Les manuels ont longtemps traité l’histoire de l’Europe contemporaine comme un sujet autonome – en particulier lorsque la discipline se voyait dominée par des spécialistes de l’histoire politique, diplomatique ou militaire. Pendant la plus grande partie du xxe siècle – et c’est compréhensible –, le champ était structuré autour des questions de guerre et de paix, et focalisé sur la construction des États-nations modernes et l’évolution de leurs relations diplomatiques. L’histoire économique et sociale était considérée comme extérieure aux tendances fondamentales de l’histoire politique et ne dépassait guère les frontières des États-nations européens. Dans ces mêmes manuels, le vaste monde n’apparaissait généralement – lorsqu’il apparaissait – que dans des chapitres dédiés à l’« Empire ». Là encore, les historiens n’abordaient le sujet que comme une extension de l’histoire de l’Europe, faisant écho à la célèbre formule d’Otto von Bismarck : « Ma carte de l’Afrique se trouve en Europe. Ici se trouve la Russie et ici, la France ; nous sommes au milieu. Voilà ma carte de l’AfriqueFootnote 1. » Les grandes conférences internationales (notamment celle de Berlin en 1884) n’étaient analysées que sous l’angle des relations entre puissances européennesFootnote 2.
Dans sa contribution à ce forum, Richard Drayton observe, au même titre que David Motadel et bien d’autres, que la nouveauté du tournant mondial réside en l’idée selon laquelle « européen et extra-européen ont toujours existé dans une relation dynamique d’influences réciproquesFootnote 3 » pendant une grande partie de l’histoire. Les interactions des Européens avec le reste du monde étaient un processus bidirectionnel. Pour ne prendre qu’un exemple, la fin des empires espagnol et portugais en Amérique du Sud et centrale dans les années 1820 a exercé une influence considérable sur les processus politiques en Europe, suscitant des soulèvements en Espagne et au Portugal et, plus généralement, insufflant aux mouvements libéraux et révolutionnaires européens une énergie et une détermination renouveléesFootnote 4. Sans les événements en Algérie, la monarchie française n’aurait peut-être pas été renversée en 1830Footnote 5. De même, l’unification de l’Italie doit énormément à l’expérience militaire et politique acquise par le leader nationaliste radical Giuseppe Garibaldi alors qu’il combattait en Amérique du Sud.
En effet, les migrations ont joué un rôle central dans l’effacement des frontières entre l’Europe et le reste du monde. L’émigration de quelque soixante millions d’Européens vers d’autres continents au xixe siècle a été un processus d’une importance majeure. Ainsi, en Italie, environ 40 % des personnes qui ont émigré entre 1897 et 1906 sont revenues, un chiffre qui atteint 66 % en 1913Footnote 6. Bien entendu, beaucoup d’entre eux sont rentrés plusieurs fois, de sorte qu’il existait une circulation à double sens des migrants européens entre l’Europe et les Amériques ou d’autres régions du monde. Beaucoup envoyaient de l’argent à leurs familles restées au pays, une contribution financière qui s’est révélée vitale pour les familles appauvries de régions comme la Sicile ou la Calabre. En outre, l’Europe n’a pas seulement exporté ses idées, ses expériences et ses mœurs vers l’Australasie ou les Amériques : elle les a aussi réimportées sous des formes altérées, qui se sont ensuite diffusées dans la société et la culture en Europe. Dès la fin du xixe siècle, l’industrie américaine exerce une influence énorme sur la société européenne : les biens et les produits de consommation américains commencent à transformer la vie quotidienne du vieux continent. À la fin des années 1920, le krach de Wall Street a plongé l’Europe dans une crise si profonde qu’elle a bouleversé la vie politique – en particulier en Allemagne, où Hitler ne serait pas arrivé au pouvoir sans elle.
Au xixe siècle, la rhétorique des campagnes anti-esclavagistes aux Amériques est reprise et adaptée de manière à jouer un rôle central dans la propagande des mouvements émancipateurs européens, tels les mouvements de travailleurs ou le féminisme. Le clivage supposé qu’évoque Sven Beckert dans sa contributionFootnote 7, entre travail salarié libre en Europe et formes de travail non libre dans le reste du monde, est beaucoup plus flou qu’on ne l’a parfois dit. Le servage perdure dans une grande partie de l’Europe jusqu’aux années 1860, et parfois même plus tard dans certaines régions, tandis qu’au xxe siècle encore, le métayage implique de facto un travail non libre en Europe du Sud. C’est de tels environnements que provenaient beaucoup d’Européens pauvres qui s’engageaient sous contrat pour les Amériques ; nombre d’entre eux ne voyaient certainement guère la différence avec leur situation antérieure. Les métayers jouissaient toutefois de certains droits, contrairement aux esclaves des plantations : c’est aux féministes européennes que la réduction d’êtres humains au rang d’objets mobiliers dans les sociétés esclavagistes fournit de puissantes munitions rhétoriques : celles-ci s’identifiaient vivement aux esclaves de l’autre côté de l’Atlantique, dont elles partageaient l’état de dépendance légaleFootnote 8.
