abord que le comput partant de la Création du monde plaçait l’an mil en 6508 et comportait d’autres échéances millénaristes, en particulier l’année 7000, soit 1492. Il fournit non seulement des indications sur les computs byzantin et russe ainsi que les éléments d’astrologie qui y étaient associés, mais aussi sur l’eschatologie individuelle des chrétiens orientaux. Les Byzantins font face aux invasions des Rus de Kiev en Bulgarie dans les années 968-970. La mise en relation du conflit et de sa résolution avec les prophéties concernant Gog et Magog est délicate, même si des prévisions astrologiques annonçaient la destruction de Constantinople pour 1025-1026, ce qui précéderait de peu la fin des temps. La conversion des Rus au christianisme byzantin reste un élément essentiel de l’issue du conflit.
L’autre menace au nord venait des Petchenègues, qui conquirent, dans les années 1020-1040, le royaume des Bulgares et que la mémoire associait aux Magyars, les rapprochant de ce fait de Gog et Magog. Les relations complexes de Byzance avec ces trois forces durant les x-xiie siècles dépassent toutefois largement cet imaginaire bulgare. Sur le front Ouest, c’est avec les Normands et leur royaume de Sicile que Byzance dut batailler en Méditerranée au tournant du xiie siècle, avec des craintes de fin des temps pour l’année 1092, sans oublier la perfidie des croisés. Ici encore, plus que dans leur politique objective, c’est dans des actes symboliques et dans l’art, notamment les descentes aux enfers qui illustrent son livre, que l’auteur traque l’attente eschatologique des Byzantins, sans oublier l’iconographie de l’archange saint Michel. Au sujet de celle des Rus de Kiev, il observe que leur conversion à l’approche de l’an mille fait d’eux un peuple élu, à l’image des Bulgares, sauvés par leur conversion et organisés sur le modèle de Byzance, selon une eschatologie personnelle, que l’auteur, s’appuyant sur quelques rares textes, considère ravivée par la peur de la fin des temps. Les principaux textes eschatologiques, comme l’Apocalypse du Pseudo-Méthode, seront traduits en vieux russe au xiie siècle.
La deuxième partie du livre est consacrée à une topographie des forces du mal à la veille de la fin des temps dans les différentes ères déjà parcourues de l’Europe médiévale. Pour les Byzantins, les Scythes, peuples impurs assimilés à Gog et Magog, occupent les marges d’une ère civilisée héritée d’Alexandre le Grand, qui est celle du peuple choisi par Dieu. Les Bulgares, tardivement convertis au christianisme, développeront particulièrement ce sentiment d’élection. Cependant, les musulmans de ce pays partageaient aussi la conviction d’être le peuple élu. Le second chapitre suppose ainsi que tous les peuples médiévaux d’Europe de l’Est comme de l’Ouest prennent leurs places fortes, assaillies par divers barbares païens à la veille d’une fin des temps attendue par les Latins entre 1000 et 1033 et par les Byzantins entre 992 et 1092, pour le centre du monde. L’attente messianique des juifs et des formes musulmanes de millénarismes feraient de ce schème assez primitif une matrice commune à ce que l’auteur appelle les « trois religions abrahamiques ». Il reconnaît cependant que ce schème fonctionne moins bien pour les juifs, qu’ils soient Khazars ou Cordouans. Cette partie du livre, au fondement textuel ténu, n’est pas la plus convaincante. Elle met sur le même plan, parmi les sources de ce schème, celles de l’Ancien et du Nouveau Testament ainsi que la construction du mur d’Alexandre. Sa présence est plus réduite dans les hadiths, où il est en revanche question de Yājūj et Mājūj (Gog et Magog), mais selon des localisations qui ne restent pas toujours plein nord. La thématique byzantine de Constantinople comme nouvelle Jérusalem et centre de la Chrétienté vise évidemment à disqualifier Rome. Or son saccage par les croisés en route vers la terre sainte peut être un élément de réponse : la prise de la ville sainte ravive à Byzance la thématique du dernier empereur, mais également la crainte de voir sa position dominante contestée. Ces éléments idéologiques ou événementiels demanderaient parfois davantage de recul critique.
Quant aux Latins, le schème fermé du peuple élu ne cadre que partiellement avec un Empire carolingien et une papauté catholique aux visées universelles. La reprise des textes d’Adson de Montier-en-Der, de Thietland et d’autres n’évite pas les répétitions. Qu’ils soient ou non assimilés dans une perspective apocalyptique à Gog et Magog, les Vikings et autres envahisseurs venus du Nord sont perçus comme les instruments du châtiment divin. C’est dans la géographie mythique des Bulgares islamisés de la Volga que prend forme le rôle civilisateur d’Alexandre le Grand, origine de leur dynastie régnante, ainsi que leur place de rempart ultime contre l’invasion de Gog et Magog. Quant au messianisme juif, il opère une adaptation de l’Apocalypse du Pseudo-Méthode, substituant l’autel du temple de Jérusalem au Golgotha pour la dépose de la couronne du dernier empereur. T. Stepanov fait le lien entre le Royaume des Khazars, qui joue un rôle important dans la littérature du xie siècle, et Cordoue, où celle-ci s’élabore. Il conclut cette deuxième partie du livre en insistant sur la manipulation des textes, qui nourrit selon lui la circulation de la crainte de la fin des temps dans les trois cultures.
La dernière partie en vient au cas spécifique des Bulgares de 950 à 1200, et cela à partir de textes mettant en avant le rôle de l’Antéchrist, mais aussi de l’iconographie religieuse. Dès le xe siècle, les principaux textes apocalyptiques sont traduits en slavon et nourrissent une peur de la fin des temps qui culmine en 992 et génère des apocalypses locales mettant en valeur le rôle eschatologique dévolu au peuple choisi des Bulgares. Un certain nombre de lieux cultivent cette mythologie nationale via l’iconographie religieuse et ce n’est pas le moindre intérêt de cet ouvrage que de faire porter ce regard eschatologique sur l’histoire et la géographie médiévale de la Bulgarie. Ce livre propose ainsi un point de vue sud-oriental original porté sur ces attentes eschatologiques médiévales. Sans entrer dans le fond des questions théologiques, il considère plutôt les enjeux politiques pour l’Europe de l’Est et notamment la Bulgarie, marquée par l’interférence d’une piété populaire, voire princière teintée de millénarisme.