1. Introduction
Les expressions duratives postverbales (désormais EDP) dont nous discutons dans cet article se composent d'un numéral et d'un nom désignant une unité de temps, tels que shi nian ‘10 ans’ en (1).
(1) Zhāngsān xiāngxìn-le Mǎlì shí nián.Footnote 1 (Statifs)
Zhangsan croire-pfv Marie 10 an
‘Zhangsan a cru Marie pendant 10 ans.’
En ce qui concerne la sémantique de l'EDP, il est accepté à l'unanimité dans la littérature qu'elle ne modifie que les situations atéliques, voir Li (Reference Li1987), Paris (Reference Paris1988), Lin (Reference Lin2007) et Peck (Reference Peck2011). A l'instar de Smith (Reference Smith1991, Reference Smith1997) et de Rothstein (Reference Rothstein2004), parmi d'autres, nous supposons que la (non-)télicité d'une situation est déterminée par le groupe verbal plutôt que par le verbe en soi. Ainsi le fait qu'un verbe soit un accomplissement ou un achèvement ne garantit pas forcément que la situation décrite par le groupe verbal qui le comprend est télique. Cela dit, ce ne sont pas que les verbes qui ont une conséquence sur la propriété aspectuelle d'une situation; les autres éléments tels que les objets, les groupes prépositionnels, etc. contribuent également à la propriété (a)télique d'une situation. Par conséquent, la contrainte aspectuelle imposée par l'EDP ne concerne pas simplement les verbes, mais plutôt les prédicats.
Les exemples (1) et (2) montrent que l'EDP peut se combiner avec les prédicats atéliques tels que les statifs et les activités.
(2) Zuótiān Lǐsì tuī-le liǎng liàng chē sān gè xiǎoshí. (Activités)
hier Lisi pousser-pfv deux clf chariot trois clf heure
‘Lisi a poussé deux chariots pendant trois heures hier.’
Inversement, liang ge xingqi ‘deux semaines’ et liang ge xiaoshi ‘deux heures’ en (3)-(4) ne peuvent pas spécifier le temps que Lisi a mis à lire cinq romans ou à gagner.
(3) * Lǐsì kàn-le wǔ běn xiǎoshuō liǎng gè xīngqī. (Accomplissements)
Lisi lire-pfv cinq clf roman deux clf semaine
Sens voulu: ‘Lisi a lu cinq romans en deux semaines.’
(4) * Lǐsì yíng-le liǎng gè xiǎoshí. (Achèvements)
Lisi gagner-pfv deux clf heure
Sens voulu: ‘Lisi a gagné en deux heures.’
Par ailleurs, le contraste entre (4) et (5) suggère que bien que liang ge xiaoshi ‘deux heures’ ne puisse pas spécifier le temps qu'il faut pour atteindre le point de culmination encodé par gagner, elle peut néanmoins spécifier la durée de l’état résultant gagner, qui est atélique.
(5) Lǐsì yíng-le liǎng gè xiǎoshí le. (Etats résultants)
Lisi gagner-pfv deux clf heure ptcl
‘Lisi a gagné depuis deux heures.’
Mais il n'y a pas de consensus quant au statut syntaxique de l'EDP. Dans cet article, nous nous focaliserons sur la structure syntaxique de l'EDP en chinois mandarin en prenant en compte à la fois les facteurs syntaxiques et les facteurs sémantiques. Dans un premier temps, nous commencerons par passer en revue les analyses précédentes et signalerons les difficultés suscitées en fournissant de nouvelles données. Dans un deuxième temps, nous proposerons d'analyser l'EDP en tant qu'adjoint au lieu de complément de verbe, par l'intermédiaire d'arguments syntaxiques et sémantiques. Dans un troisième temps, nous avancerons que l'analyse d'adjoint n'est pas suffisante. Ensuite, nous montrerons que les facteurs syntaxiques aussi bien que les facteurs sémantiques ont une conséquence qui restreint la distribution de l'EDP, avant de conclure.
2. Discussion des travaux précédents
Depuis une trentaine d'années de recherche sur l'EDP en chinois mandarin, quatre analyses principales au sujet de sa structure syntaxique ont émergé. Dans ce qui suit, nous détaillons ces propositions et montrons des problèmes existants, tout en proposant de nouvelles données.
2.1 Approche de complément (Huang Reference Huang1984, Reference Huang1994a; Cheng et al. Reference Cheng, Huang, Li and Tang1997)
Li et Thompson (Reference Li and Thompson1981) et Huang (Reference Huang1984, Reference Huang1994a) font remarquer que la distribution de l'EDP varie en fonction de la (non-)référentialité des objets. Quand l'objet est non-référentiel, il ne peut pas précéder une EDP, comme on le voit en (6). Au contraire, un objet direct référentiel ou défini précède une EDP, comme l'illustre l'exemple (7).
(6) * Zhāngsān qí-le chē liǎng gè zhōngtóu.
Zhangsan conduire-pfv vélo deux clf heure
Sens voulu: ‘Zhangsan a fait du vélo pendant deux heures.’
(7) Zhāngsān qí-le nà liàng chē liǎng gè zhōngtóu.
Zhangsan conduire-pfv dem clf vélo deux clf heure
‘Zhangsan a conduit ce vélo pendant deux heures.’
Afin d'expliquer le contraste entre (6) et (7), Cheng et al. (Reference Cheng, Huang, Li and Tang1997) soutiennent que deux types de NP doivent être distingués en chinois mandarin. Le premier type de NP objet est un nom nu sans aucune interprétation référentielle. Sa présence sert à compléter le sens du verbe. Par conséquent, la combinaison V-O qi che en (6), littéralement conduire vélo, est plus justement interprétée comme dénotant une activité faire du vélo, mais non la lecture d’un vélo spécifique. Le deuxième type de NP objet est d'interprétation référentielle, comme montré en (7) où le syntagme nominal na liang che ‘ce vélo’ dénote un vélo défini. Ces deux types de NP occupent différentes positions dans la structure syntaxique représentée en (8), proposée par Cheng et al. (Reference Cheng, Huang, Li and Tang1997).
(8)
(Cheng et al. Reference Cheng, Huang, Li and Tang1997)
Quand un nom non-référentiel, tel que le nom nu che ‘vélo’ apparaît, comme en (6), il doit être le premier à se combiner avec le verbe qi ‘conduire’ et être généré en tant que sœur du V, à savoir la position NP3. En même temps, étant donné que l'EDP liang ge zhongtou ‘deux heures’ est également non-référentielle, elle doit aussi contribuer à la composition sémantique d'un prédicat complexe. Il en ressort que l'objet nu che ‘vélo’ et l'EDP liang ge zhongtou ‘deux heures’ sont en compétition pour la position NP3, ce qui exclut la phrase (6).
Quant à la phrase (7), l'objet référentiel et défini na liang che ‘ce vélo’ est généré à la position SPEC du VP, à savoir la position NP2 en tant que véritable argument référentiel. Ainsi, la position NP3 est rendue disponible pour accueillir l'EDP liang ge zhongtou ‘deux heures’.Footnote 2
En un mot, les auteurs mentionnés mettent en avant que les différents types d'objet occupent différentes positions dans la structure syntaxique. C'est de cette manière que la propriété de (non-)référentialité de l'objet a une incidence sur la distribution de l'EDP.
Aussi attrayante qu'elle puisse sembler, la généralisation selon laquelle l'EDP suit un objet référentiel plutôt qu'un objet non-référentiel soulève des difficultés. D'un côté, nous constatons que dans les cas où le verbe n'est modifié par aucun marqueur aspectuel, l'objet non-référentiel peut être néanmoins suivi de l'EDP. Le premier cas porte sur les phrases qui comportent une particule de discours le final, comme montré en (9). Plus précisément, kai jichengche ‘conduire le taxi’ exprimant une profession, jichengche ‘taxi’ a donc une dénotation non-référentielle. Mais il est suivi de ershi nian ‘20 ans’; ceci n'est pas prédit par la proposition de Huang (Reference Huang1994a) et de Cheng et al. (Reference Cheng, Huang, Li and Tang1997). Le deuxième cas concerne la phrase habituelle qui comporte un adverbe de fréquence, comme en (10). Qi che ‘conduire vélo’ dénote une activité faire du vélo, par conséquent, che ‘vélo’ n'a pas de référence. Néanmoins, on constate que che ‘vélo’ peut précéder l'EDP liang ge zhongtou ‘deux heures’.
(9) Wǒ yǐjīng kaī jìchéngchē èrshí nián le.
pro1sg déjà conduire taxi 20 an ptcl
‘Je conduis déjà le taxi depuis 20 ans.’ (Lin Reference Lin2007)
(10) Zhāngsān měi tiān qí chē liǎng gè zhōngtóu.
Zhangsan chaque jour conduire vélo deux clf heure
‘Zhangsan fait du vélo pendant deux heures tous les jours.’
De l'autre côté, il semble que le nom référentiel puisse suivre l'EDP dans certains cas, comme l'on voit en (11). Ceci n'est pas non plus prédit par Li et Thompson (Reference Li and Thompson1981), Huang (Reference Huang1984, Reference Huang1994a) et Cheng et al. (Reference Cheng, Huang, Li and Tang1997), qui avancent que l'objet référentiel et défini doit précéder l'EDP.
(11) Tā mà-le liǎng gè xiǎoshí nà yí gè rén.
pro3sg gronder-pfv deux clf heure dem un clf personne
‘Il a grondé cette personne pendant deux heures.’ (Tang Reference Tang2001)
2.2 Approche de prédicat (Teng Reference Teng1975, Shi Reference Shi2006)
Teng (Reference Teng1975) traite les EDP en tant que prédicats des phrases. Il a présenté deux arguments en faveur de ce point de vue. Premièrement, les EDP peuvent être précédées d'adverbes de VP comme yijing ‘déjà’, ce qui est montré en (12). Deuxièmement, l'EDP peut être niée par le marqueur de négation mei en (13).
(12) Tā lái-le yǐjīng sān tiān le.
pro3sg venir-pfv déjà trois jour ptcl
‘Il est venu depuis déjà trois jours.’ (Teng Reference Teng1975)
(13) Tā lái-le méi sān tiān jiù zǒu-le.
pro3sg venir-pfv nég trois jour alors partir-pfv
‘Il n'est pas venu pendant trois jours avant son départ.Footnote 3’ (Teng Reference Teng1975)
À l'instar de Teng (Reference Teng1975), Shi (Reference Shi2006) plaide également pour la structure de prédicat. En plus de ces deux arguments relevés par Teng (Reference Teng1975), il met en avant l'exemple (14) afin de soutenir sa proposition.
(14) [CP1 [IP1 [CP2 [IP2 Wǒ méi chūguò dàmén]] yǐjīng sān gè yuè] le].
pro1sg nég sortir portail déjà trois clf mois ptcl
‘Je ne suis pas sorti par le portail depuis déjà trois mois.’ (Shi Reference Shi2006)
D'après Shi (Reference Shi2006), un le final ne peut pas figurer avec le marqueur de négation mei dans la même clause,Footnote 4 comme illustré en (15).
(15) * Wǒ méi chī liúlián le.
pro1sg nég manger durian ptcl
(Shi Reference Shi2006)
En revanche, lorsque le marqueur de négation mei et le le final se trouvent dans deux clauses différentes, la cooccurrence de ces deux éléments ne nuit plus à la grammaticalité de la phrase, comme observé en (16).
