L’histoire économique et financière des impérialismes européens en Égypte à la fin du xixe et au début du xxe siècle connaît depuis quelques années un renouvellement notableFootnote 1. En revanche, l’histoire des savoirs financiers élaborés avant et pendant l’occupation britannique de l’Égypte (1882-1922) n’a été éclairée que récemment grâce au livre de Malak Labib, Recenser l’Égypte, issu de la thèse qu’elle a soutenue en 2015 à l’université d’Aix-Marseille.
Dans ce travail, M. Labib retrace l’histoire de la dette publique égyptienne au prisme de celle de la quantification, pour mettre en évidence les spécificités locales et les rapports de force impériaux qui ont présidé à la construction de l’outil statistique en Égypte au xixe siècle. Son objet est la confection de la statistique financière, fiscale, budgétaire et de la comptabilité gouvernementale ; il exclut les recensements de population et autres travaux démographiques. M. Labib s’est appuyée sur une grande variété d’archives, notamment des archives fiscales, des enquêtes, des sources diplomatiques ou de presse, conservées à Londres, Paris et au Caire.
Recenser l’Égypte nuance une historiographie de la production statistique en contexte colonial qui a eu tendance à étudier l’outil statistique principalement comme un instrument de gouvernementalité colonialeFootnote 2. Souvent utilisée comme une « catégorie englobante » (p. 11), la domination coloniale est ici analysée dans ses relations avec l’hétérogénéité des techniques et des savoirs développés en Égypte depuis le début du xixe siècle. Dans le dernier quart du siècle, l’endettement sévère de l’Égypte envers des créanciers européens pose la question des modalités du règlement de la dette et suscite d’importants débats techniques autour de la production du chiffre. Ces débats font l’objet de rivalités impériales entre Européens, mais ils engagent aussi les nationalistes égyptiens.
La première mission financière est conduite par le Britannique Stephen Cave en 1875 dans le but de recenser les ressources du pays pour le paiement de la dette. Elle rencontre toutefois de nombreuses difficultés. Le khédive Ismāʿīl restreignant l’accès à l’information financière, les Britanniques mobilisent des réseaux de diplomates et de banquiers aux intérêts divergents, qui ne prodiguent que des renseignements à la fiabilité controversée. En 1876, deux institutions sont créées qui échouent rapidement à garantir le paiement de la dette : une caisse de la dette publique et un département du contrôle sous direction britannique.
Le rapport de la mission Cave prévoit également un plan d’unification et de consolidation des dettes de l’État et des dettes privées. À la dette publique s’ajoutent en effet celles du domaine privé de la famille khédiviale, les dāʾira-s, conçues initialement pour contourner l’autorisation d’endettement que l’Égypte doit obtenir de l’Empire ottoman. Or, ce montage financier fait planer une incertitude sur le montant exact de la dette. Les dāʾira-s sont finalement exclues du compromis établi par la mission Goschen-Joubert en 1876 pour la consolidation des dettes. De même, l’estimation des revenus de l’État égyptien fait débat : ils sont dits surestimés par le khédive, tandis que les commissaires de la dette accusent le gouvernement égyptien de détourner les fonds qui devaient être reversés aux créanciers. Faute d’un système financier lisible et régulier, les créanciers réunis au sein de la Commission supérieure d’enquête sur les finances de l’Égypte (CSEFE) en 1878 ne parviennent pas à établir un plan financier.
Ce diagnostic de désordre comptable pousse à la politisation de la question. La commission préconise ainsi une réforme radicale de l’État égyptien pour garantir le remboursement, une préconisation qui ouvre la voie à la prise en main des principaux rouages administratifs par les Britanniques. Cependant, le projet de réorganisation comptable qui constitue le cœur de la réforme administrative fait l’objet de rivalités impériales entre Français et Britanniques. La réforme adoptée suit finalement le modèle britannique, mais M. Labib nuance son ampleur en soulignant le fait que les pratiques nouvelles s’hybrident avec des pratiques existantes. Pour elle, la réforme consiste surtout en le placement, autour de 1878, de hauts fonctionnaires européens aux postes les plus importants de l’administration financière pour tenter de centraliser, sans grand succès, la comptabilité.
