In memoriam Yves Modéran
« Genséric n'apparaît en fait dans l'histoire qu'avec son accession au pouvoir royal, en 428, alors qu'il atteignait déjà sa quarantième année »Footnote 1.
De sa vie, nous connaissons des événements, des noms de personnes et de lieux, mais Genséric semble nous dérober sa personnalitéFootnote 2. Les sources anciennes ne nous disent rien de ce que fit ou dit Genséric avant son intronisation. Le silence est si profond, si absolu, qu'on se prend à douter que l'enfant, puis l'adolescent Genséric aient jamais existé. Sans doute, si le silence était général sur la vie du « premier Genséric »Footnote 3, des voix se sont élevées depuis le milieu du Vème siècle pour l'accuser de toutes les destructions, de tous les massacres qui ont ensanglanté l'Afrique. Des textes grecs et latins l'ont dissous dans les lieux communs dont ils avaient besoin pour leur démonstration. Du roi il leur fallait faire modèle : celui de la barbarie, plus particulièrement de la barbarie vandale, le réduisant ainsi en un barbare tyrannique, cruel et persécuteurFootnote 4. Cette réputation de repoussoir pourrait, après tout, n’être que le reflet de l'opinion de ses adversaires, une ultime vengeance destinée à occulter le visage du roi des Vandales. Néanmoins, les topoï sur le souverain vandale étaient nombreux et variés dans la littérature ancienne. Nombre de ceux-ci ont été repris par les auteurs modernes pour faire des Vandales le peuple le plus cruel de l'AntiquitéFootnote 5. Rappelons au passage que le but constant des auteurs romains de l'Antiquité tardive est de faire triompher, dans un monde incertain, les valeurs de la Romanitas dont ils sont les détenteurs (Inglebert Reference Inglebert1995, 18–50 ; Inglebert Reference Inglebert1996, 683–90 ; Muhlberger Reference Muhlberger1990, 267–78). Ajoutons à cela une structure mentale spécifique aux Christiana Tempora qui permet à ces auteurs d'accentuer le caractère étranger, non romain et donc barbare, des nationes exterae. Ainsi, ne serions-nous pas victimes des haines des écrivains romains, laïcs et ecclésiastiques, de la violence de leurs partis pris durant ce Vème siècle bouleversé par les armées barbares qui parcourent l'Empire romain déchiré par des querelles religieuses et sociales, désuni face aux tribus du nord ? Face à cette dialectique du civilisé et du barbare, les événements paraissent peu d'importance à première vue puisque le Barbaricum allait pouvoir s'abattre sur la Romanitas, choc terrible pour les romains puisqu'elle annonçait la fin du monde pour une partie du clergé et le début des barbarica tempora pour l'aristocratie municipale, plus ou moins proche du pouvoir impérial.
Ce n'est pas avant 429 que Genséric fit parler de luiFootnote 6, lorsqu'il décide de franchir le détroit de Gibraltar avec plus 80.000 personnesFootnote 7. Les raisons profondes de ce débarquement restent mystérieuses et relèvent plus des spéculations sur la Völkerwanderung que d'une véritable démarche historique. Récemment, quelques études ont souligné que la tradition qui engage la complicité du comte Bonifatius dans cette décision stratégique du roi des Hasdings doit, semble-t-il, être abandonnée (Modéran Reference Modéran, López Quiroga, Martínez Tejera and de Pablos2006, 61–77 ; Ibba Reference Ibba, De Salvo, Caliri and Casella2016, 525–43; Wijnendaele Reference Wijnendaele2015, 87–103). Déjà en 410, les Wisigoths avaient envisagé un débarquement en Afrique pour s'emparer des riches terres à bléFootnote 8. Les Vandales eux-mêmes, si on croit Hydace, commencèrent à menacer les ports de Maurétanie dès 425, ce qui révèle clairement leurs ambitions de ce côtéFootnote 9. Quelques années plus tard, en 429, les Vandales de Genséric installés en Bétique, franchissent cette fois le détroit de Gibraltar et entreprenaient la conquête de l'Afrique romaine où ils fondent un État nouveau qui allait durer plus d'un siècle (Schmidt Reference Schmidt1953, 39–239 ; Courtois Reference Courtois1955, 155–85).
Les travaux réalisés au cours des deux dernières décennies ont réévalué les continuités dans le royaume de Genséric d'une civilisation romaine qui n’était pas si moribonde que celaFootnote 10. Il ne faut pas pour autant tomber dans l'excès inverse et on doit se garder de parler d'une continuité absolue et uniforme. Les polémiques suscitées par les travaux de Christian Courtois invitent donc une certaine prudence (Châtillon Reference Châtillon1955, 103–234). Mais est-il si sûr que notre historiographie contemporaine ait toujours regardé, avec un œil si complaisant, les réalisations des rois vandales ? Les révisions auxquelles les progrès de la recherche historique et les orientations de l'historiographie donnent périodiquement lieu à des nouvelles méthodes pour franchir la barrière des topo ï gréco-latin (Burns Reference Burns2003 ; Chauvot Reference Chauvot1998 ; Dumézil Reference Dumézil, Corbin, Lemaître, Thélamon and Vincent2007, 143–48 ; Goffart Reference Goffart1980 ; Lançon Reference Lançon, Coativy, Page, Gallicé and Héry2014, 185–93).
Genséric l'envahisseur
Transiens igitur quantitas universa, calliditate Geiserici ducis, ut famam terribilem suae faceret gentis, illico statuit omnem multitudinem numerari, quam huic luci ad illam usque diem uterus profuderat ventris. Qui reperti sunt senes, juvenes, parvuli, servi vel domini, octoginta millia numeratiFootnote 11.
Arrivés avec d'autres peuplades germaniques en Espagne dès 409, les Vandales Hasdings finissent par s'installer dans le sud de la péninsule Ibérique, qui dès lors conserve leur nom, Vandalousia (Arce Reference Arce2002, 75–85). Mais ils sont surtout attirés par l'isolement des provinces africaines orientales, la Numidie et l'Afrique proconsulaire, qui assurent le ravitaillement de Rome en blé. En 429, sous la conduite de leur roi Genséric, ils passèrent le détroit de Gibraltar. Possidius de Calama, un témoin direct des événements, rapporte que Genséric entreprit de recenser à la fois son peuple et ses bateaux. Avec tout l'effectif qu'il possède, il commence ainsi une longue marche migratoire qui va l'amener de la Maurétanie Tingitane à la NumidieFootnote 12. L’événement marqua sans doute un tournant décisif pour le destin de l'Afrique romaineFootnote 13 mais les détails nous échappent concernant les étapes de cette marche, faute de sources. L'hypothèse d'un long cabotage sur les côtes de la Maurétanie Césarienne jusqu’à Hippone reste fragile mais il est possible que la progression des Vandales dans les régions des montagnes ait été ralentie par les embuscades des Maures (Modéran Reference Modéran2009, 339–64) et peut être devant Cirta qui restait bien défendu à cause de la présence de la résidence du vicaire d'Afrique (Lepelley Reference Lepelley2002, 61–72). Récemment, l'hypothèse d'un itinéraire terrestre, après la sortie du cadre montagneux de la Tingitane, avait été retenue par Jean-Marie Lassère. Genséric et sa horde semble passer par la trouée de Taza, atteignirent AltavaFootnote 14, après quoi les étapes de leur progression sont plus incertaines jusqu’à Hippone, où ils arrivèrent à la fin du printemps 430 (Lassère Reference Lassère2015, 655). La large perte de l’œuvre de Priscus de Panium, qui écrivit en grec un récit dont il ne reste que des fragments et qui devait présenter les événements ayant lieu entre 430 et 476 (Blockley Reference Blockley1981, 48–70), est très regrettable pour la connaissance des causes directes de cette décision prise par Genséric. Néanmoins, d'autres sources nous proposent trois types d'explications (Table 1).
L'invasion vandale de l'Afrique au miroir des sources tardo-antiques.

