Bien que bon nombre de chercheurs se soient intéressés à la relation qui lie la préposition à son complément, peu ont fait état du statut particulier des syntagmes prépositionnels à valeur prédicative, qu'on retrouve souvent dans des phrases copulatives (Les enfants sont à table). Ce recueil d'articles s'inscrivant dans divers cadres théoriques tente de répondre à la question du statut particulier des syntagmes prépositionnels prédicatifs et d’éclaircir leurs propriétés syntaxiques et sémantiques à travers des analyses intralinguistiques et interlinguistiques. L'ouvrage se divise en trois grandes parties : « Perspectives théoriques », « Études de corpus » et « Études contrastives ».
Les contributions de la première partie s'intéressent aux aspects théoriques liés à la caractérisation des syntagmes prépositionnels prédicatifs. Les deux premiers articles se concentrent sur les prédicats de type être de N. Alors que Marleen Van Peteghem (« D'une complexité redoutable : les attributs prépositionnels en de ») fait une distinction entre la valeur casuelle génitivale et prépositionnelle de de, c'est-à-dire entre les cas où l'emploi du syntagme prépositionnel est comparable au génitif russe et ceux où il a un statut de complément verbal, Andrée Borillo (« Faire le partage entre valeur d'argument et valeur d'attribut prépositionnel pour le prédicat [être [de N/SN]] ») oppose deux groupes à partir de tests de pronominalisation et de substitution : un premier groupe qui rassemble les constructions pour lesquelles le syntagme de N fonctionne comme un argument de type prépositionnel et un second groupe dans lequel le syntagme prépositionnel a une valeur d'attribut nominal puisqu'il se pronominalise avec le clitique le. Olga Kellert (« Syntagme prépositionnel dans les constructions de possession ») se penche sur la construction c'est à X de faire Y, qu'elle caractérise comme une construction composite où une modalité injonctive est rattachée à l'expression de la possession c'est à X. Elle souligne ainsi la nature prédicative du segment c'est à X, qui a souvent une fonction de focus contrastif (c'est à X, pas à Z, de faire Y) et dont les propriétés s'apparentent à celles des clivées. Les deux derniers articles de la première partie s'inscrivent dans la périphérie du thème principal. L'article de Claire Martinot (« Alternance des constructions gérondives en français : Circonstants ou prédicats seconds ? ») démontre, à partir de critères sémantiques et syntaxiques, que le gérondif peut être soit un prédicat second (Il est parti en oubliant ses clés/*En oubliant ses clés, il est parti), soit un circonstant (Il a oublié ses clés en partant/En partant, il a oublié ses clés). Henrik Høeg Müller argumente que les processus cognitifs à l’œuvre dans la relation établie entre le nom et les constructions pseudo-partitives espagnoles de type una avalancha de información ‘une avalanche d'information’ sont similaires à ceux qui régissent la relation entre le verbe et les syntagmes prépositionnels adverbiaux métaphoriques (la gente entró en avalancha, lit. : ‘les gens sont entrés en avalanche’ = ‘les gens sont entrés en grand nombre’).
La deuxième partie regroupe des articles se concentrant principalement sur les études de corpus. À partir d'occurrences trouvées dans Google et dans Le Monde, dans « Hypothèse de résolution du problème posé par l'emploi des prépositions devant les noms de pays », Danielle Leeman met en avant les différences sous-jacentes à l'emploi des prépositions qui introduisent les entités géographiques. Afin d'expliquer l'utilisation des prépositions à, en et dans, elle émet l'hypothèse, dans une perspective guillaumienne, que chacune des prépositions sélectionne un trait saillant du nom qu'elle régit. Ainsi, en sélectionne le trait « phonème vocalique initial/féminin » (en Iran/en France), à sélectionne le trait « non circonscrit » (à la gare) et dans sélectionne le trait « circonscrit » (dans la gare). L'auteure soutient que les noms de pays renvoient à un repère flou, non circonscrit, qui correspond à l'utilisation de à dans d'autres usages (à la gare), alors que l'emploi de dans devant certains noms de régions et de départements (dans le Calvados) sous-tend une représentation circonscrite, entre contenant et contenu, compatible avec la valeur sémantique de la préposition. L’étude de Peter A. Machonis, « Variability of be Prep frozen expressions: “At-sea” inspection schemes to “in a haze” that's invading my brain », portant sur 400 syntagmes prépositionnels prédicatifs figés, s'interroge sur leur nature adjectivale/adverbiale. L'auteur souligne la nature d'ordre adjectival de ces constructions, puisque 70% d'entre elles peuvent être modifiées par un adverbe d'intensité. De plus, il montre que la frontière entre locutions figées et expressions libres reste floue étant donné que seul un petit nombre de noms contenus dans les syntagmes (5%) peuvent être modifiés par une proposition relative et par conséquent analysés comme ayant un certain degré d'autonomie. L'article de Liana Tronci (« Sur le syntagme prépositionnel en N en grec ancien : syntaxe et lexique de ses combinaisons avec le verbe ékhein ‘avoir’ ») montre, en s'appuyant sur un corpus de grec ancien et la méthodologie du lexique-grammaire, que la structure de surface N0 ékhein N1 en N2 peut correspondre à trois structures différentes selon les propriétés lexicales du N2. En fait, les propriétés syntaxiques de la structure de surface varient selon que le N2 réfère à un sentiment, à une partie du corps ou à un lieu.