En comparaison des époques qui le précèdent et qui le suivent, le xixe siècle en Europe est une période de paix relative. Cela résulte en partie du fait que les États européens, traumatisés par l’effondrement de l’ordre international entre 1789 et 1815, se montrent déterminés à résoudre leurs différends par la négociation, dans le cadre des congrès et conférences du Concert européen ; ce système de coopération souple ne fait défaut que dans les années 1850 et 1860, quand Bismarck, Cavour et Napoléon III se lancent dans la série de guerres qui aboutissent à l’unification de l’Allemagne et de l’Italie. Toutefois, même ces guerres s’avèrent limitées dans leurs buts, leur durée et leur étendue. Au xviiie et à nouveau au xxe siècle, les conflits européens se jouent sur une scène mondiale quand, au xixe siècle, la domination britannique sur les océans, consécutive à la défaite française au Canada et aux Indes, a permis d’éviter que les conflits extra-européens ne se répercutent sur le continent lui-même. Lorsque les rivalités, particulièrement en Afrique, menaçaient de perturber le consensus européen, des accords internationaux veillaient à leur rapide résolution.
Le Concert européen s’effondre au début du xxe siècle, pour des raisons qu’on ne saurait comprendre sans évoquer le contexte plus large de l’impérialisme européen : les puissances coloniales rassasiées se tournent alors les unes contre les autres et les idéologies nées de l’expérience impérialiste, notamment le racisme et le darwinisme social, alimentent les antagonismes sur le continent. Somme toute, au contraire des autres conflits armés survenus en Europe depuis 1815, la Première Guerre mondiale n’est pas tant une guerre entre États-nations qu’une guerre entre empires étendus dans le monde entier. Sur le front européen occidental, la guerre d’usure est le résultat de deux des plus terribles inventions que l’Europe doive à l’Amérique : le fil barbelé et la mitrailleuse. Les contours de l’accord de paix de 1918-1919 sont largement dessinés par les États-Unis, dont le retour ultérieur à l’isolationnisme n’altère en rien la domination générale qu’ils exercent désormais à l’échelle mondiale, comme le démontre clairement l’explosion de la crise de 1929.
De longue date, l’Europe et le reste du monde entretiennent une relation symbiotique aux multiples facettes ; les frontières politiques, culturelles, sociales, économiques et intellectuelles de l’Europe ont toujours été poreuses et difficiles à définir – ce qui rend d’ailleurs l’écriture de l’histoire de l’Europe plus intéressante que si son identité ne posait aucun problème ou se suffisait à elle-mêmeFootnote 9. Dans sa contribution à ce forum, Abigail Green attire notre attention sur la manière dont la croyance et les institutions religieuses franchissent les frontières européennes. Les minorités religieuses du continent – notamment les musulmans et les juifs – appartiennent « à des mondes religieux [qui dépassent] le vieux continent et ses États-nations », affirme-t-elleFootnote 10. C’est en particulier le cas, bien sûr, de l’Empire ottoman, qui contrôle la plus grande partie des Balkans jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Dans des régions comme la Bosnie, la domination ottomane a entraîné une conversion de masse à l’islam ; comme le remarque justement A. Green, les musulmans d’Albanie ont joué un rôle essentiel dans l’administration ottomane – par exemple Ali Pacha de Tebelen, le « Lion de Ioannina », ex-brigand albanais dont le règne brutal et corrompu sur une grande partie de la Grèce du Nord contribua à déclencher le mouvement pour l’indépendance de la Grèce dans les années 1820Footnote 11.