iGrégoire de Tours, Historia Francorum, II, 3 : « Après ces événements, les Alamans les poursuivant jusqu’à Tanger, les Vandales, la mer traversée, se dispersèrent à travers toute l'Afrique et la Maurétanie » (rendu dans la traduction de R. Latouche, Paris, 1995, 78).
iiCassiodore, Chronicon, XI, 61 : « … Le peuple des Vandales, chassé d'Espagne par les Goths, fit route vers l'Afrique » (trad. M.-A. Nsiri).
iiiSalvien de Marseille, De gubernatione dei, VII, 60 : « Où vint-on jamais de plus grands trésors, un plus grand commerce, des magasins plus fournis ? … Je dirai plus ; l'Afrique fut autrefois si riche que le nombre de ses transactions remplissait ; me semble-t-il, non seulement ses propres trésors, mais encore ceux du monde entier ! » (rendu dans la traduction de G. Lagarrigue, Paris, Reference Salvien de Marseille and Lagarrigue1975, 473 et 475).
ivQuodvultdeus, Sermo de tempore barbarico II, V, 4 : « Où est ce que vous aimez ? ce qui avait de la valeur à vos yeux ? ce que vous ne vouliez pas lâchez ? Où est l'Afrique qui fut pour le monde entier comme un jardin de délices ? Où sont tous ces pays, toutes ces villes magnifiques ? » (rendu dans la traduction de Y. Modéran, Caen, 2002, 120).
vVictor de Vita, Historia persecutionis Africanae, I, 3 : « Trouvant donc une province qui jouissait de la paix et de la tranquillité, les Vandales s'en prenaient de tous côtés avec les bataillons de l'impiété à la magnificence de cette terre florissante » (rendu dans la traduction de S. Lancel, Paris, Reference Victor de Vita and Lancel2002, 98).
viJordanès, Getica, § 167 : « Mais Geiséric, roi des Vandales, avait déjà été appelé en Afrique par Boniface ; celui-ci, tombé en disgrâce auprès de l'empereur Valentinien, ne put se venger autrement qu'au détriment de l’État ; il appela donc ces gens en les sollicitant de ses prières. Geiséric fit la traversée par la passe étroite qu'on appelle le détroit de Cadix » (rendu dans la traduction de O. Devillers, Paris, Reference Devillers1995, 65).
viiProcope, BV, I, 3, 22 : « Quant à Boniface lui-même, qui se sentait incapable de lutter contre l'Empereur et ne croyait pas avoir, s'il gagnait Rome, une chance quelconque de rester en vie, il décida de conclure, si possible, une alliance militaire avec les Vandales qui, comme on l'a dit précédemment, s’étaient installés en Espagne, non loin de la Libye » (rendu dans la traduction de D. Roques, Paris, 1990, 38).
Ce tableau montre d'abord que les causes de la conquête vandale varient selon les auteurs. Ainsi pour Grégoire de Tours, Genséric aurait pris la décision de passer en Afrique pour mettre son peuple à l'abri des menaces suèves. La version de Cassiodore, très proche de celle de Grégoire, rectifie un détail : Genséric voulait protéger son peuple non des attaques suèves mais de celles des wisigothiques. Ces versions issues d'auteurs tardifs, sont cependant peu précises. D'autre part, ils contredisent un texte, rapporté par Hydace, qui mentionne une grande victoire des Vandales sur les Suèves juste avant leur passage en Afrique (Hydace, Chronica minora, § 90).
Une deuxième tradition, représentée par Salvien de Marseille, Quodvultdeus de Carthage et Victor de Vita, des auteurs proches des événements, livre une autre explication. L'avancée des Vandales vers l'Afrique est due à sa richesse, c’était la terre « où ruissellent le lait et le miel » selon le moine de Marseille (Salvien de Marseille, De gubernatione dei, VII, 60). Dans ce cas, la marche vandale vers l'Afrique s'explique par la prospérité de cette région qui exerçait un fort attrait sur les chefs vandales.
En effet, la description de Salvien n'est pas la seule au moyen de laquelle on puisse évaluer les realia économiques des provinces romaines d'Afrique à l'aube de la conquête vandale. Il n'empêche que la présentation qu'on donne les textes épigraphiques est bien différente des exagérations de nos auteurs (Lepelley Reference Lepelley2002, 61–72). Reste qu'on voit mal ce qui aurait pu pousser ce trio à exagérer sur ce point. S'il n'y a pas lieu de mettre leurs témoignages en doute, il faut néanmoins insister sur leur démarche eusébienne hostiles aux barbares même s'il est vrai que le thème tacitien de la pureté des germaniques est omniprésent chez Salvien (Salvien de Marseille, De gubernatione dei, V, 15 ; VII, 86). Pour le moine de Marseille, les africains dépravés avaient mérité leur sort pour leurs péchés. L'intention de Salvien est donc d'envisager le passé d'un point de vue moral ce qui peut expliquer ses exagérations manifestes (Cleland Reference Cleland1970, 270–74). Pour Quodvultdeus, millénariste de style, l'objectif premier de sa description est l'attente de la réalisation de la promesse divine (Inglebert Reference Inglebert1991, 307–20 ; Inglebert Reference Inglebert1996, 611–22). En tant qu’évêque catholique de Carthage, il considérait la prise de la capitale africaine par les Vandales ariens comme un signe apocalyptique. Quant à Victor de Vita, dont le récit est avare en détails relatifs à l'expédition africaine de Genséric, il entame un plaidoyer destiné en premier lieu à attirer l'attention des basileis de Constantinople sur le nouvel ordre qui règne en Afrique avant d'essayer de fixer l'identité nicéenne des Romano-africains face aux Vandales homéens (Fournier Reference Fournier, Greatrex and Elton2015, 105–17 ; Höwe Reference Höwe2007 ; Inglebert Reference Inglebert and Wolff2015, 127–36 ; Lancel Reference Lancel2000, 1199–1219 ; Shanzer Reference Shanzer and Merrills2004, 271–90).
Une troisième tradition, représentée par deux auteurs orientaux, Jordanès et Procope, nous présente un autre type d'explication qui était fortement critiqué par l'historiographie contemporaine. En 429, victime des intrigues de la cour de Ravenne, et comprenant qu'on le rappelait à Rome pour se débarrasser de lui, Boniface se sentait incapable de lutter contre l'empereur ne croyait guère avoir de chance de rester en vie, décida de conclure une alliance militaire avec les Vandales. Mais ce qui est frappant dans ce troisième groupe c'est que Possidius, qui fut un témoin oculaire des événements, ne dit rien à propos de la trahison présumée de Boniface. Quant à l'incompétence du comte d'Afrique, elle est démentie par Olympiodore de ThèbesFootnote 15 et par Prosper d'Aquitaine qui dit de lui qu'il était bellicis artibus satis clarus Footnote 16.
Bien que la littérature africaine décrive une variété de facteurs influençant la mise en place de cette marche migratoire, elle ne parvient pas à expliquer la cause directe de cette décision ; d'où l'intérêt des Getica qui sont en effet la première histoire d'un peuple germanique que nous possédons. Liebeschuetz a récemment étudié d'une façon admirable cette œuvre de Jordanès (Liebeschuetz Reference Liebeschuetz2015, 135–50), dont la personnalité pose beaucoup de problèmes. En ce qui concerne l'Afrique vandale, nous y trouvons la plupart des renseignements transmises par Cassiodore sauf en ce qui concerne les causes de l'expédition de Genséric. Jordanès aurait certainement travaillé en se basant essentiellement sur l’œuvre de Cassiodore, mais aussi sur celle de Quintus Aurelius Symmachus et de Priscus pour l’époque tardive. Donc l'apport de Cassiodore aux Getica de Jordanès doit être mis sur le même plan que celui des autres sources perdues des Getica.
En se basant sur ces observations, d'importants débats ont eu lieu parmi les chercheurs autour de l'interprétation donnée à cette marche vandale vers l'Afrique. Entre les années 1890–1950, la discussion érudite avait balisé les principales causes de cette décision de Genséric. René Cagnat et Christian Courtois ont proposé de voir dans le passage des Vandales en Afrique l'implication directe du compte Boniface, à qui ils ont reproché la trahison (Cagnat Reference Cagnat1892, 97–98 ; Courtois Reference Courtois1955, 156). Selon cette lecture, Boniface, accusé d'aspirer à l'empire, refusa d'aller à Rome rendre compte de sa conduiteFootnote 17. Il prétendit se maintenir en Afrique par la force, repoussa une armée romaine envoyée contre lui, et finit par appeler à son aide les Vandales d'Espagne.
Dans les années 2000, le débat a été repris par Yves Modéran qui a expliqué pourquoi Boniface n'aurait-il, en 427–428, fait appel à tout le peuple vandale, mais seulement à quelques contingents, engagés comme mercenaires (Modéran Reference Modéran, López Quiroga, Martínez Tejera and de Pablos2006, 61–77 ; Modéran Reference Modéran2014, 97–101).
