Dès l’introduction de son ouvrage, version remaniée d’une thèse de doctorat soutenue en 2020, Juliette Deloye explicite le titre du livre et précise son objet : il ne s’agit pas de proposer une énième histoire du département des Affaires étrangères, mais plutôt d’observer le « processus d’institution du ministère par l’écrit » (p. 26) entre la fin du règne de Louis XIV et la fin de la Restauration. À rebours d’une tradition historiographique qui définit l’institution « en tant que réalité juridico-politique productrice d’archives » (p. 15) et tend à naturaliser les catégories créées par l’État, le livre de J. Deloye vise à historiciser celles-ci par une relecture attentive des sources (lois, règlements, états des bureaux, dossiers de carrière) ayant fixé les normes administratives et façonné les relations entre agents du ministère. La réflexion, nourrie par la lecture des classiques de la sociologie politique (Max Weber, Pierre Bourdieu, Mary DouglasFootnote 1), débouche sur une proposition méthodologique originale empruntant à la sociologie, à l’histoire des pratiques de l’écrit et à la microhistoire.
Les « écritures du ministère » se répartissent en trois grandes catégories qui déterminent le plan de l’ouvrage : archives, histoire et littérature. En décrivant une série de « microsituations localisées » (p. 27), J. Deloye entend mettre au jour les « régimes de production » (p. 21) de ces pratiques d’écriture et des discours qui les accompagnent. Les six chapitres qui constituent cet ouvrage sont autant d’études de cas centrées sur un type d’écrits : les lettres officielles et privées rédigées par le secrétaire d’ambassadeur Louis de Beer, les règlements du ministère, les histoires produites au dépôt des Affaires étrangères, les projets d’établissement d’une école diplomatique, les écrits relatifs aux mémoires de Saint-Simon conservés dans le dépôt des Affaires étrangères, enfin, les écrits d’agents officiels et informels de la diplomatie ayant utilisé la « littérature » comme moyen d’action. Tous ces écrits ont été produits, conservés ou mobilisés par des agents du ministère qui ont cherché par ce moyen à renforcer leur pouvoir et leur réputation en son sein : on reconnaît ici le paradigme de « l’écriture comme action » développé par le Groupe de recherches interdisciplinaires sur l’histoire du littéraire (Grihl)Footnote 2, auquel J. Deloye participe depuis une dizaine d’années.
Première et principale catégorie d’écritures du ministère, les archives ne sont pas considérées ici comme le reflet fidèle de l’activité de l’institution, mais bien comme le lieu d’élaboration de pratiques administratives et de discours historiographiques. Dans cette mesure, la création du dépôt des archives des Affaires étrangères et son installation au Louvre (1710) représentent à la fois le point de départ et la borne chronologique inférieure de l’étude. Le dépôt a joué un rôle central dans le processus d’institutionnalisation et de bureaucratisation des Affaires étrangères sous l’Ancien Régime, et dans les décennies postérieures. Dès la fin du règne de Louis XIV, ses fonctions recouvrent la conservation et le classement des papiers résultant de l’activité diplomatique, en particulier la correspondance politique avec les postes à l’étranger, le recouvrement des papiers des anciens agents, la rédaction des mémoires historiques, la formation du personnel ou encore les recherches ponctuelles effectuées à la demande du ministre.