(16) [CP1 [IP1 [CP2 [IP2 Zhāng xiàozhǎng méi yǒu nádào bóshì xuéwèi]]
Zhang directeur nég avoir obtenir doctorat titre
yǐjīng shì zhòngsuǒzhōuzhī de shì] le].
déjà être bien connu lnk fait ptcl
‘Il est bien connu de tout le monde que le directeur Zhang n'a pas décroché le titre de docteur.’ (Shi Reference Shi2006)
En revenant sur (14), Shi (Reference Shi2006) suppose que l'acceptabilité de cette phrase est due au fait que wo mei chuguo damen ‘je ne suis pas sorti par le portail’, qui inclut un marqueur de négation mei, et yijing san ge yue ‘déjà trois mois’, constituent deux clauses au lieu d'en former une seule. En d'autres termes, l'EDP ne forme pas un constituant avec la partie qui la précède.
Deux questions restent à résoudre si nous adoptons l'analyse de prédicat. D'une part, nous devons expliquer pourquoi l'EDP ne peut pas suivre un objet non-référentiel en présence d'un marqueur aspectuel; l'exemple (6) est répété en (17).
(17) * Zhāngsān qí-le chē liǎng gè zhōngtóu. (= (6))
Zhangsan conduire-pfv vélo deux clf heure
Sens voulu: ‘Zhangsan a fait du vélo pendant deux heures.’
En comparant (17) avec (18) ci-dessous, certains lecteurs vigilants pourront observer que l'agrammaticalité de la phrase (17) est due à la présence du marqueur perfectif-le verbal dans le sujet phrastique, puisque, selon Li (Reference Li1987), le sujet phrastique ne peut pas prendre de marqueur aspectuel. Cependant, (19) montre bel et bien que le sujet phrastique peut être aspectuellement marqué. Plus particulièrement, dans cette phrase, il y a un marqueur perfectif -le verbal modifiant le verbe kaoshang ‘réussir’ dans le sujet phrastique.
(18) Zhāngsān qí chē liǎng gè zhōngtóu le.
Zhangsan conduire vélo deux clf heure ptcl
‘Zhangsan fait du vélo depuis deux heures.’
(19) Lǐsì kǎoshàng-le dàxué lìng quán jiā rén dōu hěn
Lisi réussir-pfv université rendre entier famille personne tous très
gāoxìng.
content
‘Le fait que Lisi a été admis à l'université rend toute sa famille très contente.’
De l'autre côté, on note que dans un contexte approprié, le marqueur de négation mei peut être en cooccurrence avec le le final dans la même clause, contrairement à l'argument présenté par Shi (Reference Shi2006). Comparons (15) avec (20).
(20) Nǐ yǐjīng méi chī wǔfàn le. Xiànzài lián wǎnfàn yě
pro2sg déjà nég manger déjeuner ptcl maintenant même dîner aussi
bù chī ma?
nég manger Q
‘Tu n'as déjà pas pris le déjeuner. Maintenant, tu ne prends même pas le dîner?’
Pour résumer, nous avons démontré que l'approche de prédicat convient pour expliquer les cas où l'EDP est précédée de l'adverbe de VP ou du marqueur de négation. Cependant, elle ne peut pas expliquer la distribution de l'EDP dans d'autres cas.
Étant un constituant nominal, l'EDP toute seule ne peut pas occuper la position verbale quand elle est analysée en tant que prédicat. Comme l'auxiliaire you ‘avoir’ peut précéder l'EDP, nous proposons une structure en (21) où l'EDP se combine toujours avec l'auxiliaire you ‘avoir’ pour former un prédicat. Mais la réalisation phonologique de ce you ‘avoir’ est optionnelle selon le contexte linguistique.
(21) [CP1 [IP1 [CP2 [IP2 Měi tiān zǎoshàng fùqīn dǎ tàijíquán]] [vP (yǒu)
chaque jour matin père battre Taichi avoir
bàn nián]] le].
demi an ptcl
‘Mon père fait du Taichi tous les matins depuis six mois.’
2.3 Cooccurrence des structures de complément et de prédicat (Li Reference Li1987)
Li (Reference Li1987) propose deux structures, à savoir la structure de complément (I) et la structure de prédicat (II), afin d'expliquer les distributions et les interprétations de l'EDP. Plus particulièrement, dans la structure (I), l'EDP est traitée comme le complément du verbe V, tandis que dans la structure (II), l'EDP est considérée comme le prédicat du sujet phrastique, qui est [NP1 V (NP2)].
(I) La structure de complément : [S NP1 [VP V (NP2) Durée]] (Li Reference Li1987)
(II) La structure de prédicat : [S [S NP1 V (NP2)] [VP Durée]] (Li Reference Li1987)
Nous allons d'abord présenter les arguments proposés par Li (Reference Li1987) en faveur de la structure de complément. D'un côté, la distribution des adverbes tels que yijing ‘déjà’ et cai ‘alors’ suggère que l'EDP en (22) est un complément de verbe. Plus précisément, yijing ‘déjà’ porte non seulement sur le verbe lexical, mais aussi sur l'EDP liang nian ‘deux ans’; par conséquent, yijing ‘déjà’ doit les c-commander, ce qui exige que liang nian ‘deux ans’ se trouve dans le VP au lieu d’être un VP en soi.
(22) Tāmen yǐjīng zǒu-le liǎng nián le.
pro3pl déjà partir-pfv deux an ptcl
‘Ils sont déjà partis depuis deux ans.’ (Li Reference Li1987)
De l'autre côté, la portée de la négation constitue également un argument pour appuyer la structure de complément. Li (Reference Li1987) déclare qu'un groupe numéral ne peut pas être inclus dans la portée de la négation. Par conséquent, (23) est agrammaticale lorsque la négation porte sur la quantité de livres. Elle signale également que (24) est inacceptable. Et elle propose d'expliquer l'inacceptabilité de (24) dans la même logique que (23), à savoir que l'EDP, en tant que groupe numéral, doit aussi être traitée comme le complément de verbe et être c-commandée par le marqueur de négation mei, parallèlement au groupe numéral en (23).Footnote 5
(23) Tā méi mǎi liǎng běn shū.
pro3sg nég acheter deux clf livre
‘Il n'a pas acheté DEUX livres.’ (Li Reference Li1987 : *Tā méi mǎi liǎng běn shū.)
(24) Tā méi shuì liǎng gè xiǎoshí.
pro3sg nég dormir deux clf heure
‘Il n'a pas dormi DEUX heures.’ (Li Reference Li1987 : *Tā méi shuì liǎng gè xiǎoshí.)
Il convient de remarquer que les phrases (23)-(24) sont grammaticales à nos yeux. Pour nous, le marqueur de négation dans ces deux phrases peut porter sur le numéral. Un évaluateur signale en outre que nous obtenons plus facilement une telle lecture lorsque le numéral est accentué.
En plus de la structure de complément, Li (Reference Li1987) propose qu'il faut aussi recourir à la structure de prédicat pour expliquer le comportement syntaxique de l'EDP. Elle avance au total trois arguments pour soutenir cette analyse.
La première preuve concerne les adverbes de VP tels que yijing ‘déjà’ et cai ‘alors’, qui peuvent précéder l'EDP, comme le signalent aussi Teng (Reference Teng1975) et Shi (Reference Shi2006), par exemple en (25).
(25) Tā lái-le yǐjīng sān tiān le. (= (12))
pro3sg venir-pfv déjà trois jour ptcl
‘Il est venu depuis déjà trois jours.’ (Teng Reference Teng1975)
De plus, un adverbe comme yijng ‘déjà’ ou cai ‘alors’ placé devant le verbe n'exclut pas que l'EDP soit analysée comme le prédicat, par exemple en (26).
(26) Tāmen yǐjīng zǒu-le chàbùduō liǎng nián le.
pro3pl déjà partir-pfv presque deux an ptcl
‘Ils sont déjà partis depuis presque deux ans.’
Le deuxième argument porte sur la portée de la négation. Comme l'adverbe yijing ‘déjà’, la négation ne porte que sur les éléments c-commandés par elle. Par exemple, en (27), le marqueur de négation bu ne porte que sur lai zher ‘venir ici’; par conséquent, il ne peut pas c-commander zhongyao ‘important’. Dans ce cas-là, hen zhongyao ‘très important’ est un prédicat, alors que ta bu lai zher ‘il n'est pas venu ici’ est un sujet phrastique. Il en va de même pour l'autre mot de négation, mei. Si on examine la phrase (28) qui comporte l'EDP san nian ‘trois ans’ et le mot de négation mei, on note que mei ne porte pas sur san nian ‘trois ans’. Si l'EDP apparaît dans le VP en tant que complément, il n'est pas clair pourquoi le marqueur de négation ne peut pas avoir portée sur elle.
(27) Tā bù lái zhèr, hěn zhòngyào.
pro3sg nég venir ici très important
‘Qu'il ne vient pas est très important.’ (Li Reference Li1987)
(28) Tā méi lái Měiguó yǐjīng sān nián le.
pro3sg nég venir Etats-Unis déjà trois an ptcl
‘Il n'est pas venu aux Etats-Unis depuis déjà trois ans.’
Troisièmement, la structure de prédicat peut fournir une explication au déplacement de certains éléments. Plus précisément, Li (Reference Li1987) signale qu'on peut déplacer ta lai Meiguo ‘il est venu aux Etats-Unis’ en (29) devant wo ting shuo ‘j'ai entendu dire’ en (30). Pour réaliser ce déplacement, il faut que ta lai Meiguo ‘il est venu aux Etats-Unis’ et l'EDP soient l'une et l'autre un constituant. Il s'ensuit que l'EDP doit être considérée comme le prédicat principal de la phrase, au lieu du complément de verbe. En revanche, si on traite l'EDP en tant que complément de verbe, ta lai Meiguo ‘il est venu aux Etats-Unis’ ne constitue plus un constituant, ce qui met en doute la possibilité de le déplacer sans déplacer en même temps l'EDP.
(29) Wǒ tīng shuō tā lái Měiguó yǐjīng hěn duō nián
pro1sg entendre dire pro3sg venir Etats-Unis déjà très beaucoup an
le.
ptcl
‘J'ai entendu dire qu'il est venu aux Etats-Unis depuis déjà beaucoup d'années.’
(30) Tā lái Měiguó, wǒ tīng shuō yǐjīng hěn duō nián
pro3sg venir Etats-Unis pro1sg entendre dire déjà très beaucoup an le.
ptcl
‘Qu'il est venu aux Etats-Unis, je l'ai entendu dire depuis déjà beaucoup d'années.’
2.4 Approche d'adjoint (Lin Reference Lin2007)
Lin (Reference Lin2007) propose une analyse dans une perspective syntaxique-sémantique pour expliquer la distribution de l'EDP.Footnote 6 Il observe que lorsque l'EDP modifie un verbe de processus/d'activité, elle peut soit précéder soit suivre l'objet direct, comme illustré en (31)–(32). Au contraire, lorsque l'EDP modifie un verbe d'achèvement, elle peut uniquement suivre l'objet, comme le montrent (33)–(34).
