« Et pourtant elles bougent ! » En employant cette formule à l’orée du xxie siècle, la sociologue Isabelle Bertaux-Wiame et l’historienne Cécile Dauphin appelaient, non sans une certaine ironie, à un réexamen des mobilités féminines à l’époque contemporaineFootnote 1. Il s’agissait pour elles de bousculer une vision antagonique traditionnelle opposant la mobilité, souvent pensée comme une pratique exclusivement ou majoritairement masculine, et la sédentarité, perçue comme une qualité éminemment féminine. Les femmes en mouvement ont longtemps été négligées par l’historiographie sur la mobilité en Europe, qui s’est contentée de décrire de manière marginale les voyageuses, les exilées ou les migrantes. Celles-ci auraient subi les déplacements des hommes de leur famille et de leur entourage, eux seuls étant présentés comme d’authentiques protagonistes de la migration.
Toutefois, depuis près de quarante ans maintenant, les sciences sociales s’emploient à revenir sur les impensées de la mobilité. En sociologie, les travaux pionniers de Mirjana Morokvasic ont montré que les femmes ont été, elles aussi, des « oiseaux migrateursFootnote 2 », selon l’image tirée du registre animal souvent appliquée aux déplacements humains. Cette dernière a mis en lumière l’implication des femmes dans les circulations transnationales à travers l’Europe de la fin du xxe siècle, en s’attachant tout spécialement au cas des migrantes issues de l’ex-YougoslavieFootnote 3.
C’est à cette prise en considération – peut-être devrions-nous dire : à cette prise au sérieux – des migrations féminines qu’entend contribuer l’ouvrage de Camille Schmoll, Les damnées de la mer. Femmes et frontières en Méditerranée Footnote 4. Issu d’un dossier d’habilitation à diriger des recherches (HDR) en géographie soutenu à l’université de Poitiers en 2017Footnote 5, le livre est une adaptation de ce travail scientifique de longue haleine, destinée à un plus large public. Il s’agit pour l’autrice de réintroduire les femmes dans le « grand récit des migrationsFootnote 6 » et de porter son regard sur un espace emblématique des circulations d’aujourd’hui : la mer Méditerranée, ses rivages et ses margesFootnote 7.
Les femmes ont été pleinement impliquées dans les traversées de la Méditerranée, qui se sont intensifiées depuis le début des années 2000, avec un nouveau pic atteint à l’été 2015. Selon l’Organisation internationale pour les migrationsFootnote 8, celles-ci représenteraient aujourd’hui jusqu’à 20 % de ceux qu’on appelle par défaut les « migrants » en Europe méridionale. Cependant, tant dans les travaux scientifiques que dans les représentations courantes, les femmes restent encore minorées, sinon absentes. Au sein du débat public, les inquiétudes suscitées par la forte proportion d’hommes parmi les migrants et les demandeurs d’asile parvenus aux portes de l’Europe après 2015 – date à laquelle les exils au départ de la Syrie, de l’Afghanistan et de l’Érythrée en guerre se sont intensifiés – ont encore accentué cette tendance. Les extrêmes droites populistes européennes ont alors eu beau jeu d’insister sur la dimension très majoritairement masculine de ces migrations, « loin de l’image de la famille de réfugiés fuyant la guerreFootnote 9 ». Par ailleurs, les inquiétudes quant à la répartition genrée des migrants n’étaient pas sans véhiculer l’idée d’une menace pesant sur l’ordre sexuel en Europe, exacerbée après la vague d’agressions dont ont été victimes des habitantes de Cologne le 31 décembre 2015, lors de la nuit du Nouvel AnFootnote 10. En réalité, ces angoisses s’enracinaient elles-mêmes dans un substrat ancien de l’histoire européenne et contemporaine des migrations, puisque le « jeune mâle migrant » est, depuis le xixe siècle au moins, associé « à une dangereuse avidité sexuelle »Footnote 11.