En difficulté après la première campagne menée contre lui par les généraux de Valentinien III, Boniface se tourna vers les barbares d'Espagne. On ne peut mettre en doute que les anonymes gentes quae uti navibus nesciebant, qui, aux dires de Prosper, avaient été recrutés a concertantibus, étaient précisément les mercenaires vandales de Boniface. Des soldats vandales (et peut-être goths) s’étaient donc trouvés mêlés aux querelles romano-romainsFootnote 18. Avec ces troupes, le comes Africae tient la tête en 428 à Flavius Sigisvultus, ce qui poussa Galla Placidia à envoyer Darius pour négocier. Début 429, la paix fut rétablie entre la cour impériale et Boniface mais les contingents vandales renseignèrent Genséric sur l'affaiblissement des unités africainesFootnote 19.
Si l'on se réfère maintenant à la Notitia Dignitatum (Reference Ireland2002), qui donne des éléments valables sans doute pour le début du Vème siècle (Tomlin Reference Tomlin, Goodburn and Bartholomew1976, 189–209), on comptait dix-neuf ou vingt unités de d’uexillationes comitatenses, trois legiones palatinae, une unité auxiliaire palatine, huit legiones comitatenses et une légion pseudo-comitatenses, soit trente-deux ou trente-trois unités d’élite (Le Bohec Reference Le Bohec, Lewin and Pellegrini2007, 431–41). Le comte d'Afrique commandait en outre cinq ou six limites, auxquelles il faut ajouter les treize limites du duc de Tripolitaine et les onze limites du duc de Césarienne. En tout, soixante-deux ou soixante-trois unités auraient dû défendre l'Afrique au moment de la grande marche vandale ce qui fait, si l'on compte 500 hommes par unités (Le Bohec Reference Le Bohec2006, 67–77), ce qui est un minimum, un totale qui dépasse les trente mille hommes.
Il est certain que les données de la Notitia Dignitatum sont une mine pour qui veut s'immerger dans les realia de l'armée romaine d'Afrique mais elles n'offrent pour autant pas d'explications concernant l'effondrement rapide des unités de Boniface devant les Vandales de Genséric. C'est pour cette raison, on ne saurait répondre à la question, si Boniface a réellement commis une traîtrise, comme on l'a prétendu, car il est significatif que les sources contemporaines de l’événement ne renferment aucune allusion à ce sujet. Nous avons déjà exposé plus haut que l'on peut utiliser dans ce sens le témoignage de Possidius de Calama. Victor de Vita aussi, qui écrivait, il est vrai quelque soixante ans plus tard, mais qui toutefois vivait en Afrique, n'en fait aucune mention dans son récit ; le qualificatif famosus qu'il donne à Boniface (Victor de Vita, Historia persecutionis Africanae, I, 19), est plutôt un argument qui tendrait à prouver qu’à son époque on ne savait encore rien d'une prétendue attitude traîtresse du comes Africae. De même chez Salvien qui, cependant, présente l'invasion vandale comme une punition divine, on ne trouve pas une allusion pour laisser entendre que la trahison de Boniface aurait favorisé le plan de Genséric.
La plupart des textes qui mentionnent cette évacuation complète de la Bétique par les Vandales ne mentionnent aucun détail concernant le point de départ et le point d'arrivée. Procope se contente d'indiquer qu'ils franchir le détroit de Gadès (Procope, BV, I, 3, 26). Hydace qui donne la date exacte du débarquement, se contente de parler du littoral de la Bétique sans donner de précision (Hydace, Chronica minora, § 90). Quant à Victor de Vita, il se contente de préciser que cette traversée se fait sous la direction de Genséric. Seul Grégoire de Tours nous précise que l'embarquement se fait à Julia Traducta (Grégoire de Tours, Historia Francorum, II, 2), ce qui a mené Yves Modéran à retenir un site entre Tangi et Ceptem (Modéran Reference Modéran and Moatti2004, 337–97). Avaient-ils occupé la Tingitane ? Nous l'ignorons. Le caractère lacunaire des sources ne permet peut être pas d'apprécier l'ampleur de la résistance des cités africaines face aux Vandales de Genséric. Le fait est attesté par une réponse d'Augustin à Honoratus, évêque de Thiava. À celui-ci, qui lui avait demandé ce qu'il convenait de faire devant l'envahisseur vandale, Augustin lui adressa une copie d'une lettre, aujourd'hui perdue, qu'il avait précédemment envoyée à un autre évêque du nom de QuodvultdeusFootnote 20, puis sur ses instances, une seconde lettre, aujourd'hui préservée dans le corpus augustinien (Augustin, Ep. 228). Le fait que l’évêque de Thiava, évêché situé dans la région d'Hippone, soit concerné prouve que la résistance était entreprise par les évêques des cités dans cet espace. D'autre part, une lettre envoyée par l’évêque Capreolus de Carthage, et présentée au concile d'Ephèse par le diacre Bessula, explique aux évêques conciliaires les causes de l'absence de l’Église africaineFootnote 21. La Numidie, la Byzacène et une partie de la Proconsulaire étaient désormais paralysées. C'est aussi ce que confirme Possidius lorsqu'il note que la volonté divine a permis aux troupes vandales de fondre l'Afrique (Possidius, Vita Augustini, XXVIII, 5).
Ni Boniface, ni les autres duces qui commandaient dans les différentes provinces d'Afrique n'avaient la force de résister à Genséric (Procope, BV, I, 3, 31–32). Hippo Regius subit un long siège de quatorze mois durant lequel mourut Augustin (Possidius, Vita Augustini, XXVIII, 12 ; Victor de Vita, Historia persecutionis Africanae, I, 11). Le regard de celui-ci, présenté dans la Vita Augustini, ne rencontre, au soir de sa vie, que ruines, basiliques profanées et villes délaisséesFootnote 22. En tout cas, les Vandales ne mettent qu'une année et quelques mois entre leur départ hispanique, en mai 429, et leur installation à Hippone à l'automne 431. L'expédition de l'armée venue de la pars orientalis se solde par un échecFootnote 23. Selon certains historiens, quelques mois plus tard, Genséric conclut un pacte avec Aspar qui oblige ce dernier à ne jamais intervenir en Afrique si, en échange, Genséric apportait son soutien pour le maintenir au pouvoir à la cour de Constantinople (Clover 1968, 260). De même, la lutte pour le pouvoir qui opposait les généraux Boniface et Aetius rendit Genséric plus fort sur le terrain (Gentili Reference Gentili1935, 363–72). Les équilibres politiques avaient changé, et en 435, Genséric se trouve, après sa signature d'un traité de foedus avec l'Empire, le vrai maître d'un vaste bloc de territoire qui s’étendait de la Maurétanie à la Numidie (Modéran Reference Modéran, Lepelley and Dupuis1999, 241–64) (Figure 1).
Le partage de l'Afrique entre Genséric et l'Empire en 435 (d'après Chr. Courtois).

Giuseppe Zecchini, qui compare ce traité signé par Genséric en 435 avec celui de 418 signé par les Wisigoths, considère cette étape comme un nouveau modus vivendi entre les Vandales et les romains (Zecchini Reference Zecchini1983, 168–70). Or la rupture avec Rome survient quatre années plus tard après la prise de Carthage. Le 19 octobre 439Footnote 24, Genséric s'empara de CarthageFootnote 25, en dépit du mur élevé autour de la métropole en 425 par ordre de Théodose II. La sanction politique de cette forfaiture fut en 442 l’établissement d'un nouveau traité aux termes duquel l'ex-Afrique romaine fut partagée entre l'Empire et le roi vandaleFootnote 26. Une constitution de Valentinien III, datée de Rome le 13 juillet 451, nous fait connaître quelles provinces furent définitivement concédées aux Vandales et quelles autres firent retour à l'Empire.
Quicumque etiam intra provincias Africanas ad ius nostrum pertinentes a cuiuslibet iudicis sententia provocaverint, quoniam decreti antiquitus cognitoris cessat officium, inlustris urbanae praefecturae examine ex appellatione se noverint iurgaturos; sed quis transmarinae regionis sunt, indutias tempori annum debere praestariFootnote 27.