La négociation de la dette ne se résume pas à un rapport de force entre puissances impériales et fait aussi l’objet de débats au sein des élites égyptiennes. M. Labib, dans la lignée d’Adam MestyanFootnote 3, propose ici une relecture intéressante du rôle du Majlis shūrā al-nuwwāb, une chambre des délégués qui a longtemps été décrite comme jouant un rôle mineur. Établie en 1866, elle est composée de notables provinciaux et constitue pour l’historienne un lieu central dans l’émergence de pratiques de consultation (shūrā) politique en Égypte, alors que l’Empire ottoman connaît sa première expérience constitutionnelle en 1876. C’est ainsi cette chambre qui vote en 1871, et à nouveau en 1876, une loi proposée par le gouvernement, la muqābala, qui permet un paiement anticipé de l’impôt foncier pour liquider la dette flottante. Engagé dans la recherche de solutions concrètes pour le règlement de la dette, le Majlis est écarté du gouvernement à mesure qu’il devient le relais des oppositions au contrôle croissant des Français et des Britanniques de l’administration égyptienne. M. Labib montre donc ici comment la question budgétaire devient le catalyseur d’une revendication nationale et constitutionnelle naissante.
Malgré les oppositions, l’occupation formelle du pays par les Britanniques à partir de 1882 permet de donner une plus grande ampleur aux réformes pour le règlement de la dette. Les autorités d’occupation s’attellent notamment à la standardisation des monnaies, poids et mesures, dans une rhétorique d’équité et de justice. L’apport majeur de M. Labib sur ce sujet est de montrer en quoi ces réformes s’inscrivent dans une continuité précoloniale. Ainsi, en remplacement d’un système reposant sur une multiplicité de monnaies aux cours très variables, l’adoption de l’étalon-or, formalisée en 1884, est facilitée par l’intégration de l’Égypte, depuis plusieurs décennies, à une économie mondiale. De même, M. Labib démontre que la réforme des poids et mesures s’inscrit dans une longue série de tentatives de standardisation, qui commencent par les opérations cadastrales menées sous Muḥammad ʿAlī pour unifier les mesures agraires. L’insertion de l’Égypte dans des arènes internationales de réflexion sur la standardisation, telles que les expositions universelles, le comité spécial sur les poids et mesures, ou la commission du mètre, renforce cette dynamique. Le ministre égyptien du commerce entreprend ainsi dès 1875 l’élaboration d’un projet de loi sur le système métrique. Les Britanniques le reprennent en 1886 et l’étendent à l’ensemble du territoire. Ce projet ambitieux rencontre certaines résistances dans les milieux commerciaux, qui craignent une perturbation des activités à court terme. La réforme des poids et mesures, tout comme la réforme monétaire, est arrêtée par la prégnance des tribunaux mixtes. L’uniformisation métrique est donc mise en place seulement au sein des services gouvernementaux. La réforme monétaire de 1884 rencontre elle aussi des obstacles et ne parvient finalement qu’à dissocier une monnaie de compte officielle (la livre égyptienne, fictive car pas encore frappée en or) de la monnaie réelle (la livre sterling). Elle institutionnalise « deux circuits différenciés de circulation monétaire » (p. 95) entre une monnaie d’argent nationale pour les petites transactions et une livre sterling pour les transactions plus conséquentes, qui compliquent la comptabilité des administrations et des entreprises. De plus, l’absence de stock monétaire provoque des crises fréquentes. Bien loin d’uniformiser les échanges, les réformes britanniques renouvellent leur fragmentation.
La tentative de standardisation de la fiscalité foncière illustre bien les limites de l’administration britannique. En 1879, un nouveau cadastre est lancé dans le but d’uniformiser l’impôt, jusque-là fragmenté entre un impôt régulier, kharāj, et un impôt préférentiel, le ʿushr. Cependant, le service du cadastre est supprimé en 1889 pour des raisons budgétaires, alors qu’un sixième seulement des terres agricoles sont cartographiées. Les Britanniques se retrouvent dans une situation paradoxale : bien que la standardisation fiscale dépende de l’achèvement des travaux du cadastre, ils continuent tant bien que mal de discuter des rendements des terres et de la réévaluation de l’impôt, car le maintien de leur présence en Égypte dépend de leur capacité à garantir le remboursement régulier de la dette. Un projet de réforme fiscale est relancé en 1895, avec l’établissement d’une commission inspirée par la land tax britannique, qui travaille à une nouvelle répartition de l’impôt à partir de la valeur locative théorique des terres. Comme l’écrit M. Labib, « en adoptant la valeur locative comme base d’évaluation […], le gouvernement se décharge auprès du marché de la tâche, impossible, d’estimer à partir de critères objectifs la valeur des terres » (p. 128). Toutefois, sur le terrain, la Commission de péréquation se heurte à de nombreuses difficultés relayées par la presse égyptienne : les agriculteurs et les propriétaires se plaignent de la surévaluation de la valeur locative des terres, de l’arrogance des experts britanniques et de l’injustice que représente cette péréquation puisque les domaines de l’État et les dāʾira-s connaissent une différence de traitement. D’ampleur d’abord très limitée, la réforme n’est achevée qu’en 1907, mais elle transforme tout de même les pratiques statistiques et comptables, en permettant notamment le développement d’une expertise statistique au sein de l’État égyptien.
