En 2010, l’historien Denis Crouzet faisait l’incroyable découverte d’un manuscrit inédit dans une valise poussiéreuse, abandonnée dans le débarras d’un appartement, au sixième étage d’un immeuble 1900 à Paris. Le texte, rédigé en 1950 alors que le souvenir des horreurs de la Seconde Guerre mondiale était encore vif, portait la signature de deux des plus grands historiens français du xxe siècle : Lucien Febvre, l’un des pères fondateurs de l’école des Annales, et son jeune collègue François Crouzet, professeur d’histoire économique à la Sorbonne (et père de D. Crouzet). Sous le titre Origines internationales d’une civilisation. Éléments d’une histoire de France, les auteurs battaient résolument en brèche les récits établis de l’histoire nationale (et européenne) et analysaient les influences multiséculaires du monde sur l’HexagoneFootnote 1.
Se penchant tout d’abord sur les habitants de leur propre pays, les auteurs rejettent l’idée d’une « race pure » et affirment que les Français ont toujours été un mélange de peuples, comprenant des Turcs, des Arabes et des Africains. Il en va de même de la flore et de la faune présentes en France. Les arbres considérés comme étant les plus français, expliquent-ils, viennent d’Asie : le platane a été importé au xvie siècle, le marronnier est arrivé au début du xviie siècle, le cèdre ne poussait pas en France avant la fin du xviiie siècle et ainsi de suite. L. Febvre et F. Crouzet rappellent également que certains des aliments les plus courants en France viennent de l’étranger ; les oranges, les mandarines et les citrons du Moyen-Orient, les tomates et les pommes de terre d’Amérique et le café d’Afrique. Même le tabac des Gauloises n’avait rien de français. Ils réalisent le tour de force de démontrer de manière implacable que l’histoire de la France s’est constamment nourrie d’« emprunts » aux quatre coins de la planète et que ces adoptions, adaptations et appropriations ont fait des Français les « héritiers » de passés multiplesFootnote 2.
L’ouvrage avait été commandé par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), tout juste créée et siégeant à Paris, pour dépasser les récits étriqués de l’histoire nationale et de l’histoire de l’Europe. En offrant un modèle d’histoire plus ouverte, en montrant tout ce que chaque pays (et le continent) devait au reste du monde, certains fonctionnaires de l’organisation souhaitaient encourager une meilleure « compréhension internationale »Footnote 3. Ils espéraient – en vain – que ce modèle inciterait des historiens d’autres pays à lancer un travail similaire. La publication de l’ouvrage fut bloquée par ceux qui, à l’intérieur de l’organisation, le perçurent comme une attaque en règle contre l’idée de nation et la suprématie mondiale de l’Europe. Les auteurs abandonnèrent leur manuscritFootnote 4 ; il faudra attendre soixante ans et sa redécouverte dans la valise de F. Crouzet pour que l’ouvrage soit enfin publié, en 2012.
Si les temps ont changé, aujourd’hui encore, certains spécialistes de l’Europe éprouvent des réticences à ouvrir l’histoire du continent sur l’extérieur et continuent d’adopter des perspectives locales, nationale ou continentale. Ces réticences sont devenues évidentes en 2017 lorsque, suivant le chemin tracé par L. Febvre et F. Crouzet, un collectif d’historiens rassemblés autour de Patrick Boucheron a publié une somme de huit cents pages intitulée Histoire mondiale de la France, avec la volonté d’appréhender l’histoire de France comme une dimension de l’histoire globaleFootnote 5. Au cours de la controverse déclenchée par cette publication, on vit Pierre Nora rejeter le travail de P. Boucheron comme la manifestation de « la fin de la vérité commune » tandis qu’Alain Finkielkraut taxait ses auteurs de « fossoyeurs du grand héritage français »Footnote 6. Dénonçant la démarche comme une tentative de détruire le « roman national » français, Éric Zemmour, l’enfant terrible du conservatisme hexagonal, alla jusqu’à évoquer « la guerre de l’histoire »Footnote 7. L’ouvrage fut néanmoins un best-seller. « Après des décennies de somnolence, l’histoire académique rencontre un vif succès », commentait Robert Darnton dans la New York Review of Books Footnote 8. Un ouvrage similaire, Storia mondiale dell’Italia, fut publié peu après en ItalieFootnote 9. Des équivalents pour les Pays-Bas, l’Espagne, la Sicile et la Flandre parurent l’année suivante, talonnés par des versions allemande et portugaiseFootnote 10. Malgré tout, les travaux de ce type font toujours figure d’exceptionFootnote 11.