Une géographie incarnée des migrations féminines en Méditerranée
Malgré l’image faussée des migrations méditerranéennes d’aujourd’hui, les « damnés de la mer » qui s’aventurent sur cet élément dangereux, servant de frontière épaisse au sud de l’Union européenne, doivent aussi se décliner au fémininFootnote 12. Si les statistiques, toujours incomplètes eu égard au caractère labile ou même illégal des circulations méditerranéennes, établissent bien que les migrants sont loin d’être tous des hommes, C. Schmoll s’emploie à donner véritablement chair aux parcours de femmes « venues d’Afrique de l’Est, de l’Ouest et du MaghrebFootnote 13 » qui ont tenté la traversée depuis le début des années 2000. Aux prises avec la spatialité de ces migrations, l’autrice est attentive à plusieurs lieux de départ et de transit, au sein d’une zone euroméditerranéenne marquée par un constant travail de « redéfinition et de marquage des frontièresFootnote 14 ». Malgré l’adoption d’une aire d’observation assez vaste a priori, l’approche reste avant tout centrée sur les flux migratoires reliant certains pays d’Afrique de l’Ouest – pour l’essentiel, le Cameroun, la Côte-d’Ivoire, le Burkina Faso et le Nigéria – à l’Europe du Sud. Le livre porte également un point de vue quelque peu déséquilibré sur la Méditerranée : ses rives septentrionales y sont bien davantage représentées que son littoral méridional et, plus largement, la focale demeure plus occidentale qu’orientale. Ainsi les migrations syriennes, qui concentrent l’attention médiatique portée sur les traversées méditerranéennes depuis 2015, au cœur, donc, du « spectacle de la frontièreFootnote 15 », se trouvent-elles peu évoquées dans l’ouvrage, y compris à titre de comparaison. De la même manière, Malte et l’Italie prennent ici le pas sur la Turquie, la Grèce et l’EspagneFootnote 16 en tant qu’observatoires des espaces de seuil et de transit vers l’Europe.
La démarche adoptée vise à restituer toute la complexité des parcours migratoires : ainsi du chapitre liminaire centré sur « la vie de Julienne », histoire d’une femme migrante parmi d’autres, au destin pourtant exceptionnel. Pour ce faire, l’autrice propose une analyse fine des frontières et des marges traversées et habitées de manière précaire par ces femmes en mouvement, en s’appuyant sur l’apport décisif des critical border studies Footnote 17. L’une des forces de l’ouvrage tient au recours simultané à de multiples perspectives disciplinaires qui permettent d’appréhender le phénomène migratoire dans sa globalité, s’inscrivant ainsi dans la veine des études migratoires (migration studies), devenues un véritable hotspot des sciences sociales, où se croisent sociologues, anthropologues, politistes, juristes, géographes, historiennes et historiensFootnote 18. C. Schmoll insiste sur la complexité des motivations propres aux migrantes, sur le caractère heurté de leur trajectoire, sur leur confrontation permanente aux dispositifs publics de délimitation de la frontière et de sélection des « bonnes » candidates à la migration et à l’asile. À cet effet, elle s’empare des outils de la sociologie et rappelle qu’on ne quitte jamais son pays de gaîté de cœur, et encore moins lorsque l’on se trouve dans une position d’absolue précarité : un capital économique et symbolique élémentaire s’avère indispensable avant d’envisager le départ depuis l’Afrique de l’Ouest pour l’Europe du Sud, compte tenu du climat d’incertitude qui l’accompagne. C’est aussi et surtout l’anthropologie qui nourrit la perspective de la géographe, inspirée en cela des enquêtes de terrain menées par Michel Agier et l’équipe du programme Babels sur « l’encampementFootnote 19 » des exilés, ou encore par les travaux de Carolina Kobelinsky et Didier Fassin sur les agents et les juges de l’asile et sur les étrangers « enfermés dehorsFootnote 20 ».