Les archives du personnel, composées de règlements, de listes d’employés et de dossiers de carrière, sont quant à elles une source essentielle pour l’histoire sociale des agents du ministère. Toutefois, cette documentation ne permet d’identifier que les individus effectivement employés par l’institution, laissant dans l’ombre ceux qui travaillent sans statut officiel, à l’image des secrétaires particuliers placés dans l’entourage domestique des ambassadeurs. Dans le premier chapitre, J. Deloye s’intéresse à l’un de ces personnages, un Alsacien nommé Louis de Beer (1777-1823) qui fut secrétaire personnel de l’ambassadeur Charles Alquier à Munich, Madrid et Naples entre 1798 et 1806. Les tâches réalisées par Beer pour son patron s’inscrivent dans un rapport domestique et ne font l’objet d’aucune reconnaissance ni d’aucune rémunération par l’institution, de telle sorte que son nom est absent des archives du personnel. Pourtant, Beer a laissé des traces de son travail d’écriture dans les archives du ministère, puisqu’il a rédigé ou copié (à défaut de les signer) de nombreuses dépêches aujourd’hui réunies dans les volumes de correspondance politique aux Archives diplomatiques. Cet « archivage de la main » (p. 33) ne se révèle qu’à condition de pouvoir reconnaître la graphie du scripteur : c’était assurément le cas de J. Deloye, qui avait déjà exploité et partiellement édité la correspondance familiale de Beer conservée aux archives départementales du Haut-RhinFootnote 3. Dans les lettres adressées à son père, Beer exprime d’ailleurs son insatisfaction professionnelle et ses espoirs de promotion déçus. La correspondance privée est le lieu où s’archive le rapport à l’institution à l’extérieur de celle-ci ; malgré un certain désenchantement, le secrétaire épouse les normes de l’institution, comme le prouve la conservation dans ses papiers personnels d’un dossier de carrière qu’il a lui-même confectionné. L’exemple de Beer suggère que la professionnalisation de la carrière diplomatique, généralement attribuée à l’œuvre du Consulat et de l’Empire, n’a pas fait disparaître le modèle domestique hérité de l’Ancien RégimeFootnote 4. En mettant en évidence l’importance des relations de confiance, de fidélité et de patronage au cœur du fonctionnement du ministère de part et d’autre de la césure révolutionnaire, J. Deloye en est conduite à critiquer le récit conventionnel de la modernisation de l’État et de la rationalité bureaucratique, qui voudrait que l’institution soit toujours organisée conformément aux règles qu’elle édicte.
Le deuxième chapitre est justement consacré aux règlements et autres projets d’organisation du ministère, aujourd’hui conservés dans la série des archives du personnel. À cet égard, les commis Nicolas-Louis Le Dran (1687-1774) et Maurice d’Hauterive (1754-1830) apparaissent comme des figures centrales de l’institution du ministère des Affaires étrangères et du corps diplomatique. Au cours de sa longue carrière, d’abord comme commis au bureau de la correspondance politique (1799-1807) puis comme garde du dépôt des archives (1807-1830), Hauterive a rédigé plusieurs règlements, états des bureaux et projets de réforme par lesquels il a cherché à établir sa réputation auprès des ministres et des employés. J. Deloye voit dans cette activité d’écriture une action politique par laquelle Hauterive exprime son ralliement aux gouvernements successifs dans un contexte marqué par la succession rapide des régimes. Loin d’être « un pur produit de la machine bureaucratique », le règlement s’inscrit donc dans un « rapport social » de confiance et de fidélité (p. 89). Hauterive ne se contente pas d’écrire des textes officiels : il les réunit, les archive et en favorise ainsi la publication manuscrite à destination des agents du ministère. On lui doit en effet la confection de deux volumes intitulés Organisation et règlements du ministère des Affaires étrangères, couvrant respectivement les années 1715-1806 et 1808-1844. Ce faisant, Hauterive met en valeur son propre travail mais aussi celui de son lointain prédécesseur Louis-Nicolas Le Dran, premier commis en charge du dépôt des Affaires étrangères de 1711 à 1762.
