Figure majeure de la philosophie contemporaine, Giorgio Agamben a développé au cours des deux dernières décennies un projet intellectuel monumental autour de l’homo sacer, qui désigne dans le droit romain une personne à laquelle toute identité juridique a été retirée, et qui peut donc être tuée sans conséquence légale. L’homo sacer est un concept central pour Agamben puisqu'il permet, selon lui, de saisir le fonctionnement de la souveraineté étatique. En excluant la violence des affaires communes, l’État s'arrogerait effectivement la capacité d'exercer cette même violence au nom du droit, en réduisant alors les citoyens à la vie nue, constamment exposée au risque de mourir. Le philosophe affirme que cette relation d'abandon, cette possibilité pour l’État de retirer une ou plusieurs protections juridiques à ses sujets, tend à se généraliser à l'ensemble de la population de nos jours (100–1).
L'une des principales manières dont cette réduction à la vie nue se manifeste, selon Agamben, est la proclamation de l’état d'exception, qui permet à un gouvernement de créer des zones ou des périodes dans lesquelles l'application de la loi et des procédures parlementaires courantes est suspendue. Les gouvernements s'arrogent ainsi un droit de faire violence à leurs sujets au nom du droit lui-même, en fonction des intérêts propres de l’État, menant alors à « une suspension du système en vigueur pour garantir son existence » (202). Pour Agamben, l'endroit où l’état d'exception atteint son paroxysme est le camp, puisque ce lieu permet de réunir et de contrôler les populations déchues de leur citoyenneté et maintenues dans un espace liminaire entre l'inclusion et l'exclusion étatique, entre la mort et la vie –une survie dans laquelle la face visible et la face cachée du pouvoir, le faire-vivre et le laisser-mourir se manifesteraient simultanément, en atteignant un point d'indistinction (921). La capacité de produire des homo sacer par l'entremise de l’état d'exception représente, selon Agamben, un point commun entre les régimes autoritaires et démocratiques. Ces derniers seraient d'ailleurs caractérisés par une réduction progressive à une simple instance d'exécution de l'autorité souveraine, ce qui expliquerait que « nous assistons aujourd'hui à la domination écrasante du gouvernement et de l’économie sur une souveraineté populaire vidée de tout sens » (664).
En partant de ces constats, Agamben nous invite alors à « penser une ontologie au-delà de l'opérativité et du commandement et une éthique et une politique entièrement libérées des concepts de devoir et de volonté » (803). Le philosophe développe, dans une telle optique, une théorie de la « forme-de-vie, c'est-à-dire une vie humaine totalement soustraite à l'emprise du droit, et un usage des corps et du monde qui ne se substantifie jamais dans une appropriation » (945). Face à l'indistinction entre norme et exception qui caractériserait le quotidien d'un nombre croissant de personnes, Agamben défend l'idée d'une vie qui échapperait au droit et à la propriété, en étant seulement un objet d'usage commun, ce qui nécessiterait le renversement des catégories juridiques et des États qui les appliquent, afin de laisser place à une manière de vivre qui, en se débarrassant du droit, cesserait d’être soumise à sa violence constitutive : « Alors que l’État moderne prétend inclure au-dedans de lui, par l’état d'exception, l’élément anarchique et anomique qu'il ne peut abolir, il s'agit au contraire d'en manifester l'hétérogénéité radicale pour le laisser agir comme puissance purement destituante » (1334).
Bien que le travail d'Agamben offre de nombreuses pistes de réflexion stimulantes sur le pouvoir, l’État et la vie, certaines de ses thèses gagneraient à être nuancées ou à être complémentées par des études de cas approfondies et des analyses comparatives. Il nous semble, par exemple, qu'une étude de la violence, tant légale qu'extra-légale, exercée par le Troisième Reich ne peut pas faire abstraction du contexte social et politique spécifique de la période d'entre-guerre, tant à l’échelle nationale qu'internationale, qui a permis au mouvement national-socialiste de se tailler une place dans le jeu électoral allemand, pour ensuite suspendre un nombre croissant de droits et libertés une fois au pouvoir, réprimer de plus en plus violemment ses adversaires et afficher de plus en plus ouvertement sa volonté d'annexer différents pays et territoires en Europe central et de l'Est par la force militaire. En somme, il ne suffit pas de reconnaître la possibilité qu'ont les États de suspendre l'ordre juridique dans certaines circonstances –il nous faut également analyser les conditions historiques qui empêchent ou facilitent une telle suspension.
Il vaut la peine, plus généralement, d'adopter un regard multidimensionnel sur l’État; ce dernier ne pouvant pas être réduit à une entité strictement axée sur la violence exercée au nom du droit ou sur le contrôle des masses. Bien que les États modernes disposent effectivement d'un appareil répressif, d'un monopole sur l'exercice légal de la violence et d'une capacité à suspendre l'application de certaines lois et procédures, leur champ d'exercice est toujours plus vaste et diversifié, tout en étant structuré par des luttes et campagnes menées par différents mouvements et organisations pour obtenir une répartition plus équitable des richesses, la provision de services publics et la couverture d'un ensemble de risques sociaux, parmi bien d'autres revendications et projets. De plus, bien que les garanties constitutionnelles et les pressions internationales sont susceptibles d’être ignorées ou fragilisées, elles exercent tout de même des contraintes décisives sur l'action des gouvernements, et ce particulièrement dans un contexte où un effondrement complet de la démocratie parlementaire, ou un conflit militaire majeur entre deux ou plusieurs puissances du Nord global, sont difficilement envisageables à court terme.
En définitive, la pensée d'Agamben, et notamment l'idée d'une normalisation en cours de l’état d'exception, ont le mérite de frapper l'imaginaire et d'inviter à une réflexion sérieuse sur le recul de certains droits et libertés à travers le monde. Cependant, des théories plus précises devront être mises de l'avant pour rendre compte à la fois des variations entre les contextes nationaux et des variables qui peuvent encourager ou limiter un tel recul.