Les étudiants de premier cycle universitaire auront toujours besoin de bons ouvrages de référence dans lesquels ils pourront trouver toutes les définitions des concepts ou courants de pensée que leurs professeurs ne veulent pas toujours leur fournir; c’est la promesse du livre Essential Concepts in Sociology, qui n’est pas un dictionnaire en tant que tel, mais une série d’exposés théoriques. Cofondateur des Éditions Polity Press, auteur prolifique et professeur émérite, Anthony Giddens est passé maître dans la conception de tels ouvrages généraux (voir Giddens, Reference Giddens2009), largement appréciés par les éditeurs, les enseignants, les débutants et les bibliothécaires, mais parfois dédaignés par certains chercheurs de pointe, précisément parce que de tels outils pédagogiques ne constituent pas des recherches de pointe. L’analyse qui suit portera spécifiquement sur les dimensions philosophiques de ce livre, et celles-ci sont nombreuses, représentant environ le quart du texte.
Comme le titre le laisse entendre, ce guide fonctionne à partir de conceptualisations, c’est-à-dire la définition et l’élaboration des termes retenus, qui sont expliqués, situés, délimités et contextualisés (p. 2). On peut affirmer qu’une bonne définition doit au moins indiquer ce à quoi correspond un terme choisi, mais aussi ce qu’il n’est pas; c’est ainsi que l’on peut délimiter et cerner son action, son utilité, sa pertinence pour nommer des idées ou appliquer tel concept selon les contextes. En tout, les coauteurs ont retenu et défini une soixantaine de concepts incluant la rationalisation, le risque, la religion ou encore la démocratie.
En bons pédagogues, Giddens et Sutton ne complexifient pas outre-mesure les concepts énoncés, mais ils les illustrent généreusement, en deux ou trois pages, à partir d’exemples judicieux et en comparant l’optique de différents penseurs qui ont contribué à les forger : c’est la force du présent ouvrage. Ainsi, à propos du concept de postmodernité, les conceptions de Jean-François Lyotard, Jean Baudrillard et Fredric Jameson, puis les critiques d’Alex Callinicos et de Jim McGuigan sont successivement mentionnées afin d’illustrer des visions divergentes d’un même concept. Contrairement à un dictionnaire ou à une encyclopédie, les notices ne sont pas organisées par ordre alphabétique, mais plutôt de façon thématique, en dix sections, mais sans conclusion. Celles-ci s’intitulent, par exemple, «Penser sociologiquement», «Faire de la sociologie», et ainsi de suite jusqu’à la sociologie politique.
Essential Concepts in Sociology débute par une présentation de quelques grands paradigmes qui sous-tendent notre appréhension du monde en ce début du XXIe siècle, en attirant d’abord l’attention du lecteur sur quatre dimensions : les discours comme unités de compréhension de la société (p. 5), la globalisation qui abolit les frontières géographiques et unifie des populations pourtant disparates (p. 7), la modernité qui, du milieu du XVIIIe siècle jusqu’aux années 1980, a promu «la sécularisation, la rationalisation, la démocratie, l’individualisation et la science» (p. 10), et enfin la postmodernité, dont la définition reste ici plus floue et brièvement caractérisée par la perte de repères et de délimitations (p. 13-15). Le chercheur en philosophie reconnaîtra dans ces paradigmes sociologiques beaucoup d’éléments familiers dérivés des écrits de Michel Foucault et de penseurs proches des humanités (Jean-Jacques Rousseau, Karl Marx, Jean Baudrillard).
Parmi les concepts retenus qui se rapprochent de la philosophie, retenons dans la septième section les notices «culture» et «idéologies» (p. 135). La définition de la culture paraîtra ancrée dans la tradition sociologique, mais pourra également convenir aux philosophes et aux anthropologues : «les styles de vie, incluant les savoirs, pratiques [«customs»], normes, lois et croyances qui caractérisent une société en particulier ou un groupe social» (p. 135). À cette définition concise qui a le mérite d’être claire, j’aurais ajouté la dimension temporelle, car les cultures changent au fil du temps, et j’aurais inclus dans l’énumération qui précède les productions artistiques et littéraires, même si on croit souvent que cette inclusion va toujours de soi. Or, en réalité, la culture ne doit pas se confondre avec les arts, car la première résulte de l’ensemble des expressions artistiques et de leur diffusion, notamment par le processus d’institutionnalisation qui légitimise certains artistes — et pas d’autres — par le biais des médias, des critiques spécialisés, des galeries d’art et des musées. Plus loin, le même ancrage philosophique sert pour définir les idéologies; Giddens et Sutton se réfèrent judicieusement à Marx et Mannheim : «les idées du sens commun et les croyances largement répandues dans une société qui servent, souvent indirectement, les intérêts des groupes dominants et légitiment leur position» (p. 141). La définition de l’identité, si elle n’insiste pas suffisamment sur la distinction indispensable entre la constitution de l’identité individuelle (psychologique) et l’identité collective (ou de groupe), fournit néanmoins un exercice de conceptualisation très utile, en introduisant la dimension du Soi telle qu’élaborée par le philosophe américain George Herbert Mead, et en considérant aussi les travaux d’Erving Goffman sur les stigmates visibles de certaines personnes handicapées, par opposition aux handicaps non-perceptibles (p. 138-139). Les apports de cette septième section portant sur des thèmes répandus comme la culture, l’identité sociale, l’interaction et la communication sont les plus instructifs de tout ce livre et justifieraient à eux seuls que l’on impose cette lecture à des étudiants en philosophie, à condition qu’ils soient déjà familiers avec la langue anglaise.
Comme pour tout ouvrage de synthèse dans une discipline donnée, on présume que les auteurs ont opéré des choix quant aux termes retenus et aux théoriciens qui sont convoqués et cités; ainsi, le nom d’Anthony Giddens, coauteur du présent ouvrage, y est abondamment cité (pp. 2, 12, 13, 23, 25, 26, 36, 39, 58 et 61). Il apparaît plus souvent que… Pierre Bourdieu, qui restera pourtant le sociologue le plus important — et le plus cité — des cinquante dernières années (pp. 25, 26, 136, 138)!
Indéniablement, et en dépit des bémols qui précèdent, Essential Concepts in Sociology est un livre utile, clair et bien organisé; c’était le cas de la première édition qui n’est pas significativement différente de la seconde. L’étudiant en philosophie ou en sciences humaines se demandera peut-être s’il devrait lire ce livre en dépit du fait que les coauteurs ciblent clairement un lectorat du domaine des sciences de la société; on serait tenté de répondre par l’affirmative, ou du moins de conseiller à tout étudiant de se procurer dès sa première année un dictionnaire de ce type dans son domaine d’études, qui sera de loin supérieur et plus approfondi que bien des sites Internet. Évidemment, ce livre de Giddens et Sutton n’est pas encore traduit en français (il est à souhaiter qu’une telle traduction soit entreprise); le lecteur francophone pourra trouver ailleurs des équivalents du même ordre dans la langue de Molière, par exemple le Dictionnaire de sociologie dirigé par Pierre Ansart et André Akoun (Reference Ansart and Akoun1999), qui n’a pas pris une ride, ou encore le Dictionnaire de philosophie paru aux Éditions Armand Colin (Baraquin et al., dir., 2011). L’ultime référence en termes de dictionnaire encyclopédique, toutes disciplines confondues, demeure Les notions philosophiques, publié aux Presses universitaires de France (Auroux, dir., Reference Auroux1990).