Valentinien accorde en effet des indemnités aux possesseurs de biens dans la Numidie qui ont eu à souffrir des ravages commis par les Vandales, et des concessions de terres du domaine public, dans la Maurétanie Sitifienne et dans la Maurétanie Césarienne, à des propriétaires de la Proconsulaire et de la Byzacène qui se trouvent dépouillés de leur patrimoine. Victor de Vita mentionne quant à lui que Genséric se réservait la Proconsulaire, la Byzacène, la Tripolitaine, l'Abaritana et la Gétulie, ainsi qu'une partie de la NumidieFootnote 28. Par contre, l'essentiel de la Numidie et les deux Maurétanies sont restées romaines jusqu'en 455Footnote 29. Après la mort de l'empereur Valentinien III un nouveau changement intervient sur cette division territoriale. Toujours selon Victor de Vita, Genséric mit la main sur toute l'Afrique (totius Africae ambitum obtinuit). En outre, selon Procope, quelques îles de la Méditerranée occidentale et de petite garnisons de la Tingitane, comme Septem, restèrent aux mains des Vandales jusqu’à 533, ce qui leur permettait de contrôler le détroit (Figure 2).
Le partage de l'Afrique entre Genséric et l'Empire en 442 (d'après Chr. Courtois).

Pour consolider sa présence en Méditerranée, Genséric qui exerçait en ami et allié du peuple romain ; avait dû accepter de verser un tribut annuel gagé sur la livraison en otage à Rome de l'un de ses fils, HuniricFootnote 30. Mais ce rapport de vassalité se trouva annuléFootnote 31, pour ne pas dire inversé, lorsqu'en 455 Genséric ramena de Rome, qu'il avait prise et pillée (Roberto Reference Roberto2017a, 775–802 ; Roberto Reference Roberto2017b, 164–77), la veuve de l'empereur, EudoxiaFootnote 32, et ses deux filles dont l'aînée épousa bientôt Huniric (Figure 3).
Le royaume vandale de Genséric en 455 (d'après Chr. Courtois).

Genséric, fauteur des Tempora impacata
Sed ne fortasse latronis me clausam uirtute putes, consumpsit in illo uim gentis uitae uitium ; Scythicam feritatem non uires sed uota tenent, spoliisque potitus immensis robur luxu iam perdidit omne quo ualuit dum pauper erat. Mea uiscera pro se in me nunc armat ; laceror tot capta per annos iure suo, uirtute mea, fecundaque poenis quos patiar pario. Propriis nil conficit armis : Gaetulis, Nomadis, Garamantibus Autololisque Arzuge, Marmarida, Psyllo, Nasamone timetur segnis, et ingenti ferrum jam nescit ab auroFootnote 33.
Tout, dans ce passage, tend à montrer que Sidoine reprend un certain nombre d’éléments descriptifs que Claudien donne à Gildon, notamment son alliance avec les Maures (Delattre Reference Delattre, Poignault and Stoehr-Monjou2014, 177–92). Ici, le poème sidoinien affirme sans nuance que Genséric a bénéficié de l'appui des Gétules, des Numides, des Garamantes, des Autololes, des Arzuges, des Marmarides, des Psylles et des Nasamons. Néanmoins, la liste présentée par le poète romain semble anachronique surtout par sa mention des Nasamons, des Psylles, et des Autololes. Elle est inspirée, comme l'a bien montré Yves Modéran, par Lucain, Silius Italicus et Claudien (Modéran Reference Modéran2003a, 543). Elle ne vise qu’à suggérer une coalition stratégique entre Genséric et tous les Maures d'Afrique.
S'il l'on cherche à dégager les caractéristiques de cette liste, apparaissent d'emblée les antécédents classiques, ou grecques, qui fait du βάρβαρος un fauteur de troubles, un adversaire acharné du pouvoir légitime et de l'unité. On pourrait, il est vrai, se demander si ces classements sont le simple reflet de l'expérience intellectuelle propre à Sidoine Apollinaire, ou s'ils représentent les structures fondamentales de ce qu'on doit bien appeler « l'ennemi vandale » (Table 2).
Traits remarquables de Genséric chez Sidoine Apollinaire

L'intention fondamentale de Sidoine, rappelons-le, était d’établir la supériorité romaine d'une manière incontestable. Il va de soi, dans ces conditions, que son approche ne pouvait être autre chose qu'un moyen, parmi plusieurs, de réaliser ce dessin.
II convient toutefois de procéder à quelques remarques méthodologiques préalables. Sidoine Apollinaire ne décrit pas Genséric pour lui-même. Le personnage ne lui importe qu'en tant qu'agents historiques. Et, dès lors, il considère ce type de description comme capital et comme ce qu'il y a de plus utile pour défendre ce qui reste de la romanitas.
Il paraît impossible, faute de sources suffisantes, d'envisager ici une étude qui s'approche du roi Genséric sans tomber dans le piège des topoï de la littérature tardo-antique. L'historien est contraint de ne se fonder que sur quelques indications éparses, à partir desquelles il serait imprudent d'extrapoler.
Profond dans ses desseins, parlant peu et avide de richesseFootnote 34, Genséric avait de vastes projets pour son royaume fraichement installé en Afrique. Après la chute de Carthage, en 439, se mit en place une politique religieuse anti-romaine. Le roi vandale, manifestement hostile aux homoousiens était préoccupé de consolider son pouvoir en se basant sur une idéologie d’État, l'arianisme (Fournier Reference Fournier, Brakke, Deliyannis and Watts2012, 243–54; Modéran Reference Modéran and Piétri1998a, 247–78). Quelques années avant sa prise de Carthage, le bruit des ravages de l'armée de Genséric avait déjà semé la terreur dans le clergé africain. On conçoit que les autorités religieuses alors indemnes se soient interrogées sur la conduite du clergé devant une telle menace. Quodvultdeus, alors diacre à Carthage, puis l’évêque Honoratus consultèrent Augustin sur la question. Ils avaient cherché dans l’Écriture un conseil, et cru y découvrir une invitation à fuir devant le danger. La conduite des évêques espagnols fournissaient aussi un nouvel argument à ces évêquesFootnote 35. Cela prouve que dès 430, Genséric entreprend une politique agressive envers les nicéens d'Afrique. Fallait-il donc autoriser le clergé à fuir, comme le proposaient Quodvultdeus et Honoratus ? Dans sa réponse Augustin préconise un double principe : d'une part, ne pas interdire aux fidèles qui désirent de fuir ; d'autre part, pour le pasteur, ne pas abandonner son troupeau, son église et son évêché. Quelques mois plus tard, voyait « les hymnes de louanges à Dieu évanouies des églises ; les lieux de cultes anéantis par les flammes dans de très nombreux endroits, les sacrifices solennels dus à Dieu abandonnés aux lieux où ils se célébraient, les sacrements délaissés ou difficiles à trouver pour qui cherchait quelqu'un qui pût les administrer » (Possidius, Vita Augustini, XXVIII, 7), Augustin savait qu'un vent redoutable menaçait l’Église. Ainsi, l’évêché d'Hippone devint un refuge de population en fuite de l'avancement de l'armée vandale. Possidius, évêque de Calama, et plusieurs autres évêques et prêtres s'y trouvaient refugiés alors que Genséric avance vers la région. Quoique malade, Augustin reste au milieu de ses ouilles pour réciter les psaumes de Pénitence pour le peuple romain qui demande à Dieu un soulagement dans l’épreuve (Possidius, Vita Augustini, XXVIII, 11–13).
Devant ce progrès militaire de Genséric et sa horde, certains Africains livraient leurs biens aux Vandales dans l'espoir d'avoir la vie sauve. Tantôt les fils se dépouillent pour racheter la liberté de leurs parents, tantôt les captifs sont empêchés de se racheter, parce que les Vandales les ont spoliés (Augustin, Sermones 345, 4–7).
Quelques années après le passage des Vandales en Afrique, le nombre des religieuses violées était si élevée, que le pape Léon conseillait aux évêques africains encore en place de les considérer comme une catégorie spéciale de fidèles, au même titre que les vierges et les veuvesFootnote 36.
Continuant leur marche vers l'est, les Vandales martyrisèrent Panpinianus, évêques de Vita, à l'aide de lance de fer rougie au feu, et Mansuetus, évêques d'Uruc, qui périt dans le feu à l'entrée de Furnos (Victor de Vita, Historia persecutionis Africanae, I, 10). D'autres évêques ont péri sous la torture pour qu'ils livrent ce qu'ils possédaient d'or ou d'argent (Victor de Vita, Historia persecutionis Africanae, I, 5).
