Je dois reconnaître que présenter un livre est constamment complexe, surtout celui du Professeur Faouzi Mahfoudh, comme la prouve cette étude dans laquelle il démontre sa maîtrise de son domaine d’expertise, notamment l’archéologie, l’art et l’architecture islamique. Cet ouvrage retrace l’histoire et l’art de la Grande Mosquée de Sfax, construite il y a 1,200 ans depuis la fondation de la médina. Une édition magnifique dotée d’une couverture séduisante qui condense le sens du livre et incite les lecteurs à en découvrir davantage. Cette étude apporte une valeur significative en explorant des aspects souvent négligés dans précédentes recherches sur ce monument symbolique de la médina de Sfax. Un vaste travail de recensement très bien illustré, comprenant des photos, des plans et des coupes (86 figures) qui enrichissent excellemment le contenu et la description.
L’examen du titre et du texte révèle une compréhension détaillée de l’histoire et de l’art de ce monument, une implication et une confrontation des résultats de l’étude aux débats majeurs sur le rôle de ce bâtiment au sein de la médina de Sfax, de l’Ifrīqiya et plus largement dans le monde musulman. Dès le début, la précision est manifeste. En effet, dans 232 pages reparties en une introduction générale, sept chapitres, une conclusion générale et des annexes qui étoffent le contenu, l’auteur dépeint la progression de l’édifice depuis sa fondation au cours du temps aghlabide, sa réédification à l’époque ziride, sa restauration au cours du temps hafside et son extension à l’époque ottomane. Afin d’éclairer ce sujet de manière méthodique, l’auteur établit l’état de la question en examinant les travaux sur le monument. Il évoque toutes les recherches antérieures et actuelles dans le domaine avec une perspective d’historien-archéologue averti, vigilant et critique. Le but est simultanément de valoriser les travaux précédents, combler les lacunes, enrichir et faire une ligne de démarcation avec ces travaux pour que cette recherche soit plus efficace, plus bénéfique et plus originale. Pour atteindre cet objectif, tous les textes ont suscité l’intérêt de l’auteur, notamment ceux datant du Moyen Âge (Labidi, Bekrî, Tidjânî) et moderne (Wirthilânî, al-Wazîr al-Sarrâdj, Ibn Abî Dhiyâf). Selon lui ces travaux se distinguent par leur obscurité et même leur manque de considération pour ce monument. Cependant le Sfaxien Magdish s’est penché sur son histoire et son évolution, malheureusement sans précision, notamment en ce qui concerne les périodes éloignées. Il est particulièrement intéressant pour les détails qu’il fournit concernant les restaurations et les extensions du XVIIIe siècle. Au XIXe siècle les voyageurs européens, comme Pélissier, Guerin et Lallemand, n’ont pas manifesté d’intérêt pour le bâtiment en dehors de dénonciations élogieux et inexactes. Cette étude démontre que cette documentation demeure imprécise et ne permet pas de retracer l’évolution du monument dans sa longue durée.
L’honnêteté scientifique nécessite également la lecture des recherches récentes dédiées à ce monument. En examinant les travaux précédents sur ce thème, notamment ceux de Maçais, Creswell, Golvin, Abdelkafi, Triki, Andeljawad, Jarray et Yousfi, l’auteur a remarqué que toutes ces recherches, bien qu’elles accordent une grande importance à ce monument, ne l’ont pas considéré comme un corpus historique cohérent, en plus des lacunes et des erreurs dans sa compréhension. Ainsi, il identifie trois principales périodes de vie de la Grande Mosquée : (1) la période de fondation qui remonte à l’époque aghlabide (IXe siècle) ; (2) la période de la reconstruction totale, c’est-à-dire la période zirido-hafside, la plus longue et la plus riche (Xe–XVIe siècles) ; (3) la période ottomane au cours de laquelle la mosquée a pris son cachet définitif (XVIIIe siècle).