Entre 1710 et 1830, le dépôt des archives conserve non seulement le savoir administratif du ministère, mais aussi son savoir historiographique. Dès l’origine du dépôt, l’écriture de l’histoire du ministère fait partie des fonctions que s’attribuent les gardes du dépôt en complément de leurs tâches proprement archivistiques, ce qui ne va pas sans créer des conflits avec leur hiérarchie et les autres bureaux. En lutte pour affirmer leur identité historienne au sein de l’institution, les commis doivent aussi compter dès le début du xviiie siècle sur la concurrence extérieure d’historiens « professionnels » que sont les historiographes du roi et les historiographes de France. Appointés par le Secrétariat d’État (puis ministère) des Affaires étrangères pour dépouiller les documents originaux conservés au dépôt et en extraire le matériau d’ouvrages historiques, ces derniers sont contraints de négocier une autorisation de consultation avec les commis, qui tiennent à conserver leur privilège d’accès aux sources. Ces enjeux se révèlent dans le sort réservé aux célèbres Mémoires de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, après leur entrée au dépôt en 1760. Tandis que les commis veulent en limiter l’accès aux seuls agents du ministère, les ministres (Choiseul en tête) autorisent des historiens extérieurs au dépôt à les consulter et favorisent leur circulation manuscrite et imprimée. Comme le résume bien J. Deloye, « la lutte pour l’écriture de l’histoire au ministère des Affaires étrangères se joue dans l’accès aux sources, la diversité des modes de rémunérations et des statuts et, enfin, dans l’investissement d’un public extérieur à l’institution » (p. 143). On peut distinguer trois massifs documentaires à l’intérieur de la production historienne du dépôt : les histoires du dépôt, les histoires des traités et des négociations, les histoires des règnes. La première catégorie forme « un corpus autoréférentiel au sein duquel les commis ont écrit leur propre histoire » (p. 123), selon une pratique inaugurée par Le Dran en 1720 et reprise par ses successeurs jusqu’à Hauterive au début du xixe siècle. Les histoires du dépôt sont généralement produites peu de temps après la nomination d’un nouveau ministre, auquel elles sont adressées. Autoréférentialité et inscription dans un rapport de pouvoir sont deux traits saillants des pratiques historiennes au ministère des Affaires étrangères.
Ce constat s’applique aux projets d’école diplomatique analysés au chapitre 4. Rédigés par Hauterive entre 1800 et 1823, ils s’inspirent de l’expérience lointaine de l’Académie politique (1712-1719) fondée par le marquis de Torcy, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, avec le double objectif de former de jeunes hommes à la négociation et de créer une carrière diplomatique régulière. L’enseignement de l’histoire occupait une place centrale dans le programme d’études de l’Académie, raison pour laquelle celle-ci était adossée au dépôt des archives et placée sous la direction de son garde Yves de Saint-Prest. Pour rédiger ses projets d’établissement d’une classe d’élèves-diplomates, Hauterive a effectué un véritable travail d’historien en compilant la documentation conservée dans les archives des Affaires étrangères. Mais loin de représenter un travail d’érudition historique, ces écrits apparaissent surtout comme un moyen pour Hauterive de rechercher la faveur des ministres : dans cette mesure, ils « procèdent de la même logique d’entretien d’une relation de fidélité, de confiance, de volonté d’organiser le ministère qui présidait à la rédaction des règlements ou des histoires du dépôt. » (p. 186). En parallèle, Hauterive entreprend aussi la rédaction et la publication de manuels de conseils aux élèves, ce qui lui permet de revendiquer le double statut de professeur et d’auteur, quand bien même ces activités ne sont pas associées à sa fonction dans les règlements. Cet exemple illustre une des thèses centrales du livre, à savoir que les actions d’écriture participent autant à l’institutionnalisation du ministère qu’à la fabrication des identités sociales des scripteurs.
La revendication du statut d’auteur renvoie aussi, dans certaines situations, au phénomène de « littérarisation » défini par J. Deloye comme la valorisation esthétique d’un écrit associée à la valorisation sociale de son auteur. La troisième partie du livre observe les effets de la littérature sur des écrits produits et/ou conservés au ministère au cours des xviiie et xixe siècles. Le chapitre 5 s’intéresse aux diverses manipulations des papiers de Saint-Simon depuis leur entrée au dépôt en 1760 jusqu’à leur restitution aux héritiers du duc en 1829 et développe l’hypothèse selon laquelle la circulation des mémoires au-dehors du dépôt a contribué à leur transformation en (chef-d’)œuvre littéraire. Ce statut a fini par transcender les autres statuts du texte (archive ou témoignage historique sur le règne de Louis XIV). C’est au sein du ministère des Affaires étrangères que les mémoires sont « passés à la littérature » (p. 253) et sont devenus les Mémoires de Saint-Simon. Cette littérarisation a eu des effets retour sur les pratiques d’écriture des agents du ministère, à l’image d’un Hauterive qui, au début du xixe siècle, rédige un journal où il rend compte à la première personne de son travail au ministère.