Ce livre se veut également une contribution à l’histoire du temps présent de la migration vers l’Europe. Il embrasse à tout le moins deux décennies de migrations féminines transméditerranéennes et se situe à la confluence d’un double courant historiographique particulièrement dynamique : d’une part, les études de genre ; de l’autre, les travaux sur les circulations et les migrations. L’héritage des travaux pionniers de Donna R. Gabaccia – sur les migrations féminines italiennes à l’époque contemporaine et à l’échelle globaleFootnote 21 – ou de ceux de Nancy L. Green – sur les immigrées d’Europe centrale à Paris et à New YorkFootnote 22 – est ainsi revendiqué dans un passage de la conclusion qui rappelle ces filiationsFootnote 23. Du réexamen de la place des femmes en mouvement à l’analyse de leur insertion dans les rapports de genre en situation de mobilité, il n’y a qu’un pas, plus récemment franchi par l’historiographie des migrations. Rappelons à cet égard la succession de ses différents âges dégagée par N. L. Green, qui montre comment, à une première phase centrée sur l’étude du « travailleur immigré », nécessairement entendu comme un homme, a succédé une deuxième période, mettant en évidence le rôle des femmes, puis une troisième intégrant la perspective du genre, avant qu’enfin on en vienne à s’intéresser à l’intime et à la sexualité en migrationFootnote 24. Si ces différentes strates, qui ne se sont pas formées au même moment des deux côtés de l’AtlantiqueFootnote 25, constituent les soubassements du livre, celui-ci accorde en réalité plus de place à la capacité d’action (agency) des femmes et à leur expérience intime de la mobilité qu’aux rapports de genre en migration, qui demeurent davantage dans l’ombre.
Inscrivant ses pas dans une telle filiation historiographique, C. Schmoll semble en revanche moins sensible aux potentiels apports de l’histoire longue des passages et migrations en Méditerranée, qui lui auraient permis d’éclairer sous un autre jour les sas de l’accueil où elle saisit ces parcours – parfois interrompus – de femmes en mouvement. C’est le cas du canal de Sicile, voie de passage la plus fréquemment empruntée par les migrants qui le parcouraient, au xixe siècle, dans le sens inverse à celui adopté aujourd’huiFootnote 26, en allant depuis la péninsule Italienne vers le MaghrebFootnote 27. L’île de Lampedusa représentait ainsi un espace de transit pour des exilés italiens désireux de rejoindre la Tunisie et l’Est algérien. De la même manière, l’attention prêtée par l’autrice à l’archipel de Malte aurait pu se nourrir des apports de l’historiographie des circulations en Méditerranée, qui a montré comment cet État insulaire avait été modelé par le fait migratoire : d’abord par l’émigration des Maltais à travers toute l’aire méditerranéenne, notamment vers la Tunisie et l’Algérie, où ils étaient fort mal considérés au xixe siècleFootnote 28, puis par l’immigration étrangère qui s’y est implantée à partir des années 1980 et qui a été considérée comme un « problème » politique durant la décennie suivante seulementFootnote 29.
Un « grand récit » à l’écoute de chuchotements ?
En prenant pour terminus a quo le « tournant humanitaro-répressif » de la fin des années 1990 et du début des années 2000, période qui correspond aussi au moment où C. Schmoll a entamé une première enquête sur les migrations africaines en ItalieFootnote 30, l’ouvrage veut contribuer à une histoire du temps présent, qui s’inscrit en réalité dans le temps long des circulations migratoires. D’emblée, la quatrième de couverture des Damnées de la mer appelle à intégrer l’histoire parcellisée et invisibilisée des femmes migrantes en Méditerranée au « grand récit » des migrations. À ce récit s’opposent les bribes d’information, les objets a priori insignifiantsFootnote 31, les chuchotements des histoires individuelles sur lesquels s’appuie l’autrice pour restituer ces parcours sinueux. Et c’est précisément là toute l’originalité de sa démarche : sans se cantonner aux archives produites par la puissance publique ou aux témoignages des acteurs de l’accueil (agents de la puissance publique, membres d’associations), C. Schmoll se met en quête du matériau épars que constituent les fragments du récit de soi en migration. Ceux-ci sont classiquement issus des entretiens réalisés par la chercheuse avec les femmes qu’elle a suivies à diverses étapes de leur parcours, lors de rendez-vous pris dans les centres d’accueil et d’hébergement par lesquels ces dernières ont transité. Seules certaines d’entre elles ont pu poursuivre de tels échanges avec la géographe une fois sorties de cette phase de contention administrative, durant leur séjour en France et en Suisse particulièrement. Or comment se dire, et comment dire la migration lorsqu’on est une femme africaine au statut précaire, dans les limites d’un entretien réalisé avec une chercheuse, européenne et blanche, libre de ses mouvements ? Consciente de cette relation dissymétrique et des limites heuristiques qu’elle engendre nécessairement, l’autrice a choisi de construire sa démarche en « laissant la parole » sans « parler à la place »Footnote 32.