S’étendant sur les Balkans, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, l’Empire ottoman estompe les frontières entre Europe et Asie ; l’émergence de mouvements indépendantistes dans sa partie européenne, partant de Grèce pour s’étendre à l’ensemble de la région au cours du xixe siècle, correspond notamment à l’affirmation d’une identité européenne fondée sur le christianisme. En ce sens au moins, A. Green a raison de poser l’équivalence entre Europe et christianisme. Dans un sens plus général, ce n’était cependant déjà plus le cas bien avant le xixe siècle : le terme « Europe » est entré dans l’usage aux xve et xvie siècles comme équivalent laïc de Chrétienté du fait de la division du monde chrétien, d’abord entre orthodoxes et catholiques, puis entre catholiques et protestants. Surtout, la diffusion du christianisme dans le monde entier par les jésuites, puis d’autres missionnaires, rendait absurde l’emploi des mots « Europe » et « Chrétienté » comme synonymes. Si les Européens sont parvenus à négliger pendant des siècles l’Église copte en Afrique, ils ne peuvent ignorer l’existence d’un nombre croissant de chrétiens de par le monde, qui rendent allégeance à des Églises basées en Europe. Au xixe siècle également, la conquête russe de l’Asie centrale et de la Sibérie, et la diffusion concomitante, quoique partiellement réussie, du christianisme orthodoxe, compromet encore davantage toute assimilation de l’Europe à la religion chrétienne. En ce sens, il est tout à fait exact de dire que l’« Europe » a été essentiellement constituée par des conjonctures mondiales – quoique, pourrait-on ajouter, pas uniquementFootnote 12.
Les histoires de l’Europe contemporaine sous-estiment pourtant souvent ce contexte mondial. Les célèbres ouvrages d’Eric Hobsbawm L’ère des révolutions, L’ère du capital et L’ère des empires ont beaucoup fait pour intégrer histoire européenne et histoire mondiale, comme le suggère le titre du troisième volumeFootnote 13. Ces ouvrages n’ont bien sûr pas été conçus comme des histoires du monde à chacune des époques traitées ; il s’agit plutôt d’études sur les effets de la « double révolution » – celle de l’industrialisation britannique et celle des idéologies politiques françaises – sur le reste du monde. Pour E. Hobsbawm non plus, cette influence ne joue pas toujours dans le même sens : on peut évoquer ici, par exemple, sa thèse selon laquelle l’industrialisation de la Grande-Bretagne n’aurait pas eu lieu sans la création de marchés en Inde pour le coton cultivé en Amérique au moyen d’esclaves transportés d’Afrique – un des nombreux liens que résume le titre de son histoire économique de la Grande-Bretagne contemporaine, Industry and Empire Footnote 14. Ces livres n’échappent pourtant pas à un profond eurocentrisme car, dans l’ensemble, ils s’attachent avant tout à documenter et à analyser l’expansion de l’influence européenne sur d’autres régions du monde. L’Âge des extrêmes, dernier volume de la série, est particulièrement révélateur à cet égard, E. Hobsbawm y décrivant les années qui vont de la fin de la Seconde Guerre mondiale au ralentissement économique des années 1970 comme un « âge d’or », en ignorant ainsi les désastres qui frappent la Chine, la Corée, le Vietnam et d’autres régions d’Asie à la même époque, comme Perry Anderson l’a justement soulignéFootnote 15. Même les meilleures et les plus exhaustives histoires générales de l’Europe contemporaine dépassent rarement l’horizon européen – sauf pour décrire et analyser l’ère de l’impérialisme et le « partage de l’Afrique »Footnote 16.
Il ne fait aucun doute que le « tournant global » de la recherche historique a rendu de fiers services à l’étude de l’histoire européenne. Le récent ouvrage de l’historien Paul Betts Ruin and Renewal: Civilizing Europe after the Second World War en fournit un bon exempleFootnote 17. Toutes les histoires de l’Europe après la fin de la Seconde Guerre mondiale contiennent un chapitre ou une section sur la décolonisation – par exemple l’ouvrage magistral d’Ian Kershaw L’Âge global. L’Europe de 1950 à nos jours ou Western Europe’s Democratic Age: 1945-1968 de Martin ConwayFootnote 18. P. Betts observe toutefois que la période qui précède immédiatement la décolonisation – celle de la reconstitution des empires européens d’Outre-mer après 1945 – n’est pas moins décisive. Ce mouvement, affirme-t-il de façon convaincante, fit partie intégrante de l’effort de reconstruction de la civilisation européenne en général : aux yeux de ses promoteurs, cette relance était justifiée par la diffusion des bienfaits de la civilisation européenne à des parties du monde restées à bien des égards non civilisées. L’Europe ne fut donc pas seulement façonnée par la perte de la plupart de ses colonies d’outre-mer après-guerre, mais aussi par l’incroyable mais vaine tentative de les reconstituer. Cette expérience l’a marquée jusqu’à nos jours, comme l’illustre si bien le cas de la Grande-Bretagne : l’idéologie du Brexit s’est nourrie de la nostalgie de ce passé impérial, comme si ces temps révolus pouvaient être ressuscités en tournant le dos à l’Europe et mener vers un avenir redéfini autour d’une « Grande-Bretagne mondiale » et de l’« anglosphère »Footnote 19.