En respectant cette progression temporelle grâce à une analyse minutieuse, accompagnée d’une démarche diachronique basée sur les archives, les waqfs et la recherche sur le terrain, l’auteur illustre l’importance du monument comme un ensemble cohérent, par rapport aux 80 oratoires répartis partout, témoignant un dynamisme religieux de la médina. Il nous fournit des informations sur les multiples waqfs, des propriétés foncières incluant des immeubles et des boutiques dédiées à son maintien et sa pérennité depuis la période médiévale. Des nombreuses donations pieuses témoignent de l’affection des Sfaxiens pour leur mosquée en raison de « sa symbolique religieuse et pour sa belle facture qui faisait leur fierté » (40). Il ne néglige pas également de nous éclairer sur le monument en tant que centre d’éducation et de savoir, non seulement pour les étudiants Sfaxiens mais aussi ceux provenant des régions et des villes environnantes. Des savants tels que al-Lakhmî, Ali Nouri, al-Warthilânî, Ibn Battûta, etc. ont fréquenté cet endroit.
L’auteur nous détaille également l’importance capitale de la Grande Mosquée au sein de la médina, situé au carrefour de deux principaux itinéraires urbains et sa distinction par rapport aux autres villes d’Ifrīqiya du Moyen Âge. Cette centralité a suscité une véritable polémique sur la provenance de Sfax. Pour certains Sfax est considérée comme une fondation arabe, tandis que pour d’autres elle fait partie de l’ancien Taparura. Il n’hésite pas à exprimer son point de vue en se basant sur l’enseignement de l’archéologie et concluant que « tout porte à croire que Sfax est une création du IXe siècle … et un projet officiel de la dynastie aghlabide réalisé après mûre réflexion et longue étude » (59), conformément aux principes de l’urbanisme arabo-musulman. Il en découle également que la mosquée est d’origine aghlabide et a été construite en AH 235/842 par ‘Ali ibn Aslam al-Bakrî. Cependant, après un siècle et demi de vie, elle fut complètement reconstruite par l’émir ziride Abû al-Fath al-Mansûr en AH 378/988 ne gardant que la partie orientale. Dans cette recherche les tentatives de restitution attribuées aux chercheurs comme Lézine, Golvin et Triki, ne constituent que des suppositions basiques qui ne pourront pas être considérés comme définitives. L’auteur nous détaille la raison en se basant sur des sondages et des arguments d’ordre architectural tangibles, surtout au niveau du mihrâb, de la disposition des colonnes et du minaret en les mettant en parallèle avec ceux de la Mosquée de Kairouan.
Dans un long chapitre (75–164), consacré à la réédification de l’édifice sous les Zirides, l’auteur se pose d’abord la question sur le rétrécissement de l’espace et du positionnement de la nouvelle mosquée sur le côté est de la mosquée aghlabide. Il suppose qu’elle a servi pour la propagande shiite et du fait plusieurs oratoires de différents quartiers ont vu le jour et ont servi des lieux de culte pour les sunnites comme celui d’al-Lakhmî (m. 1085), Jabla (m. 1074), etc. ; ensuite, il soutient que l’essentiels de la rénovation de la Grande Mosquée se sont achevés à cette époque, en particulier la magnifique façade orientale qui a séduit les spécialistes de l’histoire de l’art musulman et ifrīqiyen, comme Marçais et Golvin, pour son organisation, son décor et sa richesse notable en inscriptions. Par ailleurs, il rectifie l’analyse de cette façade en prenant en considération les périodes ziride et hafside. Deux périodes zirides ont jeté les bases de son organisation (AH 378/988 et AH 478/1085) ; deux autres de l’époque hafside. Il porte aussi attention sur la salle de prière, observant le triomphe de l’art local, en particulier l’arc outrepassé qui se distingue des arcs de Kairouan, de Sousse ou de Mahdia. L’auteur se démarque aussi par la description du mihrâb ziride et son décor constitué de bandeau épigraphique, végétal et floral qui fut mis au jour en 1966 et qui offre des analogies évidentes avec les mihrâb de Mahdia et de Monastir, « mais c’est surtout à la qala’a de Banû Hammâd en Algérie qu’en aperçoit la parenté la plus évidente avec Sfax », dit-il (98). Il rectifie la description de Creswell qui avait pris à tort le mihrâb ottoman du XVIIIe siècle pour un monument de l’époque ziride. Il nous éclaire sur l’inscription de Hammû ibn Malîl, datée de AH 478/1085, qui met en lumière la politique édilitaire d’un prince local désirant dominer sa région et conquérir le pouvoir de Mahdia.