Au-delà des témoignages et des confidences recueillis lors d’échanges en situation de contrainte, durant lesquels les « migrantes » tendaient parfois à répéter les récits qu’elles destinaient aux agents de l’asile pour soutenir leur demande, C. Schmoll a su saisir un autre matériau. Les bribes d’entretiens réalisés à distance, les captures d’enregistrements audio ou vidéo transmis par le biais des réseaux sociaux, forment ainsi l’autre assise documentaire de ce travail. Le livre recueille de la sorte les fruits de l’« ethnographie mobile » promue par George E. MarcusFootnote 33, attentive aux circulations humaines et non humaines, capable de se déplacer simultanément sur plusieurs terrains. Pour les femmes migrantes étudiées, l’usage des réseaux sociaux numériques participe pleinement d’une mise en scène des multiples étapes du parcours migratoire vers l’Europe. Si ces réseaux demeurent des espaces normés, où le respect d’un ensemble de codes est attendu, ils constituent néanmoins, pour les « damnées de la mer », une ressource permettant « l’affirmation de soiFootnote 34 » depuis l’étranger.
Ces parcours singuliers restituent la chair d’une expérience migratoire au féminin. On peut toutefois s’interroger sur la prévalence accordée par l’autrice aux analyses tirées d’entretiens individuels par rapport à une approche à plus petite échelle, qui aurait eu le mérite de réinscrire les parcours étudiés dans un panorama migratoire plus vaste. Les itinéraires biographiques qu’elle reconstitue avec finesse auraient par exemple gagné à être entrelacés et restitués grâce à une démarche cartographique. De ce point de vue, l’on peut regretter l’absence de cartes, qui nuit à la compréhension des migrations féminines appréhendéesFootnote 35, et amène le lecteur à se poser une question plus générale sur la méthodologie adoptée dans cet ouvrage, certes destiné à un large public. Si le recours simultané à plusieurs sciences sociales (sociologie, anthropologie, histoire) est fructueux à de nombreux égards, il conduit parfois à dissoudre une approche spatialisée des migrations de femmes en MéditerranéeFootnote 36.
Violences subies, parcours choisis
Suivre les femmes migrantes à travers la mer Méditerranée amène C. Schmoll à reconstituer des parcours individuels dans lesquels la part de contrainte – notamment celle exercée par les autorités policières et administratives des pays traversés – est spécialement forte et s’avère déterminante dans les tâtonnements, dévoiements, points d’arrêt. Mais il s’agit également d’itinéraires justifiés et imprégnés par d’omniprésentes violences de genre, difficilement restituées par la parole des migrantes elles-mêmes. Les violences conjugales, les situations d’oppression liées au fait même d’être une femme, mais aussi les viols ou la prostitution forcée sont pourtant constamment invoqués dans la description des causes du départ depuis l’Afrique de l’Ouest vers l’Europe du Sud. En réalité, c’est l’imbrication de l’intime et du politique qui se lit dans l’analyse des raisons de « l’exil » – un terme en définitive assez peu employé par l’autrice au fil des pages – de ces femmes vers l’Europe. Celles-ci partent tant pour échapper aux contraintes et aux persécutions « invisibles », dont le foyer familial est le seul témoin, que pour gagner une liberté d’action dans l’espace public.
Si ces causes enchevêtrées n’ont été que récemment prises en compte par les organisations internationales, qui parlent désormais de « flux mixtesFootnote 37 », elles caractérisent toutefois une histoire longue des migrations féminines. Le paysage de l’exil du xixe siècle est en effet riche en exemples de proscrites pour qui le départ à l’étranger a été à la fois le moyen de protester avec les piedsFootnote 38 et d’échapper à une situation de domination maritale ou familiale. Ainsi la princesse lombarde Cristina Trivulzio di Belgiojoso (1808-1871), en venant s’installer à Paris en 1831, comptait-elle aussi bien lutter contre la domination autrichienne sur la Lombardie que prendre de la distance avec un mari avec lequel elle ne s’entendait pasFootnote 39. De même, la « communeuse » parisienne Victorine Rouchy (1839-1921), en exil en Suisse après la Semaine sanglante, put échapper aux violences conjugales infligées par son premier époux, puis se remarier avec Gustave Brocher et développer de nouvelles formes d’action publiqueFootnote 40. Les violences de genre, si elles ne sont pas neuves ni spécifiques au xxie siècleFootnote 41, font néanmoins aujourd’hui l’objet d’une reconnaissance juridique internationale : la convention de Genève de 1951 ne les distinguait pas, mais, à partir des années 1990-2000, l’interprétation qui a été faite dans les pays occidentaux du critère de « l’appartenance à un certain groupe social » persécuté, au titre de son article 1-A, a permis de retenir comme motifs valables pour l’étude d’une demande d’asile les violences sexuelles et sexistes ainsi que les persécutions spécifiques liées au genreFootnote 42.
