Le livre que nous présentons ici est la version remaniée de la thèse de doctorat soutenue par l'auteur à l'université de Pennsylvanie. S'inscrivant dans une tradition méthodologique ancienne mais relativement peu fréquentée par les historiens africanistes, Shira L. Lander tente une approche culturelle globale pour comprendre les mutations des espaces cultuels dans les cités africaines de l'Antiquité tardive. Cette approche présente de multiples avantages. Elle permet en particulier une compréhension large du contexte général des controverses doctrinales en Afrique tardo-antique, sans se perdre dans les dédales de l'analyse classique.
Le texte est divisé en cinq chapitres, précédés d'une introduction visant à présenter le contexte historique général. Une conclusion, une bibliographie (pp. 245–69), et un index thématique (pp. 271–79) terminent le volume.
Dans son introduction (pp. 1–40) substantielle, claire et précise, l'auteur indique que le but de son ouvrage est d'explorer des nouvelles directions de recherches qui mélangent histoire, anthropologie et sociologie, de comprendre comment les églises et les synagogues reflètent le monde dans lequel elles étaient produites et comment elles interagissent avec lui. À cette fin, elle a choisi des cas qui, au