La troisième et dernière partie de l'ouvrage comprend deux études contrastives. Alice Violet (« [Être Prép N] / [Be Prép N] : Les effets sémantiques de l'absence de déterminant dans le SP spatial prédicatif, analyse de corpus ») examine, dans le cadre de la grammaire de construction, les syntagmes prépositionnels dans lesquels le complément de la préposition est un nom sans déterminant en français et en anglais. En portant son attention sur la construction [sous N], elle démontre que la présence ou l'absence du déterminant correspond respectivement à une lecture purement spatiale ou à une lecture télique de la construction. Cependant, l'auteure met en évidence les limites de la généralisation de cette différence d'un point de vue à la fois intralinguistique et interlinguistique. Les caractéristiques de la construction [sous N] ne se retrouvent pas, par exemple, dans la construction antonyme [sur N] et sont plus hétérogènes avec la construction anglaise équivalente [under N]. L’article de Fryni Kakoyianni-Doa et Monique Monville-Burston, « En / de Nmatière en fonction prédicative et leurs équivalents en grec moderne », s’intéresse à la fonction prédicative des prépositions en/de suivi des noms de matière en français et en grec moderne. Tout en démontrant des similarités dans les deux langues au niveau du fonctionnement de ces syntagmes prépositionnels, les auteures notent, en s’appuyant sur une étude de corpus, la préférence de en en français et celle de l’équivalent de de en grec moderne quand le nom régi renvoie à une matière.
Comme le soulignent les rédacteurs dans la présentation de l’ouvrage, l’ensemble des articles comble un manque relatif dans l’étude des syntagmes prépositionnels prédicatifs. Il ressort des points de convergence des différentes contributions du volume qui permettent indéniablement de mieux comprendre le statut particulier de ces syntagmes. Certains des travaux montrent, par exemple, qu'il existe un décalage entre certaines structures de surface identiques et leurs propriétés sémantiques et syntaxiques : le segment de N peut être considéré comme casuel ou prépositionnel (Van Peteghem), le segment de N a un statut syntaxique attributif ou prépositionnel (Borillo), la structure du grec ancien N0 ékhein N1 en N2 peut correspondre à trois structures différentes (Tronci). D'autres démontrent, d'un point de vue contrastif, qu’à syntagmes prépositionnels équivalents, soit le choix de la préposition reste intralinguistiquement idiosyncratique (Kakoyianni-Doa et Monville-Burston), soit la productivité du syntagme est limitée (Violet). Enfin, quelques articles font part des limites d'une caractérisation idiomatique ou arbitraire de certains syntagmes prépositionnels, soit à travers des tests syntaxiques démontrant les limites du figement supposé de ces syntagmes (Machonis), soit en mettant en avant les facteurs qui peuvent motiver la sélection du complément par la préposition (Leeman). Ce volume contribue ainsi à démontrer l’équivocité du statut des syntagmes prépositionnels et offre des pistes de réflexion fort pertinentes, non seulement à tous ceux qui s'intéressent de près au sujet, mais également aux chercheurs en linguistique contrastive ou en typologie.