Nous sommes bien renseignés sur l'opinion de l’Église de Carthage face à la situation nouvelle. Douze sermons de Quodvultdeus, devenu évêques de la ville en 437, nous rapprochent de l'atmosphère cléricale carthaginoise, où l'on se veut défenseur de l'orthodoxie nicéenne face aux homéens. Ces sermons qui suivent le progrès militaire des Vandales témoignent de l’évolution profonde de son auteur dont la première préoccupation fut d'assurer une administration efficace de la résistance catholique.
C'est ainsi que se révèle, à travers le témoignage apporté par le sermonnaire de Quodvultdeus, un extraordinaire programme à caractère défensif qui vise à protéger l'identité des fidèles. Cette stratégie vise essentiellement à fixer l'identité nicéenne des fidèles devant la démarche missionnaire de Genséric (Modéran Reference Modéran2003, 21–44) qui apparaît comme le chef d'une bande d'hérétiquesFootnote 37, de persécuteursFootnote 38 et de trompeursFootnote 39. L'exemple de Perpétue et Félicité pousse encore l’évêque de Carthage à encourager ses coreligionnaires à supporter la terreur des troupes vandales (Quodvultdeus, De tempore barbarico, I, 8). Mais peu de temps après la proclamation de ce dernier sermon, Quodvultdeus, et un grand nombre de son clergé auraient été dépêchés et dépouillés sur des navires brisés et mis à la mer, bannis d'Afrique (Victor de Vita, Historia persecutionis Africanae, I, 15).
Au cours des années qui suivirent, on assiste à une vraie « guerre de religion » pour reprendre les termes d'Yves Modéran. Victor de Vita nous en laissé un récit très détaillé.
Il y a eu tout d'abord une politique de propagande au profil de l’Église arienne. C’était particulièrement contre les églises, les cimetières et les monastères que le roi des Vandales s'acharnait. Il autorisa ses hommes à employer toutes sortes de supplices pour forcer les évêques et les prêtres catholiques à livrer leurs richesses privées et l'or et l'argent de leurs églises. À Regia (?)Footnote 40, des catholiques qui avaient ouvert leur église pour célébrer la Pâque, furent tués à coup de flèchesFootnote 41. Parallèlement, les évêques et les prêtres ariens reçurent les maisons confisquées et toutes les églises non détruites situées dans l'enceinte de CarthageFootnote 42. Au même temps, Genséric entrepris une politique d'arianisation forcée de sa haute administrationFootnote 43. D'autres exemples, montrant l'acharnement de Genséric contre la romanitas africaine, prouvent que son programme politique est de faire naître un État arien dans une Afrique romano-catholique. Cette conception politique à laquelle Genséric resta fidèle toute sa vie se matérialisa par les destructions de bâtiments publics qui symbolisaient la culture romaine. « Sicut ubi carthagine odium, theatrum, aedem Memoriae et viam, quae Caelestis vocitabant, funditus deleverunt », nota Victor de VitaFootnote 44.
Ce passage continue à provoquer les spécialistes de l'Afrique tardo-antique. Ainsi pour Yves Modéran,
il paraît très difficile de mettre en doute ici la parole du clerc africain. D'abord pour des raisons de forme. Il ne se perd pas en effet sur cette question dans des considérations générales comme à propos des églises: il nomme des monuments et des lieux précis, attestés par de nombreux textes, sans vouloir en même temps citer tous les monuments de la ville ou seulement les plus notables. Rien n'autorise dans ce cas à suspecter une exagération dans son récit (Modéran Reference Modéran2002, 97–132, surtout 108–9).
L'argumentation de Modéran contredit celle de Christian Courtois qui suggère de rejeter la responsabilité de Genséric pour l'imputer aux catholiques, premiers responsables de la destruction de ses monuments (Courtois Reference Courtois1954, 41). Soucieux de réhabiliter le souvenir des Vandales, l'historien français insiste sur la non fiabilité de ce passage de l’Historia et cherche à tort chez Al Bakrî et Al Idrisî la description d'un théâtre à Carthage au milieu du XIème siècleFootnote 45. Néanmoins, les mystères de ce passage restent entiers. Tout d'abord, parce que le groupement des lieux énumérés par Victor engage à penser que ces destructions furent contemporaines de Genséric. Puis parce que l'archéologie n'a pas encore apporté ses éclaircissements.
Pour ce qui est la viam quam Caelestis, nous avons du moins un texte qui met en doute le passage de Victor. C'est le Liber promissionum et praedicatorum Dei de Quodvultdeus qui nous apprend que le temple de Caelestis fut affecté à l’Église de Carthage en 399, avant d’être détruit en 421Footnote 46. Le même problème s'impose pour l’aedes Memoriae. Mentionné comme détruit à l’époque de Genséric, le monument revient par la suite au printemps de 484 : « Tum deinde iubentur ad quemdam locum. qui dicitur aedes Memoriae, illi uiri dei occurrere, fraudem sibi nescientes aptatam » (Victor de Vita, Historia persecutionis Africanae, III, 17). Voulant extorquer aux évêques catholiques rassemblées à Carthage un serment d'allégeance, le roi Hunéric les convoqua ad quemdam locum. qui dicitur aedes Memoriae. Comme on ne peut penser que Hunéric avait construit le temple après que son père l'eut détruit, il reste à penser que le monument fut détruit après 484, ce qui contredit le témoignage de Victor, ou bien qu'un autre monument conservait le même nom.
On sait, par le témoignage de l’évêque Théodoret de Cyr, que Genséric avait pillé la ville de Carthage ainsi que ses riches demeures aristocratiques (Théodoret de Cyr, Epistola ad Apellionem). En fait, et à partir de 439, la rage de Genséric s'acharna contre les biens de l’Église et contre les clarissimes carthaginois, grands propriétaires terriens. Tel Gordianus, le grand-père de Fulgence de Ruspe, qui fut expulsé en Italie, perdit ses biens en Byzacène, tandis que sa maison de Carthage était donnée à des prêtres ariens.
Lorsque le roi Genséric entra en vainqueur dans cette ville [Carthage] et força le plus grand nombre de sénateurs, ou plutôt tous les sénateurs à s'embarquer pour l'Italie, après les avoir dépouillés de la totalité de leurs biens, le grand-père de saint Fulgence, qui avait nom Gordianus, se résigna à entreprendre avec eux le voyage qui leur était imposé, voulant, dans le désastre de sa fortune, sauvegarder au moins sa libertéFootnote 47.
Ce passage proche des événements nous confirme la véracité du récit de Victor de Vita qui nota que Genséric s'empara des biens de grands notables carthaginois avant de les envoyer en exilFootnote 48.
Une dizaine de lettres envoyées par l’évêque Théodoret consistent en des recommandations de notables carthaginois ou des religieux africains auprès des autorités civiles ou ecclésiastiques pour faciliter leur intégration dans leur exil (Table 3)Footnote 49.
Les interventions de Théodoret de Cyr au bénéfice des africains exilés en Orient au temps de Genséric.

Les sources qui nous renseignent sur le maintien ou le non maintien des institutions romaines dans l'Afrique de Genséric sont maigres. Il faut d'abord relever que le roi vandale a très vite mis en place une politique de recrutement qui touche à l'aristocratie municipale africaine. Au début des années 1970, André Chastagnol et Noël Duval ont publié des inscriptions qui attestent la survivance de l'institution du flaminat perpétuel en Afrique vandale (Chastagnol et Duval Reference Chastagnol and Duval1972, 194–98 ; Reference Chastagnol and Duval1974, 87–118). Certes, ces textes manifestent une réalité qui n'avait pas cours au temps de Genséric ni d'ailleurs au temps de son fils Hunéric. Mais ils nous apprennent le maintien, dans le cadre municipal, des anciennes institutions impériales. La question de savoir quel est le souverain qui a bénéficié ensuite de ce culte reste encore débattue. Pour l’école historique française, les destinataires de ces dévotions furent, après 442 pour certains ou après la chute de l'empire romain d'occident pour les autres, les rois vandales (Duval Reference Duval1984a, 269–73). Quant aux écoles historiques d'inspiration anglo-saxonne, elles optent pour une autre explication : les destinataires de ce culte-hommage sous les vandales, ne sont pas les rois mais restent les empereurs romains, donc les basileis de Constantinople après 476. Selon F. Clover, Genséric et ses successeurs ne sont pas des monarques autonomes mais des feoderati à l'intérieur de l'empire ce qui explique, à son avis, la survivance du caractère romain de cet hommage (Clover Reference Clover1984 [1979–80], 121–28). Cette explication lacunaire n'aide pas à appréhender le problème. D'abord parce qu'elle ne prend pas en considération le statut évolutif du royaume vandale (Modéran Reference Modéran, Lepelley and Dupuis1999, 241–64 ; Steinacher Reference Steinacher, Pohl and Heydemann2013, 437–85), ensuite parce qu'elle contourne la réalité du terrain qui ne mentionne aucune datation par le consultat sur le territoire vandale à partir de la prise de Carthage (Duval Reference Duval1984b, 189–211).