(31) Wǒ kaī jìchéngchē èrshí nián le.
pro1sg conduire taxi 20 an ptcl
‘Je conduis le taxi depuis 20 ans.’ (adapté de Lin Reference Lin2007)
(32) Wǒ kaī èrshí nián jìchéngchē le.
pro1sg conduire 20 an taxi ptcl
‘Je conduis le taxi depuis 20 ans.’ (adapté de Lin Reference Lin2007)
(33) Wǒmen dǐdá zhōngdiǎn shí fēnzhōng le.
pro1pl arriver destination 10 minute ptcl
‘On est arrivés à destination depuis 10 minutes.’ (adapté de Lin Reference Lin2007)
(34) * Wǒmen dǐdá shí fēnzhōng zhōngdiǎn le.
pro1pl arriver 10 minute destination ptcl
Sens voulu: ‘On est arrivés à destination depuis 10 minutes.’
(adapté de Lin Reference Lin2007)
Afin d'expliquer cette distinction entre le verbe d'activité et le verbe d'achèvement, Lin (Reference Lin2007) s'appuie sur la théorie de la décomposition syntaxique explicite de l’événement, développée chez Ramchand (Reference Ramchand2008). Plus précisément, le prédicat d'agent doit assigner une valeur au trait Agent du VoiceP, le prédicat d’événement doit assigner une valeur au trait Processus de la tête V◦ du VP et le prédicat résultat doit assigner une valeur au trait Résultat de la tête R◦ du RP. En plus de ces exigences syntaxiques, l'EDP doit également satisfaire une exigence sémantique, à savoir l'exigence d'homogénéité.
Lin n'a pas donné de définition de l'homogénéité dans son travail. D'après Moltmann (Reference Moltmann1991) et Kiparsky (Reference Kiparsky1998), les prédicats atéliques sont homogènes. Il y a trois optiques dans lesquelles nous traitons la propriété d'homogénéité des prédicats dans la littérature. D'un côté, Krifka (Reference Krifka1992, Reference Krifka1998) et Zucchi et White (Reference Zucchi and White2001) examinent la propriété d'homogénéité en termes de la propriété de cumulativité des prédicats. D'après Krifka, un prédicat P est cumulatif si et seulement si pour tout élément x et y, lorsqu'ils sont dans la dénotation de P, alors l'entité formée de x et de y pourra aussi être caractérisée par P. De l'autre côté, Bennett et Partee (Reference Bennett, Partee and Partee1972) et Dowty (Reference Dowty1979) signalent que les prédicats atéliques ont la propriété de sous-intervalle. Plus précisément, si un prédicat P est valable pendant un intervalle t, il sera valable aussi à chaque sous-intervalle de t. D'un point de vue similaire, Landman et Rothstein (Reference Landman and Rothstein2010, Reference Landman and Rothstein2012a,Reference Landman and Rothsteinb) formalisent également la propriété d'homogénéité en termes de la divisivité des prédicats. Troisièmement, Moltmann (Reference Moltmann1991) et Kiparsky (Reference Kiparsky1998) proposent que les prédicats homogènes doivent satisfaire à la fois la propriété de cumulativité et la propriété de divisivité. La discussion détaillée de ces trois propositions dépasse la portée du présent travail. Nous signalerons seulement les cas où les prédicats sont considérés comme satisfaisant la propriété d'homogénéité. En nous appuyant sur Landman et Rothstein (Reference Landman and Rothstein2010, Reference Landman and Rothstein2012a,Reference Landman and Rothsteinb), nous considérons qu'en plus des prédicats statifs et des prédicats d'activité, les verbes d'accomplissement/d'achèvement en combinaison avec des noms nus, ainsi que les prédicats modifiés par une expression fréquentative, permettent tous des interprétations en tant qu'activités complexes; ainsi sont-ils aussi homogènes.
Revenons maintenant sur l'EDP en chinois; comme elle observe la propriété d'homogénéité, elle peut être en cooccurrence avec les prédicats d'activité ou les prédicats statifs. Lorsqu'il y a un prédicat d'activité tel que kai jichengche ‘conduire taxi’ qui est atélique, il peut s'adjoindre aux projections VP, AgroP ou VoiceP de la structure (35), étant donné que toutes ces projections satisfont l'exigence d'homogénéité. Quand l'EDP ershi nian ‘20 ans’ s'adjoint à AgroP, l'ordre EDP- objet est dérivé. Quand ershi nian ‘20 ans’ s'adjoint à VP, l'ordre objet-EDP est dérivé.
(35) [AgrsP wok [VoiceP tk [Voice’ kaij [AgroP ershi nian [AgroP jichengchei [Agro’
je conduire 20 an taxi
Agroj [VP ershi nian [VP ti [V’ Vj] ]]]]]]
20 an
(Lin Reference Lin2007)
Lorsqu'on a affaire à un verbe d'achèvement, la représentation de la décomposition du sens du verbe va contenir une projection d’état résultant supplémentaire, comme le montre (36). Parmi les cinq projections, à savoir RP, VP, AgroP, VoiceP et AgrsP, seule la projection RP qui est enchâssée le plus profondément représente une éventualité homogène. Plus précisément, un processus plus un état résultant n'est pas homogène, ni un événement causatif plus un processus plus un état résultant. Par conséquent, c'est l'exigence d'homogénéité qui stipule que l'EDP s'attache à la projection résultat RP, d'où est dérivé l'ordre objet-EDP.
(36) [AgrsP womenk [VoiceP tk [Voice’ didaj [AgroP *shi fenzhong [AgroP
nous atteindre 10 minute
zhongdiani [Agro’ Agroj [VP *shi fenzhong [VP ti [V’ Vj [RP shi fenzhong [RP
destination 10 minute 10 minute
ek [R’ tj ti] ]]]]]]]]]]]]
(Lin Reference Lin2007)
Bien que Lin (Reference Lin2007) ait réussi à expliquer des données qui ne peuvent pas être traitées convenablement par les autres analyses présentées dans la littérature, sa proposition n'est pas sans problèmes. Premièrement, il estime que l'EDP peut s'adjoindre à n'importe quelle projection maximale, à condition qu'on puisse l'interpréter sans violer l'exigence d'homogénéité des prédicats. En d'autres termes, elle peut même occuper une position préverbale, pourvue que la contrainte d'homogénéité soit satisfaite. Mais cela ne peut pas être vrai. Considérons (37), où il y a un prédicat d'activité pao bu ‘courir’ qui est modifié par un adverbe de fréquence jingchang ‘souvent’. La combinaison de pao bu ‘courir’ et de jingchang ‘souvent’ dénote un événement pluriel qui se compose de sous-événements courir.
(37) *Lǐsì sì nián jīngcháng pǎo bù.
Lisi quatre an souvent courir pas
Sens voulu: ‘Pendant quatre ans, Lisi a souvent couru.’
Comme mentionné plus haut, le prédicat modifié par un adverbe fréquentatif dénote une situation homogène. Par conséquent, la proposition de Lin (Reference Lin2007) doit prédire que si nian ‘quatre ans’ peut modifier ce prédicat. Mais il n'en est rien, comme le dénote l'astérisque en (37). Les phrases (38) et (39) indiquent qu'on doit faire appel à d'autres formes d'expressions duratives telles que you si nian ‘avoir quatre ans’ ou si nian lai ‘quatre ans venir’ au lieu de si nian ‘quatre ans’.
(38) Lǐsì yǒu sì nián jīngcháng pǎo bù.
Lisi avoir quatre an souvent courir pas
‘Pendant quatre ans, Lisi a souvent couru.’
(39) Lǐsì sì nián lái jīngcháng pǎo bù.
Lisi quatre an venir souvent courir pas
‘Lisi court souvent depuis quatre ans.’
Deuxièmement, si l'analyse de Lin (Reference Lin2007) peut rendre compte de la phrase (31), répétée en (40), elle ne peut néanmoins pas expliquer de manière adéquate la bizarrerie de la phrase (41). La seule différence entre ces deux phrases est qu'en (40), c'est la particule le final qui est présente, tandis qu'en (41), c'est le suffixe -le verbal qui est présent.
(40) Wǒ kāi jìchéngchē èrshí nián le. (= (31))
pro1sg conduire taxi 20 an ptcl
‘Je conduis le taxi depuis 20 ans.’
(41) * Wǒ kāi-le jìchéngchē èrshí nián.Footnote 7
pro1sg conduire-pfv taxi 20 an
Sens voulu: ‘J'ai conduit le taxi pendant 20 ans.’
Troisièmement, l'analyse décompositionnelle du sens verbal sur la syntaxe explicite chez Lin (Reference Lin2007) prédit que lorsqu'une EDP se combine avec un verbe d'achèvement qui possède un trait [+résultat], elle doit être adjointe à la projection résultat qui est enchâssée le plus profondément, pour satisfaire l'exigence d'homogénéité. Par conséquent, l'EDP peut seulement apparaître après l'objet NP, comme illustré en (33)–(34). Cependant, il importe de remarquer que le trait [+résultat] des verbes ne constitue pas de condition suffisante pour déterminer la position de l'EDP. Par exemple, ting ‘couper’ et ying ‘gagner’ sont tous les deux des verbes d'achèvement qui ont un trait [+résultat].Footnote 8
Lorsque ces verbes se combinent avec les objets shui ‘eau’ et bisai ‘match’, nous notons que les EDP précèdent l'objet, comme illustré en (42) et (43). San tian ‘trois jours’ en (42) modifie l’état résultant de la coupure d'eau tandis que ershi nian ‘20 ans’ en (43) spécifie la durée d'un super-événement qui se compose de sous-événements gagner un match. Cela n'est pas prédit par Lin (Reference Lin2007), qui suppose que l'EDP doit suivre l'objet lorsque nous avons affaire à un verbe d'achèvement. En fait, les phrases sont même agrammaticales lorsque l'EDP suit l'objet, comme montré en (44) et (45).
(42) Shàng gè xīngqī, jiā li tíng-le sān tiān shuǐ.
dernier clf semaine maison dans couper-pfv trois jour eau
‘La semaine dernière, l'eau a été coupée à la maison pendant trois jours.’
(43) Lǎowáng yíng-le èrshí nián bǐsài. Zhè cì jūrán
Laowang gagner-pfv 20 an match dem clf de manière inattendue
shū-le.
perdre-pfv
‘Laowang a gagné des matchs pendant 20 ans. Mais cette fois, il a perdu de manière inattendue.’
(44) *Shàng gè xīngqī, jiā li tíng-le shuǐ sān tiān.
dernier clf semaine maison dans couper-pfv eau trois jour
Sens voulu: ‘La semaine dernière, l'eau a été coupée à la maison pendant trois jours.’
(45) * Lǎowáng yíng-le bǐsài èrshí nián. Zhè cì jūrán
Laowang gagner-pfv match 20 an dem clf de manière inattendue
shū-le.
perdre-pfv
Sens voulu: ‘Laowang a gagné des matchs pendant 20 ans. Mais cette fois, il a perdu de manière inattendue.’
En bref, Lin propose de décomposer le sens verbal sur la syntaxe explicite, en conséquence, il ne se focalise que sur les traits aspectuels des verbes au lieu des traits aspectuels des prédicats. Par exemple, bien que le verbe d'achèvement ying ‘gagner’ en (45) ait un trait [+résultat] d'après Lin, le prédicat ying bisai ‘gagner des matchs’ ne dispose pas de trait [+résultat], étant donné que ying bisai dénote une situation d'activité complexe, d'après Landman et Rothstein (Reference Landman and Rothstein2010), plutôt qu'une situation d'achèvement. Comme la distribution de l'EDP est affectée par le prédicat au lieu du verbe, la proposition de Lin est problématique lorsque le verbe et le prédicat qui comprennent le même verbe n'ont pas le même trait aspectuel.