Bien que l’histoire européenne soit l’un des plus vastes champs de la recherche historique, englobant d’innombrables livres sur des espaces locaux, nationaux comme continentaux, l’entrelacement entre le continent et le monde n’a, pendant longtemps, guère été exploréFootnote 12. Cela est particulièrement vrai de l’histoire nationale, si étroitement liée à la naissance de l’histoire en tant que discipline académique, qui demeure l’approche dominante en matière d’histoire européenne. Les ouvrages classiques du champ, de l’histoire de l’Allemagne d’Hans-Ulrich Wehler à celle de France de Christophe Charle, présentent les nations comme des espaces quasi hermétiquement closFootnote 13. Les histoires nationales grand public, comme The English and their History de Robert Tombs, qui entretiennent délibérément la notion de communautés nationales historiquement fermées dans l’imaginaire collectif, continuent à figurer en tête des ventesFootnote 14.
L’histoire continentale européenne, un genre d’écriture historique remontant au début de la période moderne, n’est traditionnellement guère plus ouverteFootnote 15. Les histoires classiques de l’Europe ont souvent proposé de grands récits valorisants de la civilisation occidentale remontant à l’AntiquitéFootnote 16. Au xxe siècle, notamment à la suite des guerres mondiales, des historiens soucieux de tourner la page du nationalisme n’ont pas ménagé leurs efforts pour élaborer des histoires européennes susceptibles de réconcilier les EuropéensFootnote 17. Vers la fin du siècle, sur fond d’accélération de l’intégration européenne, un nombre sans précédent d’ouvrages (et de nouvelles revues) a été publié dans le but d’européaniser les histoires nationales du continentFootnote 18. Ces nouvelles histoires ont mis en lumière des similitudes et des différences, à l’aide d’approches comparatives, ainsi que des connexions transnationalesFootnote 19. Pourtant, en dépit de ces efforts, l’écriture de l’histoire européenne est restée obnubilée par l’État-nation. Et quand elle délaisse le cadre national, c’est parfois pour mieux ressusciter, consciemment ou inconsciemment, des discours civilisationnels plus anciens, liés à l’« Ouest », à l’« Occident », voire à la « chrétienté ». Il est frappant de constater à quel point les ouvrages généraux d’histoire de l’Europe ont souvent tendance à être tournés vers l’intérieur.
Parmi les grandes études sur l’histoire continentale de l’Europe moderne et contemporaine qui figurent dans les bibliographies universitaires, aucune – pas même les brillants ouvrages de Mark Mazower, Tony Judt et Ian Kershaw – ne prend sérieusement en considération les entrelacements globauxFootnote 20. La plupart de ces travaux se bornent généralement à traiter le continent comme un espace historiquement clos en ignorant presque complètement les échanges de biens, de personnes et d’idées avec le monde extérieur. Même l’histoire classique de l’âge moderne d’Eric Hobsbawm se concentre sur l’Europe et l’Amérique, négligeant les connexions globales (non impériales) de ces régionsFootnote 21. Si tant est que ces recherches évoquent le monde, elles s’intéressent davantage à l’influence de l’Europe sur le monde plutôt qu’à sa réciproque.
Si le récent essor de l’histoire globale n’a épargné quasiment aucun champ d’étude historique, les historiens spécialistes de l’Europe ont rarement joué un rôle central dans ces débats et les travaux d’importance sont plutôt à mettre au crédit d’historiens du monde non européen, tels Jürgen Osterhammel ou Christopher Bayly, respectivement spécialistes de la Chine et de l’Inde modernesFootnote 22. Pour certains, l’histoire globale est par définition une histoire non européenne. Des adeptes du tournant global, déterminés à corriger de manière radicale l’eurocentrisme de l’histoire du monde, ont ainsi vigoureusement critiqué la domination intellectuelle exercée par le champ de l’histoire européenne. Dans le même temps, certains spécialistes de l’Europe ont adopté une posture défensive face au tournant global. Inquiets de la marginalisation de leur champ, aussi bien sur le plan intellectuel que professionnel (par exemple dans les discussions au sein des départements sur la nomination de nouveaux professeurs), ils considèrent les appels à provincialiser l’Europe comme une menace.
Méthodes d’écriture de l’histoire globale de l’Europe
Pourtant, l’histoire de l’Europe et l’histoire globale ne sont nullement incompatibles. L’histoire globale ne doit pas être définie uniquement par la localisation géographique de son sujet, ni consister à étudier des régions aussi distantes de l’Europe que possible. Au contraire, l’histoire globale propose une approche conceptuelle, à savoir l’étude des interdépendances globales ainsi que des transformations et développements parallèles et divergents dans différentes parties du monde. Pour nous autres spécialistes de l’Europe, le tournant global, loin de n’être qu’un défi, représente également une formidable occasion d’ouvrir l’histoire européenne moderne, d’étudier l’Europe moderne et contemporaine comme une composante d’un monde de plus en plus connecté et d’en globaliser l’histoire. L’objectif est désormais d’entremêler l’histoire de l’Europe et l’histoire du monde pour, à terme, réussir à appréhender l’histoire de l’Europe sous des angles complètement nouveaux et permettre une redéfinition du champ.