« Ne dimicet ultra Carthago Italiam contra » : Genséric, un nouvel Hannibal d'une « Quatrième guerre punique » ?
The terrible Genseric, a name which, in the destruction of the Roman empire, has deserved an equal rank with the names of Alaric and AttilaFootnote 50.
Depuis la thèse d'Edward Gibbon et jusqu'au le début du XXème siècle, la tradition historiographique a établi que la Romanitas africaine avait pris fin avec l'entrée triomphale de l'armée vandale à Carthage. Les complexités et les multiplicités des facteurs explicatifs de la réussite africaine de Genséric ont suscité, depuis un siècle, un long débat entre les spécialistes (M'kacher Reference M'kacher and Wolff2015, 93–106). À la suite de Tillemont, Ludwig Schmidt a estimé que les conditions économiques et sociales des Romains d'Afrique présentent au début du Vème siècle un tableau noir de décadence qui se voyait aussi bien dans les villes que dans les campagnes (Schmidt Reference Schmidt1953, 66). Quelques années après, Émile-Félix Gautier ajouta à ces causes une explication de type psychanalytique selon laquelle Genséric a eu nettement la volonté de détruire l'Empire (Gautier Reference Gautier1951, 211–16). Ainsi, le 19 octobre 439 ne devint pas seulement le premier jour d'une ère protocolaire nouvelle mais le premier jour d'une guerre acharnée entre Genséric et Rome. Cependant, ces constats ont été révisés, l'un après l'autre, principalement dans la seconde moitié du XXème siècle (Lepelley Reference Lepelley1979, 11–28 ; Reference Lepelley1989, 17–30).
On a vu que, depuis la thèse de Christian Courtois, les spécialsites s'accordent pour dire que la paideia romaine sous les Vandales, après avoir éprouvé quelques hésitations au début, a retrouvé son chemin habituel et qu’à partir du milieu du Vème siècle, on peut parler d'une « renaissance » dans la vie littéraire (Laaksonen Reference Laaksonen1990 [1989], 356–61). L’élite romano-africaine, quoi que déconcertée, mettait à l’épreuve tout son arsenal littéraire classique en vue de faire rapprocher du monde des Muses, les nouveaux maîtres de l'Afrique (Février Reference Février1968, 201–17 ; Wolff Reference Wolff2016).
Yves Modéran a solidement montré que le but ultime de Genséric n’était de détruire la romanité des Africains mais de construire un « Empire de blé ». Le sermon 278 d'Augustin fait allusion au rôle dévolu à cette province depuis quelques siècles, c'est-à-dire les exportations de blé. Évidemment, il ne signale pas clairement le rôle de l'annone et l'apprivoisement de Rome, mais mentionne le chargement de navires.
Nam et acervus frumenti mlnulissimis granis colligitur, et tamen onerantur inde naves ; et si amplius onerentur, demergunturFootnote 51.
S'il y a chargement de navires en blé, on peut raisonnablement penser à la notion d'exportation vers Rome plutôt qu'au cabotage. En Afrique la récolte s'effectuant vers mai-juin, c'est donc à cette date que devaient commencer les rotations de naviculaires pour amener l'annonce à Rome. Mais aux yeux du bon méditerranéen qu'est Augustin, le paysage agraire de l'Afrique ne devait pas se limiter aux seules céréales. L'olivier fait à juste titre la réputation de la région (Camps-Fabrer Reference Camps-Fabrer1953 ; Sehili Reference Sehili2009; Reference Sehili and Sehili2011, 101–32).
Verbi gratia, dicit amico suo : accipe hic a me aurum, et da mihi in Africa oleumFootnote 52.
L'importance de la culture de l'olivier résulte en fait de la mise en exploitation des terres incultes encouragées par les lex Manciana et lex Hadriana (Lepelley Reference Lepelley1989, 17–31, surtout 21). D'autre part, les Tablette Albertini qui font état de cessions foncières mentionnent surtout les terres portant des oliviers et non des céréales, comme si la seule richesse en cette fin du Vème siècle était l'olivier (Courtois Reference Courtois, Leschi, Perrat and Saumagne1952). Enfin nous pouvons conclure par un extrait de l’Expositio totius mundi (Reference Rougé1966) rédigée vers 360, qui déclare la province d'Afrique « riche en toutes choses, en récoltes comme en chevaux ; presque à elle seule elle fournit à tous les peuples l'huile dont ils ont besoin »Footnote 53.
La mention de la vigne est aussi un lieu commun dans le paysage agraire perçu par l’évêque d'Hippone juste quelques années avant la marche vandale. Elle a pour caractéristique d’être une composante de l'agriculture africaine.
ne forte, ut fieri solet, vitis cum circumerrat per terram, involuta sit in spinis. Nam aliquando invenimus illud, fratres mei, vitem positam super caricem, quia ibi habet sepem spinosam, extendit palmites suos, et inserit in sepem spinosam, et pendet inter spinas botrusFootnote 54.
Il est donc probable que, lorsqu'ils s’établirent en Afrique, les Vandales ne se préoccupèrent d'abord que de la richesse des terres africaines, bien présentée par l'art tardo-antique.
Sur la mosaïque dite du seigneur Julius, on voit que la vigne se trouve derrière une barrière très ouvragée, et même si la représentation n'est pas très réaliste, elle suggère la présence d'un enclos, peut-être de protection. La présence de la vigne dans le parc où siège le propriétaire, le seigneur Julius, signifie qu'elle rassortissait directement du maître. Peut-on comparer cette situation à celle du sermon 137 d'Augustin? La vigne délimitée par enclos de protection signifie-t-elle qu'elle est destinée exclusivement à l'usage du propriétaire, relève-t-elle ainsi d'un faire-valoir direct et non d'une mise en location ?
Quelle que soit la réponse, il est clair que la vitalité des provinces romaine d'Afrique a charmé Genséric puisqu'elle peut offrir des possibilités d'enrichissement immenses. Certes, Genséric avait, dès 429, un plan pour supplanter l'Empire en Afrique, mais il semble peu probable qu'il était destructeur pour atteindre le terme de son plan. On a donc supposé que la prise de l’Vrbs par Genséric avait beaucoup contribué à enraciner dans la mémoire collective des chroniqueurs tardo-antiques la réputation destructrice du premier Rex vandalorum et alanorum (Fournier Reference Fournier2016, 687–718; Roberto Reference Roberto2017b, 164–77). Dès lors, le recoure à une relecture attentive des sources devint une nécessité afin de frayer des nouvelles pistes de réflexions (Table 4).
Les destructions attribuées à Genséric chez les auteurs du Vème siècle

iPossidius, Vita Augustini, XVIII, 3–5 (rendu dans la traduction de J. P. Mazières, Paris, Reference Mazières1994, 153–54).
iiQuodvultdeus, De tempore barbarico II, I, 2, 473 (rendu dans la traduction de Y. Modéran, Paris-Arles, 2015, 125).
iiiCapreolus, Epistola ad Concilium Ephesenum, 64 (rendu dans la traduction de A.-J. Festugière, Paris, Reference Schwartz1982, 245).
ivVictor de Vita, Historia persecutionis Africanae, I, 8 (rendu dans la traduction de S. Lancel, Paris, Reference Victor de Vita and Lancel2002, 98).
vProcope, BV, I, 5, 8 (rendu dans la traduction de D. Roques, Paris, 1990, 45).
Sans plus de précautions d'analyse, il est clair que l'historiographie tardo-antique grossisse le trait et répète à propos des chefs barbares des slogans qui tendent à les présenter comme des perfidi. Cette damnatio memoriae a jeté son ombre sur la figure de Genséric, qui ne s'est pas développé dans sa plénitude et sa cohérence historiques. D'un si grand destin, nous n'avons plus que des reflets partiels, vus dans les éclats d'un miroir brisé.