Vu que c'est le prédicat qui a une incidence sur la distribution de l'EDP, le contraste entre (46) et (47) ne peut pas non plus être expliqué par le fait que les verbes impliqués disposent ou non d'un trait [+résultat].
(46) Wǒ kāi èrshí nián jìchéngchē le. (= (32))
pro1sg conduire 20 an taxi ptcl
‘Je conduis le taxi depuis 20 ans.’
(47) *Wǒmen dǐdá shí fēnzhōng zhōngdiǎn le. (= (34))
pro1pl arriver 10 minute destination ptcl
Sens voulu: ‘On est arrivés à destination depuis 10 minutes.’
Si nous comparons l'objet jichengche ‘taxi’ en (46) avec zhongdian ‘destination’ en (47), l'observation est que quoique ces deux objets soient des noms nus, ils se distinguent l'un de l'autre par leur propriété de référentialité. Tandis que jichengche ‘taxi’ est non-référentiel en (46), zhongdian ‘destination’ en (47) est référentiel. Par conséquent, nous avons raison de présumer que la distinction entre ces deux phrases réside dans la nature (non-)référentielle du NP objet (voir aussi Huang Reference Huang1994a et Cheng et al. Reference Cheng, Huang, Li and Tang1997), ce que nous allons détailler dans la partie suivante.
3 Contre l'approche de complément
Dans cette section, en fournissant un nouvel argument syntaxique, nous allons exposer le problème soulevé par la proposition en termes de complément et proposer une analyse d'adjoint en nous inspirant des travaux précédents.
3.1 Test de l'ellipse du groupe verbal à verbe pendant (V-stranding VP-ellipsis)
Si l'EDP est traitée en tant que complément de verbe dans la structure proposée par Cheng et al. (Reference Cheng, Huang, Li and Tang1997) en (48), nous devons prédire qu'elle se comportera de la même manière qu'un complément, dans le test de l'ellipse du groupe verbal à verbe pendant (V-stranding VP-ellipsis).
(48)
(= (8))
Premièrement, nous examinons le comportement d'un complément de verbe avec le test de l'ellipse du groupe verbal à verbe pendant. En observant (49) et (50), nous constatons que le complément élidé na liang che ‘ce vélo’ du verbe qi ‘conduire’ n'a pas besoin d’être répété pour être reconstruit dans le site de l'ellipse.
(49) Zhāngsān qí-le nà liàng chē liǎng gè zhōngtóu, (= (7))
Zhangsan conduire-pfv dem clf vélo deux clf heure
‘Zhangsan a conduit ce vélo pendant deux heures,’
(50) … Lǐsì yě qí-le liǎng gè zhōngtóu.
Lisi aussi conduire-pfv deux clf heure
‘… Lisi a aussi conduit [ce vélo] pendant deux heures.’
Ensuite, considérons le cas où l'EDP est élidée, comme en (51a). On constate en (51a) que l'EDP qui est élidée ne peut pas être reconstruite dans la phrase cible (target clause). L'exemple (51b) suggère que l'EDP doit être répétée dans le site de l'ellipse pour être interprétée.
(51)
a. … Lǐsì yě qí-le nà liàng chē.
Lisi aussi conduire-pfv dem clf vélo
‘… Lisi a aussi conduit ce vélo.’
‘#… Lisi a aussi conduit ce vélo pendant deux heures.’
b. … Lǐsì yě qí-le nà liàng chē liǎng gè zhōngtóu.
Lisi aussi conduire-pfv dem clf vélo deux clf heure
‘… Lisi a aussi conduit ce vélo pendant deux heures.’
En somme, nous remarquons que l'EDP ne peut pas être reconstruite dans le site de l'ellipse, une fois que nous l'avons élidée, ce qui jette des doutes sur la proposition que l'EDP soit un complément de verbe, si nous comparons le comportement d'un vrai complément en (50) et celui d'une EDP en (51a) avec le test de l'ellipse.
Au contraire, il convient de noter que l'EDP et l'adverbe en position basse, tel que l'adverbe de manière, manifestent un parallélisme avec le test de l'ellipse du groupe verbal à verbe pendant. Plus précisément, (53a-b) signalent que pour que l'adverbe de manière manmande ‘lentement’ soit interprété dans le site de l'ellipse, il doit être répété dans la phrase cible, tout comme l'EDP.
(52) Zhāng jǐngguān mànmànde miáozhǔn-le mùbiāo,
Zhang officier lentement viser-pfv but
‘L'officier Zhang a visé le but lentement.’
(53)
a. … Lǐ jǐngguān yě miáozhǔn-le mùbiāo.
Li officier aussi viser-pfv but
‘… L'officier Li a aussi visé le but.’
‘#… L'officier Li a aussi visé le but lentement.’
b. … Lǐ jǐngguān yě mànmànde miáozhǔn-le mùbiāo.
Li officier aussi lentement viser-pfv but
‘… L'officier Li a aussi visé le but lentement.’
Il est proposé dans la littérature (Li Reference Li2002, Ai Reference Ai2006) que le test de l'ellipse du groupe verbal à verbe pendant peut être employé en chinois mandarin pour distinguer les arguments des adjoints du verbe principal. Comme l'EDP et l'adverbe en position basse se comportent de manière conforme avec ce test de l'ellipse, nous proposons que l'EDP ne peut pas être traitée en tant que complément de verbe, contre Huang(Reference Huang1984, Reference Huang1994a), Li (Reference Li1987) et Cheng et al. (Reference Cheng, Huang, Li and Tang1997). En revanche, elle doit être analysée comme un adjoint. Nous allons détailler notre proposition dans ce qui suit.
3.2 Les expressions duratives postverbales en chinois mandarin en comparaison avec les expressions adverbiales en for en anglais
Avant de développer notre analyse explicite sur l'EDP en chinois mandarin, nous allons tout d'abord faire une comparaison entre l'EDP et l'expression adverbiale anglaise en for, dans l'objectif de montrer que ces deux expressions se différencient l'une de l'autre malgré leurs similarités.
Nous avons montré à la section 1 que les EDP en chinois mandarin sont incompatibles avec les prédicats téliques. Et nous avons proposé, à la section 3.1, que l'EDP serait un adjoint au lieu d'un complément de verbe.
Ces deux aspects concernant les EDP en chinois mandarin nous permettent de les rapprocher des expressions adverbiales en for en anglais. D'une part, dans la perspective aspectuelle, il est bien connu dans la littérature que les prédicats qui sont compatibles avec l'expression adverbiale en for en anglais doivent satisfaire la propriété d'homogénéité; voir Krifka (Reference Krifka1989), Zucchi et White (Reference Zucchi and White2001), Van Geenhoven (Reference Van Geenhoven2004) et Landman et Rothstein (Reference Landman and Rothstein2010, Reference Landman and Rothstein2012a,Reference Landman and Rothsteinb). D'autre part, dans la perspective syntaxique, l'expression adverbiale en for est traitée comme un adjoint.
Malgré ces deux similarités entre l'EDP en chinois mandarin et l'expression adverbiale en for en anglais, nous allons faire valoir, dans ce qui suit, que ces deux expressions duratives se distinguent l'une de l'autre, du fait que l'EDP a une portée plus étroite par rapport à certains éléments, contrairement à l'expression adverbiale en for. Ainsi, cette différence en termes de la portée a une incidence sur les différentes positions syntaxiques de ces deux expressions, que nous allons commenter à la section 3.5.
Nous observons qu'il y a trois différences entre l'EDP en chinois mandarin et l'expression adverbiale en for en anglais, en ce qui concerne leur interaction avec les adverbes de fréquence, certains adverbes de degré, et l'opérateur aspectuel implicite.
3.2.1 Adverbes de fréquence
Premièrement, l'EDP doit avoir une portée plus étroite que les adverbes de fréquence, ce qui se distingue de l'expression adverbiale en for.
Considérons la phrase (54) qui comprend une EDP liang ge xingqi ‘deux semaines’ et un adverbe de fréquence mei tian ‘chaque jour’.
(54) *Zhāngsān měi tiān kàn shū liǎng gè xīngqī.
Zhangsan chaque jour lire livre deux clf semaine
Sens voulu: ‘Zhangsan a fait de la lecture tous les jours pendant deux semaines.’
La phrase est agrammaticale. En revanche, la phrase devient acceptable quand nous remplaçons liang ge xingqi ‘deux semaines’ par liang ge zhongtou ‘deux heures’ en (55).
(55) Zhāngsān měi tiān kàn shū liǎng gè zhōngtóu.
Zhangsan chaque jour lire livre deux clf heure
‘Zhangsan a fait de la lecture pendant deux heures tous les jours.’
Le contraste entre (54) et (55) démontre bien le fait que la portée de l'EDP doit être incluse dans celle de l'adverbe de fréquence. Plus précisément, l'unité temporelle tian ‘jour’ dénote un intervalle temporel de 24 heures. En raison de sa portée étroite, la durée de la lecture à chaque occurrence spécifiée par l'EDP ne doit pas dépasser 24 heures. C'est pourquoi la phrase (54) est exclue.
Par ailleurs, la phrase peut également être légitimée si nous remplaçons mei tian ‘chaque jour’ par changchang ‘souvent’ en (56). Ainsi, il n'y a plus de contradiction sémantique entre l'EDP et l'adverbe de fréquence mei tian ‘chaque jour’. Dans ce cas-là, la seule interprétation disponible est que l’événement lire pendant deux semaines a lieu à une cadence régulière spécifiée par changchang ‘souvent’. Ceci corrobore notre hypothèse selon laquelle en chinois mandarin, l'EDP a une portée moins large que l'expression fréquentative. Footnote 9
(56) Zhāngsān chángcháng kàn shū liǎng gè xīngqī.
Zhangsan souvent lire livre deux clf semaine
‘Souvent, Zhangsan a fait de la lecture pendant deux semaines.’
Au contraire, en ce qui concerne l'expression adverbiale en for en anglais, elle peut porter sur un adverbe de fréquence, comme le montre Morzycki (Reference Morzycki2004). Considérons (57), qui a deux lectures disponibles: soit l'adverbe de fréquence n'a une portée que sur le verbe read, soit il a une portée sur toute la phrase.
(57) John often read for two weeks.
‘Jean a lu souvent pendant deux semaines.’
a. For two weeks, John often did some reading.
‘Pendant deux semaines, Jean a souvent fait de la lecture.’
b. Often, John did some reading for two weeks.
‘Souvent, Jean a fait de la lecture pendant deux semaines.’
3.2.2 Adverbes de degré
Deuxièmement, nous remarquons que l'EDP en chinois mandarin se différencie de son homologue en anglais du fait que le premier est incompatible avec certains adverbes de degré, alors que l'expression adverbiale en for est compatible avec ce type d'adverbes en anglais.
Le chinois mandarin dispose d'une classe d'adverbes de degré qui ne modifient que les états. Ces adverbes sont hen ‘très’, shifen ‘énormément’, etc. En comparant (58) et (59), nous constatons que hen ou shifen peut être en cooccurrence avec le prédicat statif pijuan ‘fatigué’, mais ils ne sont pas compatibles avec un prédicat d’événement tel que shushuo ‘raconter’.