Pour autant, une telle protection juridique, complétée par celle de la Convention européenne des droits de l’hommeFootnote 43 et par les législations propres aux États qui l’ont ratifiée, n’empêche pas l’omniprésence de la violence de genre au fil de l’itinéraire des migrantes. La traversée de la Méditerranée elle-même est souvent négociée avec des passeurs qui usent de leur position pour imposer des relations sexuelles à ces femmes. Les situations de domination et d’exploitation se perpétuent ensuite, y compris dans les hotspots vers lesquels l’Union européenne s’emploie à diriger les demandeurs d’asileFootnote 44. Les violences de genre sont prolongées par une « violence douce », que vivent d’ailleurs simultanément femmes et hommes, et qui tient à la « suspension du projet migratoireFootnote 45 » au fil des dispositifs de rétention, d’éloignement et d’expulsion des migrants.
Cependant, loin d’adopter une vision misérabiliste des itinéraires féminins à travers l’espace méditerranéen, l’ouvrage veut aussi donner à voir une autre de leur facette, à l’heure où 51 % des migrants internationaux dans le monde sont, de fait, des femmes. Depuis qu’elles bénéficient d’un réexamen en histoire, les migrations féminines vers et dans l’Europe contemporaine sont souvent présentées comme traduisant une capacité d’action propre aux migrantes, aux exilées, aux immigrées. La migration a pu être décrite comme un « moment d’empowerment Footnote 46 » pour les femmes en exil, ainsi qu’en témoignent les récits de réfugiées musulmanes en Allemagne étudiés récemment par Joachim C. Häberlen dans le numéro consacré par la revue Clio à l’histoire des femmes et du genre en migrationFootnote 47. Les damnées de la mer proposent néanmoins une analyse tout en nuances de la migration et de sa potentielle dimension libératrice, faisant de la mobilité en Méditerranée un facteur d’autonomie davantage qu’une source d’émancipation réelle et systématique. Autonomie, par exemple, des femmes qui partent seules, à l’instar de Julienne, quittant son mari et son enfant laissés au Cameroun, en bravant les interdits culturels et religieux relatifs à la mobilité féminine. À cet égard, ces départs en solitaire nous renvoient à une histoire moins lointaine qu’il n’y paraît où les Européennes elles-mêmes ont dû conquérir le droit de voyager et de migrer seules. Ainsi d’Emily Lowe, explorant la Sicile au milieu du xixe siècle et s’affranchissant de l’obligation d’être accompagnée par un chaperonFootnote 48, ou encore de Flora TristanFootnote 49, partie à la recherche de son père au Pérou en 1833 avant de témoigner, dans un essai intitulé Nécessité de faire un bon accueil aux femmes étrangères (1835), des multiples difficultés rencontrées par les femmes seules en voyage et en migration, traitées en véritables pariasFootnote 50.