L’histoire globale trace plusieurs nouveaux sillons de recherche pour les spécialistes de l’histoire (urbaine, locale, nationale, régionale, continentale, etc.) de l’Europe. Tout d’abord, elle permet de déceler des similarités et des dissemblances (ainsi que des convergences et des divergences au cours du temps) en comparant des phénomènes historiques dans différentes parties du monde, et de replacer les changements en Europe dans un contexte global. Cela signifie également que nous devons repenser les hypothèses présumant du caractère unique de l’EuropeFootnote 23. Tandis que, dans le passé, les historiens de l’Europe ont eu tendance à utiliser des comparaisons globales de manière sélective pour souligner la supposée singularité (et même la supériorité) historique du continent, il nous faut désormais être attentifs aux différences aussi bien qu’aux similaritésFootnote 24. En outre, l’histoire globale nous permet d’explorer les connexions directes et indirectes entre l’Europe et le reste du monde. Cela implique une remise en question des récits historiques traditionnels qui ont mis l’accent quasi exclusivement sur une diffusion unilatérale dirigée d’un centre européen vers une périphérie non européenne (et marqués par les notions d’européanisation, d’occidentalisation et, de manière plus universelle, de modernisation) ; ces approches traditionnelles présupposent trop souvent la supériorité de l’Europe et cantonnent les régions non européennes dans un statut d’imitateurFootnote 25. Or le continent a toujours été à la fois un moteur et un produit des transformations globales.
Cet article – et les contributions à ce numéro – se propose d’examiner la façon dont l’histoire de l’Europe peut être intégrée à une histoire globale. Il dresse un panorama des différentes réactions des historiens de l’Europe au « tournant global », en s’appuyant sur une riche synthèse historiographique. Il démontre également que certains chercheurs ont manifesté un intérêt croissant pour les intrications entre l’Europe et le reste du monde. Bien que leurs études demeurent fragmentées (et qu’elles n’aient pas encore été pleinement reconnues comme faisant partie du canon historiographique), elles forment un ensemble destiné à redéfinir notre compréhension de l’histoire de l’Europe.
Les historiographies de l’Europe globale
S’agissant de frontières physiques, il est pratiquement impossible de tracer des limites nettes entre l’Europe et le reste du monde. Les frontières naturelles du continent sont floues et, dans tous les cas, fortement perméables. Dès 1949, Fernand Braudel décrivait la Méditerranée comme un espace d’échanges, et non comme une barrière continentale nette, notant avec une pointe d’ironie que, « [d]e la mer Noire au détroit de Gibraltar, la Méditerranée est accompagnée, sur son front nord, par les terres d’Europe. Ici comme ailleurs, s’il veut délimiter, l’historien aura plus d’hésitations que le géographe »Footnote 26. Les spécialistes de l’histoire atlantique et, dans une moindre mesure, ceux des rives du nord de l’Europe ont observé des liens similairesFootnote 27 : ces océans peuvent difficilement être vus comme des frontières, mais constituent plutôt des espaces dont les régions côtières sont partie intégrante. Même les historiens qui travaillent sur les marges orientales et du Sud-Est de l’Europe ont mis en évidence de denses réseaux d’échanges étendant leurs ramifications de part et d’autre des frontièresFootnote 28. En termes d’histoire climatique également, comme l’a fait valoir Sam White, il est pratiquement impossible de faire la différence entre les Balkans et l’Asie mineureFootnote 29. De fait, la division entre Europe et Asie semble particulièrement arbitraire : topographiquement, l’Europe est une « péninsule occidentale de l’Asie », pour reprendre la formule d’Alexander von HumboldtFootnote 30.
Le concept physique, géographique de l’Europe a donc évolué au cours de l’histoire. La question de savoir si la Russie fait ou non partie de l’Europe est l’objet de très anciennes controverses ; néanmoins, dans le sillage du cartographe suédois du xviiie siècle Philipp Johann von Strahlenberg, la chaîne de l’Oural est aujourd’hui largement considérée comme la frontière entre l’Asie et l’EuropeFootnote 31. Ce qui n’empêcha pas Leopold von Ranke de déclarer que « New York et Lima » étaient plus proches de « nous » que « Kiev et Smolensk »Footnote 32, ou Karl Krüger d’affirmer, dans les années 1950, que l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient faisaient partie d’une « Europe élargie », unie par la Méditerranée dans un espace culturel helléno-européenFootnote 33. L’historien britannique Oscar Halecki soutenait de son côté que l’Empire ottoman se distinguait de l’Europe en raison de sa population majoritairement musulmane, tandis que la Russie, avec sa majorité chrétienne, avait été européenne jusqu’à la révolution bolchéviqueFootnote 34. Prenant acte des conceptions mouvantes des frontières du continent, Norman Davies évoqua une « Europe tidale »Footnote 35. A. J. P. Taylor conclut quant à lui que « l’histoire de l’Europe est ce que l’historien veut qu’elle soitFootnote 36 ».