(58) Huá xiàozhǎng hěn/shífēn píjuàn.
Hua directeur très/énormément fatigué
‘Le directeur Hua est très/énormément fatigué.’
(59) *Nà qǔdiào hěn/shífēn shùshuō-zhe rénmen shēnghuó de
dem mélodie très/énormément raconter-dur gens vie lnk
aì, tòng, bēi, yuàn.
amour douleur tristesse haine
En revenant sur l'EDP, nous remarquons que hen/shifen ‘très/énormément’ en (60) ne peut pas être en cooccurrence avec le prédicat statif xiangxin ‘croire’ lorsqu'il est modifié par l'EDP.
(60) Zhāngsān (*hěn/shífēn) xiāngxìn-guo Mǎlì sān nián.
Zhangsan très/énormément croire-exp Marie trois an
Sens voulu: ‘Zhangsan a fait l'expérience de (beaucoup) croire Marie pendant trois ans.’
‘Zhangsan believed Mary (very much) for three years.’
Etant donné que hen/shifen est censé modifier un prédicat statif plutôt qu'un prédicat d’événement, nous pouvons tirer la conclusion que l'agrammaticalité de (60) est due au fait que hen/shifen ‘très/énormément’ modifie xiangxin Mali san nian ‘croire Marie pendant trois ans’. Il s'ensuit que l'EDP a une portée plus étroite que la portée de hen/shifen. Plus précisément, bien que le prédicat xiangxin ‘croire’ soit statif, la combinaison de ce prédicat statif et de l'EDP san nian ‘trois ans’ forme un prédicat temporellement borné qui dénote un événement plutôt qu'un état, d'où l'agrammaticalité de (60).
Quant à l'expression adverbiale en for, nous constatons qu'elle peut être en cooccurrence avec l'homologue anglais de l'adverbe hen; voir (60). Ceci prouve que l'EDP et l'expression adverbiale en for se comportent de manière différente concernant leur interaction avec certains adverbes de degré.
À noter qu'il existe une autre classe d'adverbes de degré en chinois mandarin qui peuvent modifier aussi bien les prédicats statifs que les prédicats d’événement, par exemple, jidude ‘extrêmement’ en (61)–(62). Par conséquent, quand nous avons affaire à ce type d'adverbes de degré, il peut être en cooccurrence avec l'EDP; voir (63).
(61) […] Huá xiàozhǎng […] jídùde píjuàn […]. (CCL)
Hua directeur extrêmement fatigué
‘Le directeur Hua est extrêmement fatigué.’
(62) […] nà qǔdiào […] jídùde shùshuō-zhe rénmen shēnghuó de
dem mélodie extrêmement raconter-dur gens vie lnk
ài, tòng, bēi, yuàn […]. (CCL)
amour douleur tristesse haine
‘Cette mélodie raconte l'amour, la douleur, la tristesse et la haine de la vie des gens de manière extrême.’
(63) Lǐsì jídùde xiāochén guò/le liǎng nián.Footnote 10
Lisi extrêmement déprimé exp/pfv deux an
‘Lisi a été extrêmement déprimé pendant deux ans.’
3.2.3 Opérateur aspectuel implicite
Troisièmement, nous constatons que l'expression adverbiale en for peut être en cooccurrence avec un prédicat télique et déclencher une interprétation itérative sous l'effet de coercition aspectuelle, alors que l'EDP ne peut pas produire un pareil effet. Une hypothèse possible est que l'EDP a une portée plus étroite que l'opérateur aspectuel implicite, à l'opposé de l'expression adverbiale en for.
Prenons (64) comme exemple: nous avons affaire à un prédicat télique qui est drag a log into the barn ‘traîner une bûche jusque dans la grange’. Dans les cas canoniques, l'expression adverbiale en for ne peut pas être en cooccurrence avec un prédicat télique, vu qu'elle ne spécifie que la durée d'une situation atélique. Mais (64) suggère que l'expression adverbiale en for peut figurer avec le prédicat télique traîner une bûche jusque dans la grange. A noter que dans ce cas-là, l'interprétation obtenue n'est pas que “le fermier a mis une heure à traîner une bûche jusque dans la grange”, étant donné que l'expression adverbiale en for impose la contrainte d'homogénéité sur les prédicats modifiés. Afin que l'expression adverbiale en for observe toujours la contrainte d'homogénéité, une lecture itérative selon laquelle “le fermier a traîné une bûche dans la grange de manière répétitive” doit être forcée sous l'effet de coercition aspectuelle.
(64) The farmer dragged a log into the barn for an hour. (MacDonald Reference MacDonald2006)
‘L'agriculteur a traîné une bûche jusque dans la grange pendant une heure.’
D'après de Swart (Reference de Swart1998), nous supposons qu'il existe un opérateur aspectuel implicite qui change un prédicat télique en un prédicat itératif pour que l'expression adverbiale en for puisse le modifier. Ceci étant dit, l'expression adverbiale en for doit avoir une portée plus large que cet opérateur aspectuel implicite, ainsi s'applique-t-elle à un prédicat qui est déjà bien construit au niveau de l'aspect lexical.
Maintenant, si nous examinons l’équivalent en chinois de la phrase (64), qui est donné en (65), nous constatons que le correspondant en chinois est inacceptable.
(65) *Nóngmín bǎ yì gēn mùchái tuō-dào liángcāng yí gè xiǎoshí.
fermier ba un clf bûche traîner-arriver grange un clf heure
Sens voulu: ‘Le fermier a traîné une bûche jusque dans la grange pendant une heure.’
Il y a deux hypothèses auxquelles nous pouvons recourir pour expliquer l'agrammaticalité de la phrase (65). Premièrement, nous pouvons supposer que le chinois mandarin n'autorise pas ce genre de coercition aspectuelle dans la phrase qui comporte un prédicat télique et une EDP, à la différence de l'anglais ou du français. Deuxièmement, si le chinois mandarin permet un tel effet de coercition aspectuelle qui force un prédicat télique en un prédicat atélique, nous devons proposer que l'EDP soit incluse dans la portée de cet opérateur aspectuel implicite, ce qui est aussi conditionné par la position d'adjoint de l'EDP qui a une portée étroite. En d'autres termes, l'EDP modifie déjà un prédicat télique avant que celui-ci ne soit forcé en un prédicat atélique. Par conséquent, la contrainte d'homogénéité imposée par l'EDP est violée, d'où l'exclusion de la phrase (65). Nous avons également constaté cette caractéristique de l'EDP adjointe lors de sa cooccurrence avec les adverbes de fréquence et de degré dans les parties précédentes.
Par le biais des phrases (64)–(65), nous avons montré qu'il est illégitime que l'EDP en chinois mandarin s'applique à un prédicat télique. Une des possibilités pour expliquer ce fait est que l'EDP a une portée moins large que l'opérateur aspectuel implicite qui change un prédicat télique en un prédicat itératif, à l'opposé de l'expression adverbiale en for.
Pour résumer cette section, nous avons mis en avant trois arguments dans l'objectif de montrer que l'EDP en chinois mandarin est différente de l'expression adverbiale en for en anglais en termes de leur portée par rapport à certains éléments; et nous allons montrer à la section 3.4 que cette distinction sera aussi reflétée dans la structure syntaxique.
3.3 Les expressions duratives postverbales participent à la composition des prédicats bornés
Smith (Reference Smith1994) estime que le type de situation d'un groupe verbal est déterminé par la combinaison de verbes, d'arguments et d'adverbiaux directionnels et locatifs (Verkuyl Reference Verkuyl1972). Autrement dit, elle n'inclut pas l'expression adverbiale en for parmi les éléments contribuant à la constitution de l'aspect lexical (voir aussi Thompson Reference Thompson2006 pour un avis similaire).
Mais la différence entre l'EDP et l'expression adverbiale en for indiquée à la section 3.2 nous conduit à proposer que l'EDP en chinois mandarin participe à la composition aspectuelle des prédicats de manière directe, à la différence de l'expression adverbiale en for, vu que l'EDP a une portée restreinte.
Notre hypothèse est aussi corroborée par la distribution complémentaire entre l'EDP en chinois mandarin et d'autres délimiteurs situationnels qui jouent le rôle de borner temporellement les situations atéliques. Plus précisément, on note qu’à la différence de l'expression adverbiale en for en anglais, qui peut s'appliquer à un prédicat télique, comme en (66), l'EDP en (67) ne peut pas être en cooccurrence avec un prédicat télique.
(66) John walked to school for ten minutes. (Smith Reference Smith1997)
(67) *Yuēhàn zǒu-dào-le xuéxiào shí fēnzhōng.
Jean marcher-arriver-pfv école 10 minute
Les phrases (68a-b) montrent davantage que le verbe secondaire dans le composé verbal résultatif dao ‘arriver’ et l'EDP shi fenzhong ‘10 minutes’ sont en distribution complémentaire en fournissant un point télique à l’événement marcher.
(68)
a. Yuēhàn zǒu-dào-le xuéxiào.
Jean marcher-arriver-pfv école
‘John a marché jusqu’à l’école.’
b. Yuēhàn zǒu-le shí fēnzhōng.
John marcher-pfv 10 minute
‘Jean a marché pendant 10 minutes.’
Le contraste montré par (67) et (68a-b) soutient notre proposition que l'EDP contribue de manière directe à la construction d'un prédicat borné au niveau de l'aspect lexical, à la différence de l'expression adverbiale en for qui est plutôt un modificateur de prédicat atélique dans les termes de Borer (Reference Borer2005).
3.4 Une analyse à l'interface syntactico-sémantique
Nous avons montré dans la perspective syntaxique en 3.1 que l'EDP en chinois se comporte de la même manière que l'adjoint, et non que le complément, avec le test de l'ellipse du groupe verbal à verbe pendant. Par ailleurs, nous avons avancé du point de vue sémantique en 3.2 et 3.3 que l'EDP est différente de l'expression adverbiale en for du fait qu'elle participe à la composition aspectuelle des prédicats de manière directe. Compte tenu de ces deux facettes, nous allons, dans cette section, donner une analyse à l'interface syntactico-sémantique de la structure syntaxique de l'EDP.
En nous appuyant sur l'analyse de l'aspect lexical (interne) dans la perspective syntaxique (Borer Reference Borer2005, MacDonald Reference MacDonald2006, Travis Reference Travis2010), nous présumons qu'en plus de la projection de l'aspect grammatical, il y a une projection fonctionnelle AspPlexical qui est intercalée entre le vP et le VP dans la structure syntaxique, cf. (69). Cette projection fonctionnelle sert à encoder l'aspect lexical/interne.
(69)

Nous avons indiqué plus haut que l'expression adverbiale en for est un modificateur d'un prédicat atélique qui ne fait pas partie de la composition aspectuelle du prédicat. Il s'ensuit qu'elle s'adjoint à une position plus haute que la projection AspPlexical, telle que l'adjoint du vP (MacDonald Reference MacDonald2006), l'adjoint de l'AspPgrammatical (Demirdache et Uribe-Etxebarria Reference Demirdache and Uribe-Etxebarria2004), ou l'adjoint du IP (Hitzeman Reference Hitzeman1997).
Au contraire, quant à l'EDP, nous avons argumenté qu'elle participe directement à la composition aspectuelle du prédicat. Il en ressort qu'elle doit figurer en une position plus basse que la projection AspPlexical. Dans ce qui suit, nous allons étudier plus en détail la distribution syntaxique de l'EDP, avec la structure (69) en tête.