Si nombre de « damnées de la mer » voyagent aujourd’hui en solitaire depuis l’Afrique de l’Ouest vers l’Europe du Sud tout en s’inscrivant dans des projets migratoires éminemment collectifs, elles ne semblent pas faire l’objet des formes d’encadrement qui ont traditionnellement entouré les déplacements des migrantes. Aussi bien au xixe siècle qu’au xxe siècle, la migration des femmes était en effet corsetée par l’action de multiples comités de bienfaisance, d’associations de soutien, comprenant en leur sein une forte présence féminine, qui trouvaient des relais dans les espaces de transit : gares, ports, hébergements temporairesFootnote 51… Les femmes d’Afrique de l’Ouest étudiées par C. Schmoll, elles, partent sans chaperon et sans être entourées par ces sociétés féminines qui, sous prétexte d’aider les migrantes, les contrôlent souvent – si l’on excepte ce qu’écrit l’autrice des Nigérianes victimes de la traite qui parviennent sur les côtes italiennes et qui sont, elles, systématiquement encadrées par des souteneuses, appelées les « Mamans ». En revanche, l’ouvrage donne à voir l’établissement de formes de solidarité plus horizontales que verticales, marquées par l’affirmation d’une sororité en exil. Les formes d’entraide – entre femmes issues d’une famille élargie, entre migrantes d’une même nation ou religion, ou entre simples compagnes de voyage – se révèlent structurantes dans les parcours, et déterminantes pour leur réussite.
Espaces interstitiels et expérience de l’attente
Si Les damnées de la mer étudie le cas des femmes, le livre illustre aussi, selon une approche genrée, les relations entre hommes et femmes au prisme des mobilités. Celles-là sont étudiées non comme des trajectoires rectilignes mais davantage comme des zigzags tracés au sein d’espaces qui excèdent largement la Méditerranée. Car avant même le moment de la traversée (au centre de l’attention médiatique du côté européen), il y a les parcours effectués par les migrantes à travers leur continent d’origine. C’est donc d’abord à une aventure africaine que nous convie C. Schmoll, en donnant à voir les interactions entre femmes en exil et intermédiaires de la migration, qui se révèlent souvent être des hommes. Puis ce sont les marges de l’Europe qui sont parcourues par les migrantes et, dans le même temps, par le regard de l’autrice. L’analyse se centre sur les « non-lieuxFootnote 52 », fixés dans des espaces interstitiels, dans des zones en friche et en déprise, et s’emploie à établir une éclairante typologie des centres de rétention, du centre fermé ou semi-fermé à celui voué à l’intégration, en passant par le centre d’accueil d’urgence. Une fois arrivées en ces « non-lieux », les trajectoires de ces migrantes se trouvent sérieusement ralenties, voire définitivement arrêtées. L’autrice s’inscrit ici dans une tradition d’analyse géographique des lieux d’attente – et des formes de sélection des migrants s’y opérant – qui a inspiré, en retour, l’histoire contemporaine. Les « territoires de l’attente » font désormais l’objet d’investigations approfondies, portant aussi bien sur les migrations transatlantiquesFootnote 53 que sur les pérégrinations des exilés à travers le continent européen aux xixe et xxe sièclesFootnote 54.
S’inscrivant dans la filiation de travaux pionniers en histoire des migrations, Les damnées de la mer appelle à une approche globale de ces déplacements dans l’espace méditerranéen qui n’ont rien ni de rectiligne, ni d’inédit, ainsi que le montrent avec vigueur les recherches passées et actuelles sur l’histoire longue des itinéraires migratoires transméditerranéens. Le clin d’œil à Frantz Fanon dans le titre de l’ouvrage renvoie également à la revendication d’un engagement qui n’est pas conçu comme incompatible avec une démarche scientifiqueFootnote 55. Le livre de C. Schmoll sonne tel un appel à ouvrir les yeux sur la migration contemporaine ; il peut à cet égard être comparé à un autre titre qui a marqué le paysage éditorial français de l’année 2020, L’asile et l’exil de Karen AkokaFootnote 56. La politiste tendait elle aussi à déconstruire l’opposition binaire entre le « réfugié » et le « migrant », tout en s’affranchissant des traditionnelles frontières entre histoire, sociologie, science politique, une transgression disciplinaire de plus en plus pratiquée et revendiquée dans le champ des études migratoires. Ces deux ouvrages, au-delà de leurs apports heuristiques indéniables, l’un sur l’histoire de l’asile donné aux réfugiés dans la France du second xxe siècle, l’autre sur les migrations féminines en Méditerranée au cours des deux dernières décennies, donnent à voir, des deux côtés de la frontière, la réalité du vécu quotidien de l’asile, une notion qui a longtemps ignoré les femmes dans son application et qui, aujourd’hui, exclut au moins autant qu’elle protège.