Cet ouvrage est plus qu’une simple mise à jour de la première édition parue en 2021 sous le titre Le cerveau pense-t-il au masculin ?, il l’enrichit de contenus inédits.
Qu’il y ait encore à dire sur le langage inclusif n’est pas chose surprenante car, comme les auteur.e.s l’indiquent d’emblée, il ne laisse personne indifférent, suscitant toujours de nombreux débats passionnés bien que parfois à court d’arguments éclairés. Le but du livre est donc de palier à ce manque en donnant au grand public accès aux études les plus récentes sur le sujet. Plus encore, des activités ludiques sont proposées systématiquement aux lectrices et lecteurs les invitant à vérifier la véracité des arguments avancés. Cet ouvrage se veut clairement d’éduquer. Les résumés des points clés en fin de chaque chapitre facilitent la rétention du contenu et les solutions proposées en fin de livre encouragent l’usage plus extensif d’une langue inclusive.
Onze chapitres qui ensemble tentent de répondre aux questions actuelles les plus pressantes, non seulement sur ce qu’est le langage inclusif mais, parmi les questions les plus innovatrices, ils posent celles-ci : pourquoi existe-t-il ? ; quels sont les arguments des personnes qui militent farouchement pour et ceux des personnes qui militent tout aussi farouchement contre ? ; les filles et femmes peuvent-elles se projeter dans un métier présenté au masculin ? La liste est longue.
L’argument clé tout au long du livre est que l’androcentrisme qui émane et nourrit nos pratiques quotidiennes du langage nous amène à voir le monde au travers d’un prisme largement masculin. Pour se débarrasser de cet androcentrisme il faudrait repenser les liens inconscients que l’on fait entre le langage et notre vision du monde. Pour ce faire, le deuxième chapitre (Le langage, maître de notre pensée) introduit les lectrices et lecteurs à la théorie de relativité linguistique de Sapir et Whorf, théorie controversée mais non moins toujours d’actualité et utile si nuancée. Ce qu’en retiennent les auteur.e.s c’est que ‘les mots qui existent dans une langue vont inévitablement attirer notre attention vers certaines propriétés du monde’ (p. 19), occultant donc ce qui n’est pas dit et influençant de fait non seulement notre manière de penser mais aussi de nous comporter.
Une belle métaphore dans le troisième chapitre (Ces catégories qui nous collent à la peau) nous invite à imaginer notre cerveau plein d’ampoules qui s’allumeraient à l’énoncé de mots ou d’idées connues et de ce qui leur sont associées. Si certaines ampoules sont souvent sollicitées elles auront tendance à rester tout le temps un peu allumées. De là nous vient une explication pour les stéréotypes de genre… Chapitre quatre (Un temps pour se taire et un temps pour parler) conteste, études à l’appui, le stéréotype selon lequel les femmes parleraient plus que les hommes. Les hommes parlent non seulement plus que les femmes, ils les interrompent aussi plus souvent qu’ils n’interrompent d’autres hommes pour affirmer leur autorité.
Comme le démontre chapitre cinq (Eve et Adam n’existe pas) l’ordre des mots, en particulier dans les binômes courants, renforce l’androcentrisme dans le langage quotidien en plaçant l’homme majoritairement en première place. Par exemple, ‘mari et femme’, ou ‘Adam et Eve’ inversés sonneraient bizarrement : ‘femme et mari’ et ‘Eve et Adam’ n’allumant pas d’ampoules aussi rapidement dans nos cerveaux faute de les reconnaitre comme expressions coutumières.
Il faut attendre les sixième et septième chapitres pour que la question du genre grammatical soit abordé, et ce n’est pas surprenant car le livre ne cherche pas à répéter ce qui a déjà été largement couvert dans d’autres ouvrages. Dans ces chapitres-là intitulés respectivement Le genre grammatical, un casse-tête pour notre cerveau et L’interprétation du masculin : les premières études scientifiques, l’accent est mis sur l’impact des catégories grammaticales de genre sur notre vision du monde. A retenir, notre cerveau ne gère que difficilement le sens soi-disant neutre de la forme masculine en français. L’interprétation du masculin neutre ne produit donc pas l’effet de neutralité prétendu. Ce qui est dit au masculin est perçu largement comme masculin.
Chapitre huit (L’interprétation du masculin : les avancées récentes) nous en dit plus sur la problématique que pose le masculin qui se veut générique. L’association masculin = homme est loin de disparaitre. Les études citées dans ce chapitre démontrent clairement que les stéréotypes de genre et la forme grammaticale masculine déforment l’appréhension des métiers, inclus pour la génération actuelle. Bonne nouvelle : l’usage de doublets peut contrecarrer les stéréotypes et donc aider les femmes à se sentir plus incluses.
Chapitre neuf nous amène en fin de parcours mais sans lâcher tout à fait prise comme le suggère le titre : Et maintenant, on fait quoi ? Le but de l’ouvrage étant de faire progresser l’usage du langage inclusif, il est important de commencer par noter les différences d’opinion à son égard. Les auteur.e.s invitent d’ailleurs les lectrices et lecteurs qui ne favorisent pas son usage à outrepasser les outils qui sont ensuite proposés pour démasculiniser la langue, tels que : ‘la reformulation dégenrée’, ‘la substitution par le groupe’, ‘les termes épicènes’ et ‘l’adressage direct’ pour ce qui concerne la neutralisation. Comme outils de reféminisation sont proposés : ‘les doublets’, en repensant entre autres l’ordre de mention etc… Somme toute des outils pour promouvoir un ‘langage non exclusif’ plutôt qu’un ‘langage inclusif’. La petite nuance n’est pas anodine. Ce qui compte c’est de ne plus exclure les femmes et toutes autres personnes qui ne se reconnaissent pas dans un système langagier binaire et masculiniste.
On penserait avoir couvert très largement et richement l’essentiel sur le langage inclusif et pourtant chapitre dix retient l’attention en posant cette question en guise de titre Mais pourquoi tant de haine ? Les réponses à cette question sont multiples, les auteur.e.s ne cherchant pas à condamner qui que ce soit mais à comprendre. Points clés : refus du bouleversement des valeurs traditionnelles et de la notion que la langue devrait refléter les changements de société, acceptance de l’androcentrisme et d’un système inégalitaire et manque de connaissance sur l’histoire du français et du langage inclusif.
En conclusion, dernier rappel du livre est que toute société qui se veut non-exclusive des femmes et de formes plurielles d’expression du genre se doit de démasculiniser le langage au quotidien. Car, comme l’ont démontré quarante années de recherche, notre cerveau n’est tout simplement pas capable de considérer neutre ce qui dit au masculin. C’est ainsi !