Premièrement, considérons les cas où un objet référentiel est en cooccurrence avec une EDP. Nous avons montré précédemment que quand l'objet est de nature référentielle, il peut soit précéder, soit suivre, l'EDP. Les exemples (7) et (11) sont répétés en (70)-(71).
(70) Wǒ qí-le nà liàng chē liǎng gè zhōngtóu. (= (7))
pro1sg conduire-pfv dem clf vélo deux clf heure
‘J'ai conduit ce vélo pendant deux heures.’
(71) Tā mà-le liǎng gè xiǎoshí nà yí gè rén. (= (11))
pro3sg gronder- pfv deux clf heure dem un clf personne
‘Il a grondé cette personne pendant deux heures.’
Nous proposons donc que l'EDP peut soit s'adjoindre à V′ soit à VP. Quand elle est adjointe à V′, l'ordre objet-EDP est dérivé. Quand elle est adjointe à VP, l'ordre EDP-objet est dérivé.Footnote 11
(72)

La représentation en (72) indique que quelle que soit la position à laquelle est adjointe l'EDP, celle-ci se trouve toujours en dessous de la projection de l'aspect lexical. Cette position syntaxique basse est un reflet sémantique du fait que l'EDP contribue de manière directe à la constitution du prédicat qui est temporellement borné, ce qui diffère de l'expression adverbiale en for qui est un modificateur de prédicat atélique et qui occupe une position au-dessus de la projection de l'aspect lexical, par exemple vP (MacDonald Reference MacDonald2006), AspPgrammatical (Demirdache et Uribe-Etxebarria Reference Demirdache and Uribe-Etxebarria2004), ou IP (Hitzeman Reference Hitzeman1997).
Deuxièmement, nous allons examiner les cas impliquant la cooccurrence d'une EDP et d'un objet non-référentiel. Comme on l'a vu dans la section 2.1, quand le verbe est modifié par un suffixe aspectuel tel que le suffixe verbal -le, l'objet non-référentiel ne peut pas précéder l'EDP; voir l'exemple (73). Au contraire, l'objet doit suivre l'EDP; voir l'exemple (74).
(73) *Zhāngsān qí-le chē liǎng gè zhōngtóu. (= (6))
Zhangsan conduire-pfv vélo deux clf heure
Sens voulu: ‘Zhangsan a fait du vélo pendant deux heures.’
(74) Zhāngsān qí-le liǎng gè zhōngtóu chē.
Zhangsan conduire-pfv deux clf heure vélo
‘Zhangsan a fait du vélo pendant deux heures.’
La différence entre (73) et (70) ainsi que (74) nous conduit à avancer que l'objet non-référentiel a une position plus basse que celles de l'objet référentiel et de l'EDP. Ainsi, la seule position qui est légitime pour un objet non-référentiel est la position [Comp, V°], comme en (75), d'où est dérivé l'ordre EDP-objet. Plus précisément, l'adjonction de l'EDP peut se faire également au niveau du V′ ou du VP. Comme l'objet non-référentiel reste dans la position [Comp, V◦], nous obtenons toujours l'ordre EDP-objet.
(75)

Maintenant, ce qu'il reste à considérer est le cas où le verbe n'a pas de morphème marquant l'aspect. Comme nous l'avons vu plus haut, l'objet non-référentiel peut précéder l'EDP, comme dans l'exemple (76).
(76) Zhāngsān měi tiān qí chē liǎng gè zhōngtóu. (= (10))
Zhangsan chaque jour conduire vélo deux clf heure
‘Zhangsan fait du vélo pendant deux heures tous les jours.’
Comme la tête de la projection AspPgrammatical reçoit le verbe simple au lieu du groupe verbal, en supposant que l'objet s'incorpore au verbe et que l'ensemble verbe-objet se déplace comme une unité, le fait que le verbe et l'objet non-référentiel précèdent l'EDP nous conduit à admettre que l'unité V-O peut se trouver plus haut que la tête d'AspPgrammmatical. Nous supposons ainsi que la projection du groupe verbal VP se déplace au spécificateur de l'AspPgrammatical; voir (77), d'où est dérivée la phrase (76).
(77)

En considérant le statut projectionnel du V-O déplacé, il est évident que le suffixe verbal -le ne peut être attaché ni au verbe ni à l'objet, car en tant que projection (élément maximal), le V-O déplacé n'est pas un hôte approprié pour un -le verbal. En tant que support verbal, le suffixe -le se trouve à la tête Aspgrammatical et ne peut s'attacher qu’à un élément verbal. C'est pourquoi les séquences Verbe-le-Objetnon-référentiel-EDP et Verbe-Objetnon-référentiel-le-EDP sont toutes les deux exclues, voir (73) et (78).
(78) * Zhāngsān qí chē-le liǎng gè zhōngtóu.
Zhangsan conduire vélo-pfv deux clf heure
Sens voulu: ‘Zhangsan a fait du vélo pendant deux heures.’
Il convient de noter que nous ne traitons pas les cas où nous pouvons insérer le marqueur de ‘de’, qui joue le rôle d'introduire le modificateur nominal, entre l'EDP et l'objet non-référentiel, tel qu'illustré en (79).
(79) Zhāngsān qí-le liǎng gè zhōngtóu de chē.
Zhangsan conduire-pfv deux clf heure lnk vélo
‘Zhangsan a fait du vélo pendant deux heures.’
Li (Reference Li1987) soutient que dans ce cas-là, l'EDP est le spécificateur du NP, tandis que Huang (Reference Huang1994b) et Pan et Ye (Reference Pan and Ye2015) proposent que le groupe verbal subit un processus de nominalisation; c'est pourquoi l'insertion de de est possible. Cependant, il importe de remarquer que ce de manifeste une distribution différente du cas où un vrai modificateur nominal est impliqué, avec le test de l'ellipse. Plus particulièrement, (80) suggère que de doit être élidé avec l'objet shu ‘livre’ dans la phrase où il y a une EDP.
(80) …Lǐsì qí-le sān gè zhōngtóu (*de).
Lisi conduire-pfv trois clf heure lnk
‘… Lisi a fait du vélo pendant trois heures.’
En revanche, de ne peut pas être élidé dans la phrase où figure un vrai modificateur nominal, tel que faguo de ‘France de’, cf. (81a-b).
(81)
a. Zhāngsān kàn-le Měiguó de diànyǐng.
Zhangsan regarder-pfv Etats-Unis lnk film
‘Zhangsan a regardé le film américain.’
b. … Lǐsì kàn-le Fǎguó *(de).
Lisi regarder-pfv France lnk
‘… Lisi a regardé le film français.’
Le contraste entre (80) et (81b) indique que de ne peut pas être analysé comme un simple marqueur qui introduit le modificateur nominal dans la phrase comportant une EDP. Des études complémentaires sont nécessaires.
3.5 Résumé intermédiaire
Dans cette section, nous avons montré que l'EDP ne se comporte pas de manière parallèle à celle du complément de verbe, avec le test de l'ellipse du groupe verbal à verbe pendant. En revanche, elle manifeste le même comportement que l'adverbe en position basse dans la hiérarchie structurale. Plus particulièrement, pour que l'EDP et l'adverbe en position basse soient reconstruits dans le site de l'ellipse, ils doivent être répétés dans le site élidé. Par conséquent, nous avons proposé que l'EDP ne peut pas être traitée comme un complément de verbe, contrairement à ce qu'affirment Huang (Reference Huang1984, Reference Huang1994a), Li (Reference Li1987) et Cheng et al. (Reference Cheng, Huang, Li and Tang1997). Elle doit être traitée comme un adjoint.
Cependant, à la différence de Lin (Reference Lin2007), selon qui la position de l'EDP est relativement flexible,Footnote 12 nous affirmons que l'EDP figure en une position assez basse dans la structure syntaxique, même plus basse que l'adverbe de manière;Footnote 13 voir l'exemple (82). La position basse de l'EDP et sa forme morphologique nominale constituent peut-être les raisons pour lesquelles elle est souvent traitée comme un complément de verbe dans la littérature.
(82) Lǐsì mànmànde qí-le nà liàng chē liǎng gè zhōngtóu.
Lisi lentement conduire-pfv dem clf vélo deux clf heure
‘Lisi a conduit ce vélo lentement pendant deux heures.’
Le fait que l'EDP figure en position très basse, à savoir sous la projection de l'aspect interne, est un réflexe naturel, du fait qu'elle a une portée plus étroite que certains éléments tels que les adverbes de fréquence, certains adverbes de degré ou l'opérateur aspectuel implicite. De plus, sa position basse correspond aussi à notre proposition selon laquelle l'EDP construit de manière directe un prédicat borné. C'est la raison pour laquelle elle est incompatible avec un prédicat télique qui est déjà construit au niveau de l'aspect lexical.
Dans la section suivante, en nous appuyant à la fois sur des propositions déjà existantes dans la littérature et sur de nouveaux arguments, nous allons argumenter que la structure d'adjoint n'est pas suffisante pour expliquer toutes les distributions et interprétations de l'EDP; ainsi nous proposons qu'il est nécessaire d'admettre une deuxième structure.
4 La structure d'adjoint n'est pas suffisante
Dans cette partie, en nous appuyant sur Teng (Reference Teng1975), Li (Reference Li1987) et Shi (Reference Shi2006), nous allons montrer que la structure d'adjoint ne suffit pas pour couvrir tous les comportements de l'EDP. En plus des arguments avancés par ces auteurs, (voir les sections 2.2 et 2.3), nous allons proposer trois arguments supplémentaires.
4.1 Les questions de portée
Le premier argument porte sur les questions de portée. Premièrement, considérons la portée de la négation. Tout comme Li (Reference Li1987), nous ne sommes pas en mesure d'expliquer pourquoi l'EDP peut s’échapper de la portée de la négation dans certains cas, par l'intermédiaire de la structure d'adjoint. Plus particulièrement, en comparant (83a) avec (83b), nous constatons que le mot de négation mei en (83a) a portée sur l'EDP liang ge zhongtou ‘deux heures’, alors que la même EDP n'est pas dans la portée du mot de négation en (83b). On note que la structure d'adjoint peut expliquer la première phrase, parce que dans ce cas-là, le mot de négation c-commande l'EDP. Cependant, l'approche “adjoint” ne peut pas fournir une explication satisfaisante à la deuxième phrase.
(83)
a. Zhāngsān méi qí nà liàng chē liǎng gè zhōngtóu, érshì
Zhangsan nég conduire dem clf vélo deux clf heure mais
qí-le sì gè zhōngtóu.
conduire-pfv quatre clf heure
‘Zhangsan n'a pas conduit ce vélo pendant deux heures, mais quatre heures.’
b. Zhāngsān méi qí nà liàng chē, liǎng gè zhōngtóu le.
Zhangsan nég conduire dem clf vélo deux clf heure ptcl
‘Zhangsan n'a pas conduit ce vélo depuis deux heures.’
Deuxièmement, nous examinons les cas où figurent les adverbes de fréquence. En comparant (84a) avec (84b), on constate que la structure d'adjoint peut s'appliquer à la phrase (84a) parce que l'adverbe de fréquence mei tian zaoshang ‘tous les matins’ porte sur yi ge xiaoshi ‘une heure’. En revanche, l'EDP ban nian ‘six mois’ en (84b) ne tombe pas dans la portée de mei tian zaoshang ‘tous les matins’, ainsi la structure d'adjoint doit être exclue.