Prolongeant l’analyse des « usages de la littérature comme pratique sociale et forme d’action dans le monde » (p. 257), le chapitre 6 interroge la figure de l’écrivain-diplomate à travers l’exemple d’un autre mémorialiste célèbre, François-René de Chateaubriand. En mai 1803, peu de temps après la publication du Génie du christianisme (1802), Chateaubriand est nommé secrétaire d’ambassade à Rome auprès du cardinal Fesch, oncle de Bonaparte. Cette nomination imposée par le ministre Talleyrand vient perturber le fonctionnement domestique de l’ambassade romaine. En étudiant les écrits des individus affectés par cette décision, J. Deloye montre que l’association entre diplomatie et littérature est mobilisée et commentée, parfois négativement, dans le milieu diplomatique français au début du xixe siècle. Que Chateaubriand ait déjà obtenu une reconnaissance comme écrivain tend ainsi à éveiller les doutes des diplomates de carrière quant à ses compétences de secrétaire d’ambassade. Là encore, leurs pratiques d’écriture sont réductibles à des actions politiques par lesquelles des individus défendent leur position et celle de leurs protégés au sein de l’institution. Pour Chateaubriand, au contraire, la nomination au poste de secrétaire est une source de profonde insatisfaction. Cette situation le rapproche paradoxalement de Beer, qui occupe à la même époque le poste de secrétaire particulier de l’ambassadeur Alquier à Naples. Malgré leurs différences d’origine sociale et de situation professionnelle, les deux hommes ont en commun d’avoir interrogé leur condition de secrétaire dans des écrits « empreints de littérature » (p. 267). L’expression de l’insatisfaction est pour eux un moyen de solliciter l’aide de leurs protecteurs. La littérature n’est donc pas l’apanage des seuls écrivains reconnus comme tels, mais est partagée par des « usagers ordinaires » qui, à l’image de Beer et Hauterive, « agissent quotidiennement, socialement, politiquement, voire diplomatiquement au moyen de la littérature pour façonner l’institution du ministère des Affaires étrangères ou leur rapport à elle » (p. 298).
En alliant une solide armature théorique à une grande finesse d’analyse, J. Deloye réussit le pari de renouveler l’histoire d’une institution en sortant des sentiers battus de l’histoire institutionnelle et de l’approche prosopographique. Le parti pris méthodologique de l’ouvrage, celui d’interroger l’histoire du ministère « par morceaux » (p. 21) selon une démarche inspirée de la microhistoire, a le mérite de révéler les rouages informels de l’institution – la faveur, la confiance, la fidélité, le lien domestique, le travail informel – qu’une longue tradition historiographique inaugurée sous l’Ancien Régime a eu tendance à éluder en imposant le récit de la modernisation de l’État et de la rationalité bureaucratique. Ce récit a été promu par les agents du ministère eux-mêmes et a donné naissance à des catégories inscrites dans les pratiques administratives et archivistiques de l’institution. J. Deloye a raison de dénoncer les « pièges » et les silences de ce récit, mais, en voulant déconstruire la théorie wébérienne de l’État, n’est-elle pas conduite à en minorer la portée heuristique ? Il est par exemple dommage que l’introduction du concept de « bureaucratisation » (p. 17) ne soit pas l’occasion de présenter la mise en place des différents bureaux et l’organigramme du ministère, autrement dit sa façade formelle ou officielle. Cette remarque s’applique en particulier au dépôt des archives, dont on a du mal à cerner la composition exacte alors même que les archives de son personnel ont été conservées. Dans le même ordre d’idées, on peut regretter que l’ouvrage ne comporte pas un index des noms propres indiquant pour chaque personnage les fonctions qu’il a occupées au sein du ministère. Ces menues critiques n’enlèvent rien à l’intérêt et à la portée d’un ouvrage dont la méthodologie novatrice devrait à l’avenir servir de modèle pour des études consacrées à d’autres institutions modernes ou contemporaines.