Trop difficile à délimiter physiquement, l’Europe a souvent été définie de manière abstraite comme un espace socioculturelFootnote 37. Ainsi, selon Peter Burke, « [l]’Europe est moins un lieu qu’une idéeFootnote 38 ». Sans discuter des multiples caractéristiques qui ont été associées à cet espace, notons que l’Europe a toujours été définie en relation à un « Autre » extérieur, souvent « l’Orient », fréquemment présenté comme inférieurFootnote 39 – même si les images de l’Europe pouvaient bien sûr être assez différentes hors d’Europe, en particulier dans le monde colonial et postcolonial. En réalité, les définitions socioculturelles de l’Europe ont été tout autant contestées que ses définitions physiques. « De nombreuses tentatives pour définir les particularités culturelles ou sociales de l’Europe souffrent de la juxtaposition de tels fantômes et de l’affirmation non prouvée que les vertus européennes les plus importantes n’existent pas dans d’autres parties du monde », observe J. Osterhammel, qui ajoute : « Dans le pire des cas, les clichés sur l’Europe elle-même ne sont pas moins grossiers que ceux sur la société indienne ou chinoise »Footnote 40. L’Homo europaeus n’a jamais existéFootnote 41 et, quelle que soit la façon dont on définit l’Europe, il existe toujours des liens qui transcendent ses frontières et exercent une influence sur ses espaces locaux, nationaux, régionaux et continentaux.
Du point de vue de l’histoire environnementale, la vie naturelle en Europe a toujours été influencée par la flore et la faune de continents éloignés. On peut d’ailleurs également établir une connexion directe entre ces influences et l’entreprise impériale européenneFootnote 42. Dans certains lieux comme les Kew Gardens à Londres – un microcosme global de nature et d’empire étudié par Richard Drayton dans son ouvrage Nature’s Government –, cette relation saute aux yeuxFootnote 43. Les microbes eux non plus n’ont jamais connu de frontièresFootnote 44. Le choléra asiatique est arrivé en Europe depuis le Bengale par les voies commerciales après la conquête de l’Inde du Nord par les Britanniques. Par la suite, comme l’a montré le travail de Richard J. Evans sur l’épidémie de choléra de Hambourg, d’autres vagues épidémiques ont déferlé, via la Perse et la Russie, d’Inde en Europe occidentaleFootnote 45. « Messieurs, j’oublie que je suis en Europe », fit remarquer Robert Koch à ses collègues à l’époque, exprimant non seulement l’idée d’une supériorité civilisationnelle de l’Europe, mais aussi un sentiment d’interconnexion globaleFootnote 46. Il en va de même pour les crises écologiques de l’Europe, comme celle de 1816, « l’année sans été » ; un an plus tôt, l’éruption du volcan Tambora, près de Java, avait obstrué le ciel et entraîné un refroidissement planétaire, provoquant notamment de mauvaises récoltes et la dernière crise de subsistance de l’EuropeFootnote 47.
Les mobilités humaines ont elles aussi modifié la population de l’Europe au cours des siècles. En plein essor, la littérature sur les migrations et les minorités dans l’histoire de l’Europe retrace ces mouvements, des colons africains à l’époque de la Renaissance aux migrants du travail et de l’ère postcoloniale venus d’Asie, d’Afrique et des Amériques au xxe siècleFootnote 48. Il existe désormais un corpus non négligeable portant sur l’histoire des « Afropéens » par exempleFootnote 49. Dans le même temps, les Européens aussi se projetaient dans le monde, fondant des larges communautés de colonsFootnote 50. Des réseaux familiaux et communautaires mondiaux connectaient ces groupes de migrants européens à leurs pays d’origine, tout comme les communautés de migrants non européens en Europe maintenaient des liens par-delà les frontières du continent. Cette mobilité accrue est allée de pair avec la création de nouveaux mécanismes bureaucratiques visant à contrôler les mouvements transfrontaliers, qu’il s’agisse des frontières nationales ou, plus récemment, européennes, par le biais de passeports, de cartes d’identité et de visas. À terme, la rencontre avec l’« étranger », sur le sol européen ou ailleurs dans le monde, façonna le regard des Européens sur eux-mêmes et la façon dont ils cartographiaient les populations du monde. Un vaste ensemble de recherches met dorénavant en évidence l’importance des environnements coloniaux dans l’histoire des théories raciales et racistes modernes, théories qui ont à leur tour influencé directement les interactions humaines en Europe et dans le reste du mondeFootnote 51. Il est donc pour le moins étrange de prétendre, comme l’a fait un historien, que le racisme n’a pas façonné la pensée dans un centre impérial comme la Grande-Bretagne du milieu de l’époque victorienneFootnote 52. Sur fond d’accélération de la mobilité globale, les Européens ont redoublé d’efforts pour instaurer de par le monde une ségrégation des êtres humains selon des catégorisations raciales.