Fortement présente, et très diabolisée, dans l'imaginaire romain tardif, la figure du roi vandale n'a pas cessé d’être le symbole de la crudelitas. C’était un lieu commun, dont Victor de Vita, par exemple, s’était fait l’écho d'opposer la probité et l'humanité des élites romano-africains à la cruauté de Genséric. Ce tableau, qui campe le chef vandale sous les traits d'un soudard sadiquement destructeur, permet ainsi de comprendre comment et pourquoi le rappel de la prise de Carthage purent devenir par la suite les principales références, aux yeux de ceux que marqua fortement le traumatisme africain.
L'arrière-plan idéologique des textes cités ci-dessus n'est pas leur seule originalité. On perçoit aussi d'emblée le trauma qui se cache derrière la déroute subie par l'armée romaine face à un chef barbare. Mais l'impression donnée par les sources littéraires est contournée par les données archéologiques qui sont en revanche très abondantes et riches en détails.
En ce qui concerne le début de l’époque vandale, la Proconsulaire a bénéficié de nombreuses opérations archéologiques depuis le début du XXème ; de nombreuses agglomérations secondaires, des églises et des établissements ruraux en Byzacène ont également été concernés par des opérations archéologiques durant la même période. De manière générale, la documentation concernant les cités de la Proconsulaire sont les plus abondantes, du fait de programmes de prospections archéologiques beaucoup plus développés depuis une trentaine d'années. Le dépouillement de la documentation archéologique prouve que l’urbanitas africaine de l’époque vandale ne doit plus être écrite comme celle d'une parenthèse de déclin progressif entre la période romaine et byzantine. La documentation archéologique livre un tableau contrasté de l’évolution des espaces civiques. Si leur occupation semble se pérenniser sans changement significatif dans quelques grandes villes, ailleurs la dégradation de monuments et de lieux publics ou leur occupation par des activités privées, voire leur abandon pur et simple, signalent des processus de changement dans l'activité civique qui tranchent avec la perception actuelle de la pérennité de la vie des cités (Leone Reference Leone2007, 127–65).
Mais dans le procès, si volontiers fait, de la politique africaine de Genséric, le problème de la Vandalisation de l'espace civil africain continue à faire couler beaucoup d'encre. Les destructions qui ont touché quelques bâtiments publics au début du Vème siècle soulèvent plusieurs problèmes méthodologiques.
Certes, les cités africaines ont été victimes d'attaques et de destructions parfois planifiées (Leone Reference Leone1994, 1371–83), mais rapidement elles réussissent à absorber le choc (Mahjoubi Reference Mahjoubi1982 [1979], 77–83 ; Maurin Reference Maurin1967, 225–54). La découverte des inscriptions qui attestent, notamment à Ammaedara, des flamines perpétuels et un sacerdotalis prouinciae Africae, en fonction au début du VIème siècle, prouve la survivance des institutions de l’époque romaine (Chastagnol et Duval Reference Chastagnol and Duval1974, 87–118 ; Duval Reference Duval1984a, 269–73). Genséric n'a nullement supprimé l'organisation municipale et provinciale qui avait fait ses preuves dans les siècles précédents. Il a même considéré qu'il était utile de créer une paix vandale et de faire intégrer l’élite africaine dans son nouveau système.
Mais le maintien de la cité signifie-il pour autant le maintien le Romanitas ?
Dans une étude récente, Bruno Dumézil a mis l'accent sur l'apport du droit civil et l'enseignement de la culture chrétienne dans la survivance de la civilisation romaine à l’époque des invasions barbares (Dumézil Reference Dumézil2005, 37–73). Reprenant à son compte la démarche Brownienne, Dumézil insiste sur l'obligation de distinguer l'effacement de l'institution impériale de l'effondrement de la civilisation romaine. Cette clé de lecture semble valable pour appréhender autrement la situation de la Romanitas dans l'Afrique de Genséric.
Certes, Genséric disposait de différents moyens pour protéger son nouveau domaine africain. Sa politique tient donc compte des rapports de force ; elle associe ses anciennes pratiques militaires à une volonté d’étatisationFootnote 55. Elle éprouve envers les romains d'Afrique des sentiments complexes, faits d'attirance, de respect et d'hostilité violente tout à la fois. Elle se construit en partie par et contre la Romanitas. Peu originale envers les élites des cités, sa politique se singularise encore plus par sa férocité envers l’Église africaine. Toutefois, il serait abusif d'en généraliser la portée à tout le royaume. C'est avant tout en Zeuguitane que tous les évêques catholiques furent chassés de leurs églises (Modéran Reference Modéran2003b, 21–44). Plus tard, c'est toujours in medio Wandalorum qu'eut lieu l'interdiction de toute nouvelle ordination épiscopale puis l'ordre de livrer tout l'appareil liturgique aux clergés homéens (Nicolaye Reference Nicolaye, Leemans, Van Nuffelen, Keough and Nicolaye2011, 477–98, surtout 481–87).
L'impact de la politique antinicéenne de Genséric a été discuté à de multiples reprises, sans qu'aucune interprétation n'ait jamais emporté l'adhésion générale. Si certains continuent à affirmer le lien logique entre la politique religieuse de Genséric et le comportement anti-vandale des élites africaines, d'autres, préfèrent s'en tenir à une position minimaliste : la persécution vandale n'aurait rien changé aux pratiques socio-culturelles des élites africaines.
Certes, les stéréotypes demeurent et les dits fameux des auteurs tardo-antiques continuent naturellement à influencer l'historiographie contemporaine surtout que la domination vandale en Afrique paraît singulièrement différentes de celle des Ostrogoths en Italie ou des Mérovingiens en Gaule. On a vu plus haut que les auteurs latins de l'Antiquité tardive, contrairement à un Cassiodore qui était optimiste pour le sort de la Romanitas en Italie ostrogothiqueFootnote 56, étaient dans l'ensemble pessimistes pour la situation de la civilisation romaine en Afrique. Ils étaient conscients que la prise de Carthage par Genséric va réinstaller l'ancienne rivalité entre Rome et Carthage. Richard Miles note dans ce sens que « Sidonius was not alone viewing the Vandal takeover of Roman North Africa as a new chapter in the ancient rivality between Carthage and Rome » (Miles Reference Miles2017, 384–410, surtout 385). Une constitution de Valentinien III montre combien grande fut la terreur, quand on apprit que Genséric venait de sortir du port de Carthage avec une flotte importante, sans qu'on sût quel était son butFootnote 57.
À coup sûr, les Vandales n’étaient pas les Carthaginois, et leurs Naves dominicae n'ont jamais joué un rôle similaire à celui de la flotte punique. En plus, Sidoine Apollinaire reproche amèrement à Genséric de ne plus utiliser ses hommes, et de ne faire la guerre maritime qu'avec ses auxiliaires Maures (Sidonius Apollinaris, Carmina, V, 335–38).
Encore pour Richard Miles, la monnaie vandale de l’époque de Genséric « reflect a less direct but equally important connection with Carthage Punic's past » (Miles Reference Miles2017, 389). Cela signifie que Genséric avait un plan détaillé à l'avance qui vise à réapproprier l'héritage carthaginois et à l'utiliser dans sa confrontation avec Rome. Ainsi, les quinze jours que Genséric passa à Rome, dans le courant de juin 455, avec ses Vandales et ses Maures, devinrent la continuité, cette fois réussite, de l'ancien plan d'Hannibal Barca (Figure 4).
Monnaies vandales (Genséric ?) portant la légende « Karthago » (photo : Cabinet des médailles, Paris).

En réalité, Hannibal et Genséric étaient très différents. L'un s'appuyait sur ses cavaliers et l'autre sur sa flotte. Genséric, en marchant sur Rome, n'avait qu'une chose à faire, piller l’Vrbs et retourner à Carthage pour mettre en sûreté son butin. Alors que le plan du général carthaginois était totalement différentFootnote 58.
Certes, Genséric a laissé l'image d'un roi cruel qui n’épargne personne, la part de son plan anti-romain ne doit certes pas être exagérée. Au cours de ses premières années de règne, un grand nombre de riches domini de la Proconsulaire furent expropriés et exilésFootnote 59. Le roi vandale exigea d'eux d'emblée un impôt qui frappa leurs réserves en espèces, leurs pierres précieuses et les vêtements de luxe qu'ils possédaient. Les auteurs anciens ont vu dans ces mesures le signe d'une hostilité déclarée entre Genséric et l’élite romano-africaineFootnote 60.