(84)
a. Fùqīn měi tiān zǎoshàng dǎ Tàijíquán yí gè xiǎoshí.
père chaque jour matin battre Taichi un clf heure
‘Mon père fait du Taichi pendant une heure tous les matins.’
(modifié de Shi Reference Shi2006)
b. Fùqīn měi tiān zǎoshàng dǎ Tàijíquán, bàn nián le.
père chaque jour matin battre Taichi demi an ptcl
‘Mon père fait du Taichi tous les matins depuis six mois.’
(modifié de Shi Reference Shi2006)
Le dernier cas porte sur les phrases qui comportent un marqueur aspectuel. La structure d'adjoint peut prédire l'agrammaticalité de la phrase (85a), étant donné que le marqueur progressif zai est incompatible avec un prédicat qui est temporellement borné par une EDP, telle que san ge xiaoshi ‘trois heures’. Au contraire, la même structure ne peut pas s'appliquer à la phrase (85b). Dans ce cas-là, l'EDP san ge xiaoshi ‘trois heures’ n'est plus soumise à la portée du marqueur progressif zai.
(85)
a. *Sūshān zài qí nà liàng chē sān gè zhōngtóu.
Susan prog conduire dem clf vélo trois clf heure
b. Sūshān zài qí nà liàng chē, yǐjīng sān gè zhōngtóu le.
Susan prog conduire dem clf vélo déjà trois clf heure ptcl
‘Susan conduit ce vélo depuis déjà trois heures.’
4.2 La ponctuation et la phrase incidente
Le deuxième argument pour montrer que la structure d'adjoint ne suffit pas s'appuie sur les tests de la ponctuation et de la phrase incidente. En comparant (86a) avec (86b), nous constatons que malgré le fait que ces phrases comprennent toutes les deux la même EDP, leurs structures syntaxiques sont différentes. La preuve en est que nous ne pouvons pas insérer une phrase incidente en (86a), tandis que l'insertion d'une phrase incidente en (86b) est possible, tel qu'illustré respectivement en (87a) et (87b). En bref, nous ne pouvons pas expliquer pourquoi l'insertion d'une phrase incidente est possible dans le cas où l'EDP est analysée en tant qu'adjoint.
(86)
a. Tā yǐjīng gōngzuò hěn duō nián le.
pro3sg déjà travailler très beaucoup an ptcl
‘Il travaille déjà depuis beaucoup d'années.’
b. Tā gōngzuò yǐjīng hěn duō nián le.
pro3sg travailler déjà très beaucoup an ptcl
‘Il travaille depuis déjà beaucoup d'années.’
(87)
a. * Tā yǐjīng gōngzuò, wǒ zhīdào, hěn duō nián le.
pro3sg déjà travailler pro1sg savoir très beaucoup an ptcl
b. Tā gōngzuò, wǒ zhīdào, yǐjīng hěn duō nián le.
pro3sg travailler pro1sg savoir déjà très beaucoup an ptcl
‘Il travaille, je sais, depuis déjà beaucoup d'années.’
4.3 La dislocation
Le dernier argument s'appuie sur le test de la dislocation. En examinant la paire d'exemples (88a–b), nous remarquons qu'il est impossible de disloquer l'EDP san ge xiaoshi ‘trois heures’ en (88a). Ceci est prédit par la structure d'adjoint de l'EDP. Vu que l'EDP, étant adjoint, a une portée étroite au niveau du VP, la topicalisation de l'EDP dans l'exemple (88b) crée une contradiction entre san ge zhongtou ‘trois heures’ et yijing ‘déjà’, qui doit avoir une portée plus large que le précédent. Il est par ailleurs impossible que l'EDP se déplace avec la particule finale le, puisqu'ils ne forment pas un constituant, cf. (88c).
(88)
a. Sūshān yǐjīng qí nà liàng chē sān gè zhōngtóu le.
Susan déjà conduire dem clf vélo trois clf heure ptcl
‘Susan conduit déjà ce vélo depuis trois heures.’
b. * Sān gè zhōngtóu, Sūshān yǐjīng qí nà liàng chē le.
trois clf heure Susan déjà conduire dem clf vélo ptcl
c. * Sān gè zhōngtóu le, Sūshān yǐjīng qí nà liàng chē.
trois clf heure ptcl Susan déjà conduire dem clf vélo
Cependant, en ce qui concerne la paire d'exemples illustrés en (89a–b), on note qu'il est possible de mettre l'EDP shi nian ‘10 ans’ en dislocation, ce qui ne peut pas être prédit par la structure d'adjoint.
(89)
a. Sūshān měi tiān qí nà liàng chē, yǐjīng shí nián le.
Susan chaque jour conduire dem clf vélo déjà 10 an ptcl
‘Susan conduit ce vélo tous les jours depuis déjà 10 ans.’
b. Yǐjīng shí nián le, Sūshān měi tiān qí nà liàng chē.
déjà 10 an ptcl Susan chaque jour conduire dem clf vélo
‘Susan conduit ce vélo tous les jours depuis déjà 10 ans.’
En résumé, nous avons présenté trois preuves pour montrer que la structure d'adjoint n'est pas suffisante à elle seule pour expliquer toutes les distributions de l'EDP en chinois mandarin. Ce fait est notamment mis en valeur dans les cas où des éléments linguistiques tels que la pause prosodique (90), l'adverbial qui modifie le groupe verbal (91), l'auxiliaire (92) et la phrase incidente (93) sont indispensables pour marquer une frontière entre l'EDP et le reste de la phrase, comme le signalait déjà Li (Reference Li1987). Cela s'explique par le fait que l'EDP doit être hors de la portée du marqueur de négation, de l'adverbe de fréquence ou du marqueur aspectuel. Il est donc impossible dans ces cas-là de traiter l'EDP comme un adjoint.
(90) Měi tiān zǎoshàng fùqīn dǎ tàijíquán*(,) bàn nián le.
chaque jour matin père battre Taichi demi an ptcl
‘Mon père fait du Taichi tous les matins depuis six mois.’
(91) Měi tiān zǎoshàng fùqīn dǎ tàijíquán *(yǐjīng/dōu) bàn nián le.
chaque jour matin père battre Taichi déjà/déjà demi an ptcl
‘Mon père fait du Taichi tous les matins depuis déjà six mois.’
(92) Měi tiān zǎoshàng fùqīn dǎ tàijíquán *(yǒu) bàn nián le.
chaque jour matin père battre Taichi avoir demi an ptcl
‘Mon père fait du Taichi tous les matins depuis six mois.’
(93) Měi tiān zǎoshàng fùqīn dǎ tàijíquán * (,wǒ zhīdào,) bàn nián
chaque jour matin père battre Taichi (,pro1sg savoir demi an
le.
ptcl
‘Mon père fait du Taichi tous les matins, je sais, depuis six mois.’
A l'instar de Teng (Reference Teng1975), Li (Reference Li1987) et Shi (Reference Shi2006), nous supposons aussi que dans ces cas où la structure d'adjoint n'est pas suffisante pour expliquer la distribution de l'EDP, cette dernière doit être analysée en tant que prédicat principal d'une clause, tout ce qui la précède étant le sujet phrastique.
Dans ce qui suit, tout en signalant une particularité que l'EDP manifeste à l'interface syntaxique-sémantique, nous allons montrer qu'il existe aussi des cas où l'EDP est traitée comme le prédicat principal dans une autre clause, qui est séparée de la clause qui comporte tout ce qui la précède. Les cas typiques concernent les phrases où figure la particule de discours le final.
Tout d'abord, examinons la paire d'exemples (94a–b) où l'EDP liang ge xiaoshi ‘deux heures’ est traitée en tant qu'adjoint, étant donné que l'adverbe yijing ‘déjà’, qui est censé modifier un groupe verbal, est placé devant jouer de ce piano. On constate que l’événement jouer de ce piano peut se terminer avant le moment d’énonciation, comme illustré en (94a). Dans ce cas-là, l'EDP spécifie la durée de l’événement jouer de ce piano qui a été terminé le matin. Une autre possibilité est que l’événement jouer de ce piano peut durer jusqu'au moment d’énonciation, comme (94b) le montre. L'EDP mesure l'intervalle dont le point final est le moment d’énonciation.
(94)
a. Wǒ zǎoshàng yǐjīng liàn nà jià gāngqín liǎng gè xiǎoshí
pro1sg matin déjà pratiquer dem clf piano deux clf heure
le. Xiànzài zhǐ xiǎng kàn diànshì.
ptcl maintenant seulement vouloir regarder télévision
‘J’ai déjà joué de ce piano pendant deux heures ce matin. Maintenant, je ne veux que regarder la télévision.’
b. Wǒ yǐjīng liàn nà jià gāngqín liǎng gè xiǎoshí le.
pro1sg déjà pratiquer dem clf piano deux clf heure ptcl
Xiànzài kěyǐ tíng-le ma?
maintenant pouvoir arrêter-pfv q
‘Je joue de ce piano depuis deux heures déjà. Est-ce que je peux m'arrêter maintenant?’
En revanche, lorsque l'EDP n'est pas un adjoint, on note qu'elle ne déclenche qu'une lecture continuative. Comparons (95a) avec (95b).
(95)
a. * Wǒ zǎoshàng liàn nà jià gāngqín yǐjīng liǎng gè
pro1sg matin pratiquer dem clf piano déjà deux clf
xiǎoshí le. Xiànzài zhǐ xiǎng kàn diànshì.
heure ptcl maintenant seulement vouloir regarder télévision
Sens voulu: ‘J’ai déjà joué de ce piano pendant deux heures ce matin.
Maintenant, je ne veux que regarder la télévision.’
b. Wǒ liàn nà jià gāngqín yǐjīng liǎng gè xiǎoshí le.
pro1sg pratiquer dem clf piano déjà deux clf heure ptcl
Xiànzài kěyǐ tíng-le ma?
maintenant pouvoir arrêter-pfv q
‘Je joue de ce piano depuis déjà deux heures. Est-ce que je peux m'arrêter maintenant?’
Si l'EDP liang ge xiaoshi ‘deux heures’ en (95a–b) est analysée comme le prédicat principal de toute la clause, nous avons des difficultés à expliquer la non-disponibilité de l'interprétation de la phrase (95a), parce que rien n'empêche que l’événement pratiquer ce piano pendant deux heures ait eu lieu avant le moment d’énonciation, comme dans le cas (94a). Au contraire, l'inacceptabilité de la phrase (95a) peut être expliquée si l'on traite l'EDP en tant que prédicat dans l'autre clause séparée de tout ce qui la précède. Dans ce cas-là, le le final ne porte que sur l'EDP qui est yijing liang ge xiaoshi ‘déjà deux heures’. Dans cette clause qui ne comprend aucun adverbial temporel, en présence du le final, la borne finale de l'intervalle de deux heures coïncide avec le temps de référence, qui est le moment d’énonciation par défaut. Il en ressort que seule la lecture continuative est possible.
Pour résumer cette section, nous avons montré qu'il y a des cas où l'EDP doit être analysée en tant que prédicat principal d'une clause. Plus précisément, elle peut être traitée comme le prédicat d'une clause dont tout ce qui la précède est le sujet phrastique, par exemple en (96).