Depuis longtemps, les historiens soulignent également que l’économie européenne moderne ne peut être pleinement comprise que dans son contexte global. La Révolution industrielle en est un exemple particulièrement marquant, tant elle apparaît intrinsèquement liée à l’impérialisme européen, comme l’affirmait dès 1968 E. Hobsbawm dans Industry and Empire Footnote 53. De même, les grandes crises économiques de l’Europe, de la crise de la tulipe à la Grande Dépression, ont toutes trouvé leurs origines en dehors du continentFootnote 54. L’Europe moderne et contemporaine s’est toujours inscrite dans une économie globalisée, modelée par les mouvements de matières premières, de biens et de main-d’œuvre, même si cette intégration s’est faite de manière inégale et à différents degrés selon les époques. Aujourd’hui, plusieurs décennies après la publication de l’ouvrage précurseur d’Eric Williams, Capitalism and Slavery (1944), les historiens débattent toujours du lien entre la traite mondiale des esclaves et l’essor du capitalisme européenFootnote 55. Le commerce mondial de marchandises (coton, argent, or, sucre, sel, huile, etc.) a eu des répercussions phénoménales sur l’Europe, comme l’a montré un ensemble de recherches qui ne cesse de s’étofferFootnote 56. Le travail de Sarah Abrevaya Stein sur les plumes d’autruches africaines ornant les coiffes des bourgeoises européennes au xixe et au début du xxe siècle constitue l’une des plus fascinantes études sur le sujetFootnote 57. Le cacao, comme l’ont montré William G. Clarence-Smith, Marcy Norton et d’autres, était exporté depuis le xviie siècle des Amériques vers l’Europe, où les consommateurs y avaient rapidement pris goûtFootnote 58. Il en va de même pour d’autres denrées comme le tabac, le café et le thé, qui ont toutes transformé les habitudes de consommation des Européens. Le commerce mondial des marchandises a façonné la mode, la décoration intérieure et les goûts culinaires jusque dans les régions les plus reculées du continent.
Les relations politiques mondiales de l’Europe moderne et contemporaine ont été relativement bien étudiées, même si la plupart des ouvrages sur le sujet traitent principalement de l’impérialisme. Les historiens des générations passées ont souvent été prompts à expliquer l’hégémonie impériale de l’Europe sur le monde par les qualités intrinsèques du continent, un « miracle européen », pour citer Eric JonesFootnote 59. L’histoire n’est évidemment pas aussi simple. Certains chercheurs ont montré que ce sont des crises politiques non européennes qui ont permis le décollage de l’Europe et son expansion colonialeFootnote 60. De plus, l’impérialisme ne s’est assurément jamais limité à une relation unilatérale : son influence a été presque aussi importante sur l’Europe que sur le monde colonial, quoique s’exerçant de façon fort différente. Certains, comme Ann Laura Stoler et Frederick Cooper, ont même suggéré que les puissances impériales européennes et leurs possessions coloniales devraient être considérées comme un espace contigu dépourvu d’un centre clairement définiFootnote 61. Les travaux sur les figures radicales de l’anticolonialisme, comme l’ouvrage de Michael Goebel, Anti-Imperial Metropolis, ont mis en évidence le fait que les luttes entre colonisateurs et colonisés pouvaient se dérouler au cœur même des métropoles européennesFootnote 62.
L’impérialisme n’est toutefois pas l’unique forme de relations de pouvoir que l’Europe a nouée à l’échelle globale. À l’apogée de l’impérialisme, les puissances européennes entretenaient des liens complexes avec des pays indépendants du monde extra-européen, comme l’Abyssinie, la Chine, le Japon, l’Empire ottoman, la Perse et le Siam. La noblesse européenne faisait partie d’une caste aristocratique mondiale qui s’affichait de manière spectaculaire lors des visites des familles royales de Perse, de Siam ou de l’Empire ottoman dans les capitales européennesFootnote 63. Après la décolonisation, les intrications politiques entre l’Europe du xxe siècle et le reste du monde allaient devenir encore plus complexes. Aujourd’hui, l’Union européenne comprend des territoires aussi lointains que la Martinique dans les Caraïbes et Mayotte dans l’océan Indien.