Dans cette recherche, les coupoles de cette mosquée sont comparées pertinemment avec celles de Kairouan, de Tunis et de Sousse. Les chapiteaux de remploi qui surmontent les colonnes supportant la base de la coupole, tout comme ses registres floral et animalier, sont bien étudiés. L’auteur établit un lien entre le décor animalier, en l’occurrence les aigles, avec la Sicile normande et confirme cette parenté avec l’église de San Martorana, construite en AH 538/1143, ou l’église de San Cataldo, construite en AH 557/1121. Cette dernière « est décorée, dans le parapet de son mur d’enceinte, par des merlons qui se rapprochent d’une manière très frappante de ceux du minaret de Sfax », dit-il (110).
L’étude de la cour et du minaret, qui constituent le second organe de la mosquée, notamment le décor aghlabide incrusté dans le minaret ziride, prouve que Sfax dépendait de l’école artistique officielle de Kairouan. Les décorateurs et les artisans de sa mosquée se sont inspirés de la Grande Mosquée de Kairouan. Ils ont puisé l’essentiel de leur répertoire ornemental, la forme générale de l’édifice et le style du minaret à trois étages. C’est « un emprunt conscient et il a une signification politique puisqu’il s’agit d’une marque de considération et d’allégeance envers les maîtres du pays et leur capitale vénérée » (124).
Par ailleurs, l’étude se distingue par son analyse et son interprétation remarquable du document le plus crucial : le bas-relief byzantin inscrit en grec, illustré par un dessin de deux paons, réemployé sur la façade orientale de la Grande Mosquée, qui ne présente aucune similitude en Ifrīqiya. Ce panneau suscite diverses interrogations liées tant à l’histoire du monument qu’à son lien avec les sphères politico-religieuses (133). Il n’a jamais fait le point. L’auteur débute en retraçant l’histoire de la découverte qui a eu lieu le 7 mai 1902 lors du nettoyage de la Grande Mosquée dirigé par Sadoux, inspecteur du Service des Antiquités. Ensuite, il examine la valeur scientifique du document en cherchant à répondre à diverses interrogations. Ces questions incluent la présentation des musulmans d’une scène animalière sans entrave dans la mosquée, son contenu symbolique et sa date, ainsi que son martelage et sa date. Non seulement ces questions témoignent du désir d’améliorer la mosquée, mais aussi du courage des premiers zirides à adopter une démarche conciliatrice tant envers leurs disciples chrétiens et surtout vis-à-vis de leurs maîtres du Caire. On peut le constater par la conception du paon et sa sens aussi bien parmi les chrétiens que les fatimides (216).
Enfin l’étude se penche sur les restaurations du monument au cours de la période des Hafsides et des Ottomans. Des noms tels que les Mnif et les Qutti ont été identifié par les inscriptions. Des constructeurs ont également contribué à la restauration du monument ; l’influence aussi de Tunis par la présence des stalactites et les œuvres qui ont abouti à l’agrandissement de la salle de prière vers l’ouest ; de plus la construction du nouveau mihrâb qui allie des aspects traditionnels et modernes issus de l’art turc de Tunisie et la rénovation des portes des galeries.
Ainsi donc, cette recherche met en lumière la valeur de ce monument emblématique en tant que patrimoine artistique de la médina de Sfax aux cours des périodes aghlabide, ziride et ottomane. Sa richesse archéologique et épigraphique remarquable constitue une synthèse de l’art religieux ifrīqiyen et oriental. Il demeure un témoignage touchant de l’architecture, de l’art et de la vie sociale, économique et politique de la ville de Sfax aux cours des périodes médiévale et moderne. En vérité, les conclusions de ce travail détaillé contribuent à enrichir ce volet dans le panorama des recherches sur l’archéologie du monde islamique durant la période médiévale et moderne, notamment sur l’archéologie islamique en Tunisie. Bref, c’est une monographie remarquable qui ne laisse personne indifférent.