Un Département de la statistique générale de l’État (DSGE) est ainsi créé en 1905 par Lord Cromer. Il s’agit de la première institution statistique spécialisée, à la direction d’abord disputée entre Italiens et Britanniques. Le premier objectif de la nouvelle institution est de centraliser les productions statistiques existantes, ce qui permet, en 1909, la publication d’un annuaire statistique annuel. Cependant, cet effort de centralisation est là encore limité en raison des statuts d’extraterritorialité dont jouissent les institutions étrangères. Le DSGE concentre donc ses énergies sur un recensement décennal de population, une opération de grande ampleur qui permet de légitimer l’institution. Elle requiert en effet l’augmentation de la main-d’œuvre ainsi que la mécanisation des opérations grâce aux coûteuses machines Hollerith, utilisées pour le recensement britannique de 1911. M. Labib souligne que la question de la standardisation des méthodes de quantification se pose ainsi à l’échelle internationale, et notamment pour améliorer la comparabilité des données issues des différentes parties de l’Empire britannique.
Le DSGE est au cœur d’une double dynamique d’expansion du contrôle colonial britannique sur l’État égyptien et de montée du nationalisme égyptien autour de la Première Guerre mondiale. Il est ainsi mobilisé pour une série d’études sur les conséquences de la guerre pour l’économie égyptienne, pour la mobilisation des ressources en faveur des troupes britanniques et pour la production du coton. Les travaux statistiques deviennent aussi l’objet d’un débat public dans le contexte de la formalisation d’un nationalisme économique qui critique la rhétorique de progrès et de prospérité justifiant l’occupation britannique. Les nationalistes contredisent le bilan économique de l’occupation en mettant en avant, entre autres, les statistiques démontrant l’augmentation des écarts de richesse.
D’autres institutions travaillent en ce sens. Au tournant de l’indépendance, en 1922, naît le Conseil économique, placé dans les locaux du DSGE. Il dénonce la concentration des informations financières par les Britanniques et promeut une redistribution de l’information statistique pour mieux identifier les conditions du développement économique du pays. La Société khédiviale d’économie politique, de statistique et de législation (SKEP) s’inscrit dans la même direction : créée en 1909, elle s’égyptianise dans les années 1920 et 1930 pour proposer une réforme « scientifique » de l’économie, qui tire sa légitimité du langage statistique. Comme le souligne M. Labib, la spécificité de ces écrits réformistes est de problématiser la question sociale en lien avec celle du développement économique : la réflexion porte ainsi à la fois sur les perspectives de diversification de l’économie égyptienne, jusqu’alors centrée sur l’agriculture, et sur la question des conditions de reproduction de la main-d’œuvre.
L’ouvrage de M. Labib est donc une contribution majeure à une historiographie qui tend à replacer l’ère des impérialismes dans le temps long de la construction de l’appareil d’État égyptien. Il montre que la production statistique en Égypte n’est pas un savoir colonial, mais un savoir façonné autant par des expériences passées que par des expérimentations impériales contestées. M. Labib met bien en avant une dissociation entre les efforts normatifs des Britanniques tendant vers l’uniformisation et l’évolution des pratiques vers une fragmentation en raison de la prégnance des tribunaux mixtes. Il serait utile d’en savoir plus sur les interactions entre ces tribunaux établis en 1875 et les autorités d’occupation. Par ailleurs, le corpus et le choix d’en étudier avant tout les conditions de production ont conduit l’historienne à aborder une variété d’institutions et de réformes, ce qui peut parfois disperser le lecteur ou la lectrice. Néanmoins, leur étude conjointe, qui résulte d’un important travail sur archives, permet d’appréhender avec subtilité les continuités et ruptures induites par l’occupation britannique dans l’administration de l’Égypte. L’historienne nuance aussi une comparaison parfois trop schématique entre deux pans de l’Empire britannique, l’Inde et l’Égypte, en faisant apparaître les spécificités techniques et politiques de la problématisation de la dette égyptienne.