Même la politique interne de l’Europe n’a jamais cessé d’être orientée par le monde. Depuis R. R. Palmer et Jacques Godechot, de nombreux chercheurs ont montré qu’il est impossible d’écrire l’histoire de l’émergence des mouvements libéraux et démocratiques en Europe sans prendre en compte le monde atlantiqueFootnote 64. Le nationalisme a lui-même été fortement influencé par des interactions à l’échelle mondiale, un processus qu’a fort bien décrit Sebastian Conrad dans Globalisierung und Nation im Deutschen Kaiserreich Footnote 65. Les mouvements d’Europe de l’Ouest qui ont abouti aux événements de 1968 ont emprunté les idées de penseurs révolutionnaires extra-européens tels Mao Zedong, Ho Chi Minh et Che GuevaraFootnote 66. Les idéologies modernes (même si elles sont principalement étudiées au sein de cadres nationaux et parfois européens) se sont déployées à l’échelle du mondeFootnote 67. Par ailleurs, l’histoire comparée globale a également mis en perspective les développements politiques en Europe : les grandes révolutions européennes, par exemple, se sont quasiment toutes inscrites dans des moments révolutionnaires globaux (1789, 1848, 1917, 1989, etc.)Footnote 68.
Enfin, les enchevêtrements transcontinentaux ont considérablement influencé la vie sociale et culturelle de nombreuses régions d’Europe. L’émergence des structures de classe modernes en est la parfaite illustration. L’essor des cultures de la bourgeoisie et des classes moyennes européennes a été profondément façonné par des transformations globales, comme l’illustre l’ouvrage The Global Bourgeoisie Footnote 69. Il en va de même des autres groupes sociaux, des classes populaires à l’aristocratie. Les cultures européennes, comme toutes les cultures, se sont développées au gré de processus complexes d’appropriation, d’adaptation et d’hybridation. Ainsi que l’ont montré Catherine Hall, David Ciarlo et d’autres, les paysages culturels de l’Europe de l’Ouest, du Nord, de l’Est et du Sud ont été radicalement modifiés par le monde colonialFootnote 70. L’histoire européenne de la seconde moitié du xxe siècle, telle qu’explorée par Elizabeth Buettner dans Europe after Empire, ne saurait ainsi s’écrire sans la prise en compte des influences culturelles postcolonialesFootnote 71. Même l’histoire des relations de genre et de la sexualité en Europe, retracée notamment par Todd Shepard, est inextricablement liée à leurs environnements post-coloniauxFootnote 72. À l’évidence, les influences mondiales sur la vie sociale et culturelle de l’Europe ne se limitaient pas aux interactions impériales. La culture savante européenne, en particulier, a souvent été réceptive aux influences extérieures. Jack Goody a très bien rappelé tout ce que la Renaissance européenne devait aux renaissances arabe, indienne et chinoiseFootnote 73. De même, toute histoire des Lumières en Europe serait incomplète sans tenir compte du contexte global dans lequel elles se sont inscritesFootnote 74. Les érudits européens faisaient de plus en plus partie d’une république mondiale des lettres, allant d’Harvard à Calcutta et au-delàFootnote 75. Plusieurs grands penseurs européens du xxe siècle avaient des liens biographiques avec le monde non européen : Thomas Mann avec le Brésil par sa mère, Georges Orwell avec l’Inde où il était né, etc. L’histoire de F. Braudel, la philosophie d’Albert Camus, l’anthropologie de Pierre Bourdieu, la linguistique de Jacques Derrida et la haute couture d’Yves Saint-Laurent portent toutes en elles la trace les liens de leurs créateurs avec l’AlgérieFootnote 76. L’empreinte du monde sur les cultures populaires européennes est encore plus marquée : l’américanisation de la culture en est l’exemple le plus saillant au xxe siècle, du succès du jazz de l’entre-deux-guerres à l’Hollywood d’après-guerre, comme l’a si bien décrit Victoria de Grazia dans son ouvrage Irresistible Empire Footnote 77. Les historiens ont également accordé une attention croissante aux influences globales sur la culture culinaire européenne, des currys indiens aux kebabs turcsFootnote 78. De façon similaire, le paysage religieux européen a été modelé pendant des siècles par les échanges avec le monde. En Europe occidentale, les communautés musulmanes se sont institutionnalisées au début du xxe siècleFootnote 79, suivies entre autres par des groupes bouddhistes et sikhs. Le spiritualisme, comme l’a brillamment illustré le travail de Ruth Harris, a été un phénomène mondialFootnote 80. Plus important encore peut-être, l’espace public critique, apparu au xviiie siècle en Europe, s’est diffusé jusqu’aux plus petits villages, en même temps qu’il devenait globalFootnote 81.
Considérée dans son ensemble, cette littérature qui ne cesse de s’étoffer démontre de manière probante, malgré son caractère encore fragmenté, que l’Europe a toujours été la scène d’interactions globales, tout à la fois réceptacle d’influences extérieures et force transformant le monde. Les interconnexions entre l’Europe et le monde n’ont jamais été statiques, évoluant avec le temps. Leur influence a été inégale, et le reste encore aujourd’hui, affectant davantage (et différemment) certaines parties du continent, comme les ports, les villes universitaires et les capitales.