Jusqu’où ira le « tournant global » ? Conduira-t-il à une transformation permanente de la discipline ? D. Motadel décrit cette évolution comme déplacement de longue portée ; ceux qui « éprouvent des réticences à ouvrir l’histoire du continent sur l’extérieurFootnote 20 » et résistent à l’impératif de mondialisation qui a balayé notre profession ne seraient que des vestiges du passé, et seule leur obstination expliquerait que l’histoire globale demeure un objet de débat. Le manuel d’histoire mondiale qu’il donne en exemple d’ouvrage ayant rencontré les critiques des cercles nationalistes, l’Histoire mondiale de la France, n’a pourtant été publié qu’en 2017, très certainement après plusieurs années de préparationFootnote 21. S’il a probablement été conçu au sommet de la vague globalisante, sa publication s’inscrit dans un contexte très différent. L’imposant ouvrage de Robert Tombs The English and their History, publié en 2014, n’est pas tant, comme le suggère D. Motadel, une expression tardive du genre dépassé de l’histoire nationale que le témoignage d’une nouvelle vague d’histoires nationales, sinon nationalistes – R. Tombs ayant d’ailleurs été l’un des principaux soutiens intellectuels du BrexitFootnote 22.
La réaction contre la mondialisation – un phénomène lui-même mondial – qui a suivi la crise économique de 2008 a défini un nouveau contexte politique pour la recherche historique, marqué par l’affaissement des partis centristes sur le continent. Un nouveau nationalisme est né, alimenté par une hostilité envers l’immigration, qui tourne souvent à la xénophobie et à la haine raciale. Les réactions suscitées par l’Histoire mondiale de la France ne sont pas la résurgence d’une époque antérieure où régnait l’histoire nationale ; elles sont le produit de cette nouvelle culture qui voit des partis populistes comme le Rassemblement national ou l’Alternative für Deutschland exprimer une forme de nationalisme agressif qui s’articule autour d’une conception étroite et exclusivement positive de l’histoire nationaleFootnote 23.
Dans le champ de l’histoire académique, ce tournant politique fait déjà sentir ses effets sur l’enseignement, l’écriture et la recherche. Au Royaume-Uni, les gouvernements successifs ont encouragé les écoles à enseigner une version patriotique de l’histoire britannique – voire principalement anglaise – afin de cimenter l’identité nationale et de la transmettre aux immigrés et à leurs enfants. C’est sous les derniers gouvernements travaillistes de Tony Blair et de Gordon Brown (1997-2010) que le programme scolaire et les examens en histoire ont été refondus de manière à intégrer une plus grande proportion d’histoire anglaise. Secrétaire d’État à l’Éducation de 2010 à 2014, le conservateur Michael Gove a essayé de contraindre les écoles à n’enseigner que l’histoire anglaise ; bien qu’il ait finalement été contraint par les efforts combinés de la British Academy, de la Royal Historical Society et de la Historical Association de retirer ses propositions, la pression politique exercée sur les historiens pour qu’ils se concentrent davantage sur l’histoire anglaise, conçue de manière étroite, n’est pas prête de disparaîtreFootnote 24. Un immense fossé s’est ouvert entre la sphère politique et le monde universitaire – entre les conceptions nationalistes et les approches globalisées de l’histoire. En résultent presque inévitablement des coupes budgétaires dans l’enseignement et la recherche en histoire à l’université, et une ingérence accrue du gouvernement dans le contenu des enseignements scolaires.
La recherche historique a cependant sa propre dynamique d’évolution et de changement, qui répond non seulement à l’environnement politique et culturel général où elle s’effectue, mais aussi aux influences et développements intellectuels qui lui sont contemporains. À un moment ou à un autre, on nous a dit que l’histoire sociale était la seule manière de comprendre le passé, y compris dans sa dimension politique ; que nous devions nous intéresser au quantitatif, à la psychanalyse ; nous concentrer sur le langage car tout est exprimé et donc déterminé par lui ; que la culture, y compris la culture politique, est la clef qui dévoile les véritables causes d’événements comme la Révolution française ; que la méthode hypothético-déductive est le meilleur moyen d’expliquer les événements réels du passé ; ou même que nous ne pouvions rien vraiment savoir de l’histoire car tous les textes, y compris les documents historiques, ne reçoivent leur signification que du lecteur, et jamais de leur auteur. À chaque nouveau développement, ses promoteurs proclament qu’il va bouleverser de fond en comble l’étude de l’histoire, que rien ne sera plus jamais comme avant. Avec le temps, ce genre de déclarations grandiloquentes se font généralement plus modestes, et chaque nouvelle perspective s’ajoute aux précédentes plutôt qu’elle ne les remplaceFootnote 25. Quoi qu’il en soit, il ne sera plus possible d’écrire l’histoire de l’Europe sans une perspective globale – et c’est tant mieux.