Dès les années 440, le roi donne ses ordres de procéder à des expropriations qui touchent tout d'abord aux propriétés des senatoris urbis puis à l'ensemble des laici nobiles de la Proconsulaire. Dans un article publié en 1988, Jean Durliat parvint à une conclusion similaire à celle de Walter Goffart en remettant en question l'idée d'une expropriation massive des terresFootnote 61. Pour ce savant, les expropriations ne touchent qu'un nombre limité de personnes (Durliat Reference Durliat1988, 21–72, surtout 44). D'autres après lui ont insisté sur le fait que Victor de Vita ne parlait que des confiscations limitées dans le temps et dans l'espace (Schwarz Reference Schwarz and Merrills2004, 49–57). Sur ce point, la Vita fulgentii est très éclairante pour mieux comprendre les réalités territoriales des confiscations qui ont touchés les honestiores/nobiles africains.
Après sa mort [Gordianus], deux de ses fils revinrent dans la province d'Afrique, espérant retrouver leur héritage, mais ils ne purent rester à Carthage, car leur maison paternelle avait été donnée à des prêtres ariens. Rentrés, cependant, en possession d'une partie de leurs biens par décision royale, ils allèrent s’établir en ByzacèneFootnote 62.
À la lumière de ce passage, il est logique de penser que c'est surtout en Proconsulaire qu'il faut situer ces expropriations. Quant aux victimes de ce dessein étudiées et préparées à l'avance, il est tenant aussi de penser que les honestiores frappés sont en partie identiques aux viri memoratarum provinciarum mentionnés par Victor de Vita.
Tandis que se passaient ces événements [les expropriations], ceux qui restaient encore parmi les prélats de haut rang et les personnages éminent dans les provinces susdites [la Proconsulaire, la Byzacène, l'Abaritana, la Gétulie et une partie de la Numidie], que le roi avaient partagées entre les Vandales, s'avisèrent d'aller trouver le roi pour lui adresser leurs suppliques. À son habitude, celui-ci s’était retiré sur la “riviera” de Maxula, à l'endroit qu'on appelle communément Ligula ; après avoir perdu déjà leurs églises et leurs biens, ils se présentèrent devant lui en suppliants pour que la résidence leur fût du moins accordée, sous la domination des Vandales, pour la consolation du peuple de DieuFootnote 63.
Ainsi, les premières mesures de saisies de terres et des objets précieux prises par Genséric pourraient paraître, d'abord, comme une forme étudiée de prise de butin (Von Rummel Reference Von Rummel, Viso and Díaz2011, 23–37). L'impact des décisions émises par le roi vandale sur la haute société africaine fut lourd de conséquences. Je ne vois pas donc comment Andreas Schwarcz peut écrire « The division between the king and his army was not a division of land : it simply meant the income from the Proconsular Province financed the army » (Schwarz Reference Schwarz and Merrills2004, 55) surtout que l'ampleur du problème des restitutions des terres après la reconquête byzantine a contraint Justinien à en limiter la portée en excluant les terres confisquées plus de deux générations plus tôt (Durliat Reference Durliat and Magnou-Nortier1995, 89–121). Il faut ajouter à cela un autre élément qui me semble capitale. Les Senatoris urbis sont d'abord les curiales de la capitale africaine qui avaient des propriétés éparpillées dans le pays de Carthage mais qui possédaient aussi des grands domaines dans toute l'Afrique. Parmi eux, figure Gordianus, mentionné dans un texte de Ferrand cité ci-dessus. Cela veut dire que les confiscations étaient généralisées pour englober la Byzacène et une partie de la Numidie.
Victor de Vita et Ferrand ne sont cependant pas les uniques informateurs concernant ce dossier. Procope, arrivé en Afrique au moment de la conquête de Bélisaire, a connu lui aussi, peut être sous une forme modifiée, le système mis en place par Genséric :
S'agissant des Libyens, Gizéric traita en esclaves tous ceux qui d'entre eux qui, par leur rang ou leur richesse, avaient une position prééminente et les livra comme tels, avec leurs terres et toutes leurs richesses, à ses fils Honôric et Genzon. Les autres Libyens se virent dépouillés de leurs terres, fort nombreuses et fortes bonnes, que Gizéric répartit entre les ressortissants de la nation vandale. Les anciens propriétaires de ces terrains furent donc réduits à une extrême pauvreté, tout en conservant leur liberté, mais ils eurent l'autorisation de s'en aller où ils le voulaient. Gizéric ordonna que toutes les terres qu'il accordait à ses fils et tous les Vandales fussent exemptées de toute levée d'impôts. Quant aux terrains qui ne lui parurent pas bon, il les laissa à leurs précédents détenteurs, en assujettissant toutefois ces derniers, sur ces biens, à des contributions fiscales si fortes que ceux qui gardaient leurs terres n'avaient même plus de quoi vivre. Au demeurant, ils furent nombreux à connaître l'exil ou la mort : c'est que, parmi toutes sortes d'accusations graves qu'on leur lançait, la pire de toutes, réellement, était qu'ils cachaient leur fortune personnelleFootnote 64.
Les différences entre le texte de Procope et celui de Victor de Vita portent essentiellement sur l'identité des victimes et sur les bénéficiaires de cette politique de confiscation.
Pour ce qui est des victimes, Procope évoque une entité sociale plus large que celle de Victor de Vita. Le lien entre les laici nobliles de ce dernier peut être compris, selon le texte de Procope, comme tous les membres des curies de la Proconsulaire, évoqués dans le texte de l'auteur grec sous la dénomination d’autres Libyens.
La seconde différence entre les deux auteurs est liée à un détail qui concerne les bénéficiaires de cette politique. Procope précise qu'une grande partie des terres confisquées étaient l'apanage foncier des fils du roi, Hunéric et Genzon. Or ceux-ci n'apparaissaient pas dans le texte de Victor de Vita. La proposition d'Andreas Schwarz est de considérer ce passage comme erroné. Selon lui, Procope serait à mettre en doute parce qu'il était éloigné des événements qui nous concernent ici et parce qu'il utilisait un vocabulaire propre au VIème siècle.
En effet, le sort des honestiores africains était probablement différent d'une province à une autre. Tous ne subirent pas le même sort et certains purent rentrer et récupérer une partie de leurs biens, comme c’était le cas de Claudius, père de Fulgence de Ruspe, qui fut autorisé à rentrer en Afrique. Il put même bénéficier d'une mesure de restitution partielle de ses propriétés, limitée toutefois à la ByzacèneFootnote 65.
L'aristocratie municipale, et avec elle, la Romanitas, avait donc su s'adapter à la nouvelle situation (Wolff Reference Wolff2001, 2–6). Christian Courtois a recensé un nombre considérable de ces honestiores, mais aussi moyens et petits propriétaires, toujours prospères au VIème siècle, et il estimait que Genséric les avait favorisés dans un intérêt mutuel bien compris (Courtois Reference Courtois1955, 277–83).
Conclusion
Il ne fait pas de doute que l’époque de Genséric a connu une prospérité relative qui se marque par la permanence l'urbanisme africain et par une renaissance commerciale assez remarquable. Une telle réussite suppose à la fois que l'ordre était solidement établi et la paix en général assurée. Il y a bien eu, certes, plusieurs confrontations avec l’élite romano-africaine ; il y a eu surtout une politique anticatholique dont l'acmé a été l'exil de Quodvultdeus, l’évêque de Carthage. L'Afrique a néanmoins surmonté ces crises.
Durant les quatre décennies de règne, Genséric apparait pour une grande partie de l'opinion africaine, catholique et proromaine, comme l'incarnation de l'Antéchrist. Il représenta pour l'aristocratie municipale africaine le barbare avide du pouvoir, le persécuteur et le fossoyeur de la Romanitas. Si l'on y regarde bien, Genséric avait appris des romains, pour traiter avec eux notamment, à manier subitement force et diplomatie. Il a cherché à pérenniser ses conquêtes en concluant des traités avec Ravenne et Constantinople ce qui l'empêchait pas de lancer en parallèle des campagnes de pillage en Afrique et sur la côte qui lui rapportaient respect et finances. Premier roi des vandales, il a réussi à créer le premier État barbare implanté sur le sol de l'Empire. Il a été ce type de chef qu'on peut considérer comme visionnaire, portant à leur accomplissement les conquêtes matérielles, politiques et spirituelles d'une nouvelle époque, la Spätantike.