Les concepts de l’histoire de l’Europe et de l’histoire globale
En plus de mettre en lumière l’entrelacement profond de l’Europe et du reste du monde, l’histoire globale oblige à repenser les paramètres épistémologiques que nous utilisons pour étudier l’histoire du continent. Ce tournant nous invite à interroger certains concepts majeurs de l’histoire de l’Europe moderne et contemporaine tels que la classe, la nation, la révolution, le public et le privé, l’industrialisation, l’urbanisation et la sécularisation. L’histoire globale pousse donc à conduire une réflexion critique sur quelques paradigmes fondamentaux de notre champ – le plus important étant peut-être la modernité – et sur les périodisations qui y ont traditionnellement cours. Elle amène, enfin, à interroger l’universalité de notre référentiel analytique. Partant du principe que les catégories de l’histoire européenne ne sont ni objectives ni universelles, Dipesh Chakrabarty et ses disciples ont mis en garde de façon convaincante contre la tentation de les imposer à l’histoire du monde non européenFootnote 82. De fait, ces catégories sont autant de prismes qui peuvent déformer la réalité qu’elles permettent en même temps d’apercevoir. En outre, elles plaquent les normes européennes sur le monde et, ce faisant, donnent l’impression que l’histoire non européenne est déficiente. Certains vont jusqu’à douter que les différentes sociétés du monde partagent un socle cognitif commun, même rudimentaire, un postulat dont partent pourtant ceux qui utilisent les concepts européens pour étudier le monde.
Cependant, la réponse ne réside pas dans un relativisme radical, comme D. Chakrabarty l’a lui-même admis. Il existe une tension entre la nécessité de faire droit à la singularité du moindre espace géographique étudié, fût-il de taille réduite, et celle de s’appuyer, pour écrire l’histoire du monde, sur une sorte de consensus minimal (œcuménique pourrait-on dire) concernant les principaux concepts historiquesFootnote 83. De plus, attribuer à tous les concepts de la modernité, de l’urbanisation à la sécularisation, un label européen (ou occidental) ne va pas sans poser problème, car cela revient à présumer, à tort, que ces phénomènes sont par essence européens : ni adoptés partout en Europe (que nous devons, au passage, prendre garde de ne pas essentialiser), ni complètement absents dans d’autres parties du monde, ils ont néanmoins été eux-mêmes façonnés par des intrications globales. Ces débats sont de nature à aider les historiens spécialistes de l’Europe moderne et contemporaine à être plus critiques en utilisant des périodisations, des concepts et des paradigmes supposément universels. En parallèle, dans la perspective d’étudier l’histoire de l’Europe, et en particulier l’histoire des connexions globales de l’Europe, il peut être utile d’adopter des concepts élaborés dans le champ de l’histoire globale qui mettent l’accent sur des phénomènes d’hybridité, de syncrétisme et d’interconnexions.
Les continents dans l’histoire globale
L’accumulation d’ouvrages sur l’histoire globale du continent pourrait conduire à redessiner de manière critique notre perception même de l’Europe (et l’histoire de l’Europe) et de ses frontières. Bien que, nous l’avons vu, l’Europe soit presque impossible à définir tant géographiquement que socio-culturellement, les historiens la traitent souvent comme s’il s’agissait d’une entité monolithique, en ignorant la diversité et la perméabilité qui lui sont inhérentesFootnote 84. Une histoire véritablement globale de l’Europe, prenant en compte non seulement l’hétérogénéité interne du continent, mais aussi ses connexions avec le monde extérieur, serait le meilleur antidote contre les conceptions essentialistes.
Ces réflexions concernant l’Europe ont également permis d’apporter un éclairage sur des questions plus larges, comme celle des continents en tant que catégories ontologiquesFootnote 85. Le concept de continents (de continens terra), que l’on définit généralement comme de vastes étendues de terres émergées, séparées les unes des autres par la mer, a été utilisé pour cartographier le monde depuis l’antique schéma d’un monde à trois continents (Europe, Asie et Afrique). Bien que les historiens soient la plupart du temps réticents à utiliser des concepts géographiques trop généraux, les références aux continents sont curieusement peu interrogées. Dans The Myth of Continents, paru en 1997, Martin W. Lewis et Kären E. Wigen ont fermement mis en garde contre la taxinomie continentale :
Il est courant que des travaux, par ailleurs sophistiqués et critiques, essentialisent les continents, en reprenant leurs frontières comme cadres d’analyse et de classification de phénomènes auxquels ils ne s’appliquent tout simplement pas. Diviser ainsi le monde en une poignée d’unités fondamentales est peut-être pratique, mais cela ne rend pas justice aux complexités de la géographie mondiale et conduit à faire des comparaisons fausséesFootnote 86.
Ce jugement ne signifie pas que les distinctions épistémologiques entre continents – et, partant, l’« histoire de l’Europe » en tant que catégorie disciplinaire – ne sont pas utiles à la recherche historique, mais invite à prendre en considération les multiples jeux d’échelles permettant de saisir la diversité interne de tels ensembles et des relations extérieures qui les traversentFootnote 87.
Si piégées soient-elles, les catégories spatiales resteront de toute façon des outils d’analyse indispensables pour écrire l’histoireFootnote 88. Consciemment ou non, nous cartographions constamment le monde en utilisant des taxinomies spatiales locales et urbaines, nationales et impériales, régionales et continentales, et d’autres encore, faisant parfois même des distinctions encore plus simplistes, à partir de critères civilisationnels et culturels (Orient et Occident), économiques (Nord et Sud) ou politiques (Premier, Second et Tiers monde). Souvent essentialisés, ces grands clivages géographiques se retrouvent au cœur des travaux d’intellectuels aussi divers qu’Oswald Spengler, Samuel P. Huntington, Niall Ferguson, Dipesh Chakrabarty ou Edward SaidFootnote 89.
Reste que l’utilisation de catégories spatiales soulève un certain nombre de problèmes. Non seulement elles risquent de masquer l’hétérogénéité interne d’un espace donné ainsi que ses connexions (et similitudes) avec le reste du monde, mais elles font également trop souvent l’amalgame entre critères physiques et socioculturels. Quelle que soit l’échelle, ces découpages sont en général considérés à la fois comme des unités physiques (géographie physique) et des entités culturelles, sociales, économiques et politiques cohérentes (géographie humaine). Or, ces deux plans ne sont pas nécessairement congruents. Recourir à des catégories spatiales peut dès lors conduire à des généralisations indues sur les habitants d’un territoire donné, soit à une forme de déterminisme environnemental. Pour le dire autrement, les cartes physiques n’épousent pas les mêmes contours que les cartes socioculturelles. Au demeurant, les espaces physiques sont, de manière générale, difficiles à définir avec netteté en termes de topographie naturelle, de tectonique des plaques, de climat ou de faune et de flore. Les espaces humains sont des constructions fragiles, nées de l’interaction (et de l’imagination) humaine, qui évoluent continuellement et ne sont jamais déterminées une fois pour toutes. En tout état de cause, tout découpage géographique que nous sommes amenés à utiliser s’apparente à une construction abstraite fondée sur une carte mentale (mental map)Footnote 90. Gardons aussi à l’esprit que ces divisions spatiales peuvent impliquer (et impliquent souvent) des hiérarchies et des énoncés de valeurs entre les différentes unités considérées.
Pour résumer, les unités spatiales sont donc des catégories d’analyse imprécises, et espace physique et espace humain (socioculturel, économique ou politico-juridique) ne coïncident pas nécessairement. Afin de prendre en compte l’hétérogénéité interne et les connexions (et similarités) externes propres à l’Europe, il faut considérer plusieurs échelles en même tempsFootnote 91. Dès lors, l’histoire globale n’entre nullement en contradiction avec d’autres histoires, à l’échelle locale, nationale, régionale et continentale, car, presque toujours, les êtres humains agissent simultanément dans différents espaces. Si l’importance de tels ou tels espaces varie en fonction du sujet choisi, un historien conséquent doit toujours s’efforcer d’inclure ces jeux d’échelle dans ses analyses. Enfin, les catégories spatiales sont des unités d’analyse importantes qui resteront probablement – avec les découpages thématiques et temporels – cruciales pour organiser les connaissances historiques (et structurer notre discipline), notamment pour des raisons pragmatiques.
Il semble bien difficile d’écrire une histoire du monde moderne sans l’Europe, tant ce continent, plus qu’aucun autre, a pesé sur les interactions mondiales au cours des derniers siècles. Inversement, une histoire de l’Europe moderne et contemporaine qui ferait l’impasse sur le reste du monde serait inévitablement mutilée. L’histoire globale ne sonne donc pas le glas de l’histoire de l’Europe. Elle est une impulsion nécessaire qui doit enrichir le champ et nous pousser à interroger ses hypothèses les plus fondamentales. Il nous faut repenser les histoires politique, sociale, culturelle et économique du continent sous un angle global, en mobilisant des sources dans des langues et des archives ignorées jusqu’ici, et en décloisonnant les disciplines historiques. Cette approche nous aidera à transformer notre compréhension des frontières de l’Europe moderne et contemporaine, tout en donnant un nouveau visage au champ de l’histoire européenne elle-même.
Concluons en rappelant que l’idée selon laquelle l’Europe serait une entité fermée a toujours été une illusion. L’Europe et le monde ne sont pas aussi éloignés l’un de l’autre que certains aiment à le croire. Après tout, qui veut bien se pencher sur le passé mythique de l’Europe n’ignore pas que la déesse éponyme était elle-même une non-Européenne, une beauté phénicienne arrachée aux rivages de l’Asie. L’Europe, en soi, s’est constituée de l’extérieur. En bref, il est temps de déprovincialiser l’Europe.