(96) [CP1 [IP1 [CP2 [IP2 Měi tiān zǎoshàng fùqīn dǎ tàijíquán]] cái
chaque jour matin père battre Taichi seulement
bàn nián]] .
demi an
Par ailleurs, elle peut également être considérée comme le prédicat d'une clause séparée de la clause qui comprend tout ce qui la précède. Cette proposition sert à expliquer l'interprétation de l'EDP en présence de la particule de discours le final. Plus précisément, quand l'EDP est analysée en tant que prédicat principal d'une clause séparée, l'EDP constitue en soi une clause indépendante. Dans ce cas-là, nous supposons qu'il y a un pro événement dans la même clause que l'EDP, qui renvoie à l’événement qui a été mentionné dans la clause précédente, comme en (97). Des études complémentaires sont nécessaires.
(97) [CONJUNCTIONP [CP1 [IP1 Měi tiān zǎoshàng fùqīn dǎ tàijíquán ]] [,
chaque jour matin père battre Taichi
[CP2 [IP2 pro event bàn nián] le] ] ].
demi an ptcl
5. Résumé intermédiaire
Nous avons soutenu dans les sections 3 et 4 la co-existence de deux structures syntaxiques qui rendent compte de la distribution et l'interprétation de l'EDP, soit la structure d'adjoint et la structure de prédicat. Nous présentons ici une récapitulation dans ce qui suit.
Lorsque nous avons affaire à une phrase qui ne suscite pas de questions concernant la portée ou la frontière, telle que (98), la structure d'adjoint comme la structure de prédicat sont toutes les deux possibles pour l'EDP.
(98) Zhāngsān qí-le nà liàng chē liǎng gè zhōngtóu. (=(7))
Zhangsan conduire-pfv dem clf vélo deux clf heure
‘Zhangsan a conduit ce vélo pendant deux heures.’
Plus précisément, nous remarquons que l'adverbe temporel peut soit précéder le verbe principal, comme en (99), soit précéder directement l'EDP, par exemple en (100).
(99) Zhāngsān cái qí-le nà liàng chē liǎng gè zhōngtóu.
Zhangsan seulement conduire-pfv dem clf vélo deux clf heure
‘Zhangsan a seulement conduit ce vélo pendant deux heures.’
(100) Zhāngsān qí-le nà liàng chē cái liǎng gè zhōngtóu.
Zhangsan conduire-pfv dem clf vélo seulement deux clf heure
‘Zhangsan a conduit ce vélo pendant seulement deux heures.’
Il en va de même pour le groupe de phrases (101a-e) où l'adverbe yijing ‘déjà’ apparaît en (101b-c) et le marqueur de négation mei figure en (101d-e).
(101)
a. Wǒ kaī jìchéngchē èrshí nián le. (= (31))
pro1sg conduire taxi 20 an ptcl
‘Je conduis le taxi depuis 20 ans.’
b. Wǒ yǐjīng kaī jìchéngchē èrshí nián le. (= (9))
pro1sg déjà conduire taxi 20 an ptcl
‘Je conduis déjà le taxi depuis 20 ans.’ (Lin Reference Lin2007)
c. Wǒ kaī jìchéngchē yǐjīng èrshí nián le.
pro1sg conduire taxi déjà 20 an ptcl
‘Je conduis le taxi depuis déjà 20 ans.’
d. Wǒ méi kaī jìchéngchē èrshí nián.
pro1sg nég conduire taxi 20 an
‘Je ne conduis pas le taxi depuis 20 ans.’
e. Wǒ kaī jìchéngchē méi èrshí nián.
pro1sg conduire taxi nég 20 an
‘Je ne conduis pas le taxi depuis 20 ans.’
Tous ces exemples démontrent deux faits concernant le choix des structures de l'EDP. D'une part, la référentialité de l'objet ainsi que les différents marqueurs aspectuels/discursifs n'ont pas d'incidence absolue sur la structure de l'EDP. D'autre part, différentes structures n'ont pas non plus de conséquence absolue sur les interprétations de l'EDP elle-même. Le choix de portée de l'EDP affecte de manière absolue le choix de dérivation de ces deux structures: si l'EDP doit avoir une portée étroite, elle s'intègre dans la phrase comme adjoint. Si l'EDP doit avoir une portée large, la structure de prédicat est nécessaire.
6. Interprétation de l'expression durative dans différentes structures
Dans cette section, nous allons avancer que les différentes structures syntaxiques et les différentes classes aspectuelles de prédicats, ainsi que les marqueurs aspectuels grammaticaux, permettent ensemble de déterminer l'interprétation de l'EDP.
Tout d'abord, considérons la phrase (102) qui comporte un prédicat atélique guancha san ge faguo jiating ‘observer trois familles françaises’. La position de l'adverbe yijing ‘déjà’ suggère que la phrase (102) implique une structure d'adjoint. Comme on l'a vu à la section 4, cette phrase à structure d'adjoint a deux lectures, en présence de la particule finale le qui porte sur toute la phrase.
(102) Wèile xiě bóshìlùnwén, Lǐsì yǐjīng guānchá-le sān gè Fǎguó
pour écrire thèse Lisi déjà observer-pfv trois clf France
jiātíng liǎng nián le.
famille deux an ptcl
‘Pour écrire sa thèse, Lisi observe déjà trois familles françaises depuis deux ans.’
‘Pour écrire sa thèse, Lisi a déjà observé trois familles françaises pendant deux ans.’
La particule de discours le final requiert que le temps de référence soit un point temporel, qui est le moment d’énonciation en (102). Quand le point final de l'intervalle temporel de deux ans correspond au point d’énonciation, une lecture continuative est déclenchée. Quand le point final de l'intervalle temporel de deux ans est placé avant le moment d’énonciation, nous obtenons une lecture non-continuative.
Ensuite, nous allons examiner le même prédicat observer trois familles françaises dans la structure de prédicat; voir l'exemple (103). On note que la même EDP ne peut pas figurer dans cette structure. Nous allons argumenter que cette agrammaticalité est attribuée à la non-congruence qui se produit au niveau aspectuel.
(103) *Wèile xiě bóshìlùnwén, Lǐsì guānchá-le sān gè Fǎguó jiātíng
pour écrire thèse Lisi observer-pfv trois clf France famille
yǐjīng liǎng nián le.
déjà deux an ptcl
Sens voulu: ‘Pour écrire sa thèse, Lisi observe trois familles françaises depuis déjà deux ans.’
Premièrement, examinons la première clause de la phrase (103) qui est Lisi guancha-le san ge Faguo jiating ‘Lisi a observé trois familles françaises’. En présence du marqueur perfectif -le verbal, la borne finale de la situation atélique observer trois familles françaises précède le moment d’énonciation. Deuxièmement, considérons le prédicat yijing liang nian le ‘déjà deux ans’. La particule le final porte sur l'EDP en question. Par conséquent, la borne finale de l'intervalle de deux ans doit coïncider avec le moment de référence, qui est par défaut le moment d’énonciation. Vu que observer trois familles françaises est un prédicat atélique auquel il n'y a pas d’état résultant qui lui est associé (Moens et Steedman Reference Moens and Steedman1988), la seule situation qui puisse être mesurée par l'EDP est le processus observer trois familles françaises. Ceci entraîne la non-congruence entre l'intervalle de l’événement observer trois familles françaises, qui est placé avant le moment d’énonciation, et l'intervalle de deux ans, qui se termine au moment d’énonciation, d'où l'inacceptabilité de la phrase (103).
De fait, nous avons montré que l'EDP est incompatible avec un prédicat atélique dans la structure de prédicat en présence du marqueur perfectif -le verbal. Ce fait est dû à l'incohérence temporelle qui existe entre l'intervalle temporel de la situation atélique et l'intervalle temporel dénoté par l'EDP. En revanche, lorsqu'il y a une congruence entre ces deux intervalles temporels, nous pouvons prédire que l'EDP peut figurer dans la structure de prédicat. Dans ce qui suit, nous allons discuter de deux cas spécifiques.
D'un côté, nous considérons un cas où le marqueur aspectuel assume un rôle fondamental. Examinons la phrase (104) dont le verbe observer est modifié par un marqueur progressif zai. Avec ce marqueur, l’événement observer trois familles françaises peut chevaucher le moment d’énonciation. Il s'ensuit que l'EDP dont la borne finale est le moment d’énonciation peut modifier cet événement sans qu'aucune incohérence temporelle ne se manifeste. Comparons (103) avec (104).
(104) Wèile xiě bóshìlùnwén, Lǐsì zài guānchá sān gè Fǎguó jiātíng
pour écrire thèse Lisi prog observer trois clf France famille
yǐjīng liǎng nián le.
déjà deux an ptcl
‘Pour écrire sa thèse, Lisi observe trois familles françaises depuis déjà deux ans.’
De l'autre côté, l'aspect lexical a également une incidence sur la distribution de l'EDP. En examinant la phrase (105), nous constatons que l'EDP peut être en cooccurrence avec le composé verbal résultatif modifié par le marqueur perfectif -le verbal dans la structure de prédicat, contrairement au prédicat atélique observer trois familles françaises en (103).
(105) Lǐsì kàn-wán-le liǎng piān wénzhāng yǐjīng sān gè xiǎoshí le.
Lisi lire-finir-pfv deux clf article déjà trois clf heure ptcl
‘Lisi a fini de lire deux articles depuis déjà trois heures.’
L'acceptabilité de cette phrase est due au fait qu'il existe un état résultant associé au composé verbal résultatif. Bien que l’événement finir de lire deux articles soit accompli avant le moment d’énonciation en présence du -le verbal, l’état résultant finir de lire deux articles continue jusqu'au moment d’énonciation, ce qui permet à l'EDP, dont la borne finale correspond aussi au moment d’énonciation, de le modifier sans déclencher aucune incohérence.
En bref, dans cette section, nous avons démontré que les structures syntaxiques ainsi que les facteurs aspectuels, l'aspect lexical comme l'aspect grammatical, vont ensemble déterminer l'interprétation de l'EDP. Par conséquent, quand nous avons affaire à une EDP, il faut prendre en compte tous ces facteurs pour étudier ses interprétations.
7. Conclusion
Dans cet article, nous avons proposé une analyse par adjoint et par prédicat dans la perspective syntaxique-sématique de l'EDP en chinois mandarin. Premièrement, nous avons signalé que l'EDP ne peut pas être un complément de verbe, en ayant recours au test de l'ellipse du groupe verbal à verbe pendant. Par ailleurs, nous avons souligné que l'analyse par adjoint et l'analyse par prédicat sont toutes les deux nécessaires pour expliquer la distribution de l'EDP. En dernier lieu, une comparaison entre le chinois et l'anglais ainsi qu'une étude précise sur les propriétés des prédicats montrent clairement que tant la sémantique que la structure syntaxique ont des conséquences sur l'interprétation de l'EDP.
Par le biais de riches preuves empiriques, nous avons montré que dans certaines langues telles que le chinois, une structure syntaxique unifiée de certaines catégories, par exemple, l'expression durative post-verbale, est une hypothèse trop forte. Les propriétés syntaxiques et sémantiques ainsi que la comparaison entre le chinois et l'anglais élaborées de cette présente étude fournissent également une perspective typologique pour étudier les duratifs et les propriétés de l'aspect lexical, dans de plus amples recherches.
(Cheng et al.
(= (8))


