Les Annales ne sont ni une revue d’« histoire globale », ni une revue d’« histoire européenne ». Il est donc assez logique que ce numéro spécial n’ait pas émergé sui generis de l’intérieur du comité de rédaction, mais qu’il soit issu d’une initiative extérieure coordonnée par David Motadel. Pourtant, les lecteurs des Annales ne seront sans doute pas surpris de trouver dans cette livraison un ensemble de textes réflexifs dédié à « L’histoire européenne après le tournant global ». Cela est dû, en partie, à ce que certains membres du comité de rédaction sont étroitement associés à ce mode d’investigation historiqueFootnote 1. Mais cela tient également au fait que, depuis leur fondation, les Annales se sont toujours intéressées aux questions de méthodologie des sciences sociales et qu’à ce titre la revue a joué un certain rôle dans les débats historiographiques sur ce que l’on appelle l’« histoire globale », aussi plurielle et mouvante que soit sa définitionFootnote 2.
En dépit de cette implication de longue date, les approches proposées dans le dossier initial ne s’intègrent pas sans heurts dans le style d’histoire revendiquée par les Annales. Tout d’abord, la notion même de « tournant global » pose question. Une telle formule cadre difficilement, en effet, avec la façon dont les Annales ont abordé cette problématique jusqu’à présent. Depuis sa naissance il y a bientôt cent ans, la revue a privilégié un dialogue avec d’autres disciplines des sciences sociales comme la géographie, la sociologie, l’économie et l’anthropologie, mettant en avant les questions d’échelles, de comparaison, de connectivité ou de circulations pour suggérer des manières d’écrire l’histoire dans une perspective élargie. Ce faisant, les Annales sont restées quelque peu sceptiques vis-à-vis de l’histoire « mondiale » ou « globale » en tant qu’approche vers laquelle les historiens seraient invités à se tourner afin de corriger les insuffisances des perspectives nationales ou locales précédentes – et plus méfiantes encore à l’égard de la rhétorique des « tournants ». Écrire l’histoire d’une région, qu’il s’agisse de l’Europe ou d’ailleurs, « après » le tournant global va, à bien des égards, à l’encontre de la façon dont les Annales ont abordé la question, puisque, au cours des dernières des décennies, la revue a plutôt eu pour ambition de recourir aux jeux d’échelles et d’élaborer des propositions méthodologiques situées.
Si nous avons choisi de publier un tel ensemble, c’est non seulement pour l’intérêt du débat scientifique soulevé, mais aussi parce qu’il peut se lire, non comme un dossier d’histoire globale, mais comme une réflexion collective sur les perspectives actuelles de l’histoire européenne. Alors qu’un certain type d’histoire globale – en particulier la world history – a souvent été présenté en opposition à l’histoire européenne, ces contributions montrent comment celle-ci peut sortir renforcée et renouvelée d’une interrogation sur les échelles d’analyse géographique et historique. En outre, le format des textes soumis renoue avec un mode d’argumentation traditionnel des Annales, quoique moins pratiqué au cours des dernières années. Loin de se limiter aux seuls articles de recherche et aux comptes rendus d’ouvrages scientifiques, la revue a toujours publié des formats variés – qu’il s’agisse d’introductions de dossiers, d’éditoriaux ou des longues notes critiques. Toutefois, elle a rarement donné à lire des débats scientifiques de cette sorte, s’inscrivant dans la tradition anglophone du « forum », sauf pour discuter certaines propositions historiographiques particulièrement ambitieuses ou audacieusesFootnote 3. La publication d’un tel ensemble manifeste la volonté de la revue, réaffirmée récemment dans son numéro spécial « Autoportrait », de promouvoir des textes aux protocoles d’écriture moins uniformesFootnote 4.
La présente livraison se compose ainsi d’articles relativement courts, de 7 à 15 pages, qui réfléchissent à la manière dont les récentes perspectives mondiales ont poussé les historiens à reconsidérer, ou non, l’histoire européenne. La plupart des contributions ne proposent donc pas une analyse fondée sur un cas, un objet ou un terrain spécifique : elles offrent plutôt un panorama historiographique, observé à partir de la position située d’un chercheur impliqué dans le champ de l’histoire européenne et en fonction de son domaine de spécialité (histoire économique, religieuse, intellectuelle, histoire des migrations, etc.). Ces textes ne cherchent pas non plus à fournir une approche exhaustive de la bibliographie dans de multiples contextes culturels et linguistiques, mais se concentrent davantage sur ce que les auteurs ont jugé significatif au sein d’une historiographie devenue pléthorique. À l’évidence, ce mode de réflexion personnel ne permet pas de donner un tableau exhaustif de l’état de la recherche ; il implique même, par construction, des lacunes dont il est facile de dresser l’inventaire : histoire du genre, histoire environnementale, histoire des sciences, histoire de la race et des processus de racialisation, et bien d’autres encore. Cependant, cette approche présente aussi des avantages : les articles, dotés d’un certain rythme, fournissent une introduction aux nouvelles perspectives globales – avec, il est vrai, un indéniable biais anglophone – à partir de points de vue très différents, voire discordants, les auteurs ne partageant pas tous la même vision d’une telle histoire élargie et des enjeux d’écriture qu’elle implique.
Face à ce choix de format scientifique, le rôle des Annales a consisté à faire dialoguer le panel constitué au départ avec d’autres traditions historiographiques afin d’en élargir le spectre. Plutôt que de chercher à remanier radicalement le dossier tel qu’il était soumis, le comité de rédaction a choisi de solliciter de nouveaux articles de manière à enrichir la perspective. L’intention était à la fois d’inclure des points de vue alternatifs et de faire varier les régions géographiques observées, tout en restant fidèle à l’esprit de ce « forum ». Elizabeth Buettner, Thomas Ertl et Klaus Oschema, Stephen W. Sawyer et Michael Werner ont ainsi accepté de s’associer au dossier initial pour en élargir la portée chronologique, disciplinaire, territoriale et conceptuelle.
On l’aura compris : avec ces textes, les Annales ne souhaitent pas défendre une histoire globale spécifique, ni même fournir un aperçu de la variété actuelle des différents types d’histoire globale ; elles aspirent encore moins à réifier un « tournant global » conçu comme une mode historiographique qui aurait eu un début et, peut-être bientôt, une fin. La revue entend plutôt participer, à sa manière, à une discussion scientifique sur le monde et ses échelles, à travers un mode original d’argumentation historiographique. Enfin, si ce numéro constitue une innovation pour les Annales par sa conception et son ambition scientifique mêmes, il coïncide également avec un choix de parution inédit. Car un « tournant » peut en cacher (ou en révéler) un autre : pour la première fois depuis les débuts de la collaboration entamée avec Cambridge University Press en 2017, les éditions française et anglaise de ce volume consacré à « L’histoire européenne après le tournant global » sont publiées simultanément. Point d’orgue d’un partenariat transnational en même temps que signe d’une volonté continue de dialogue par-delà les langues, les cultures et les traditions historiographiques, cette livraison des Annales cherche à manifester, par l’exemple et par le fait, ce qu’une « revue en languesFootnote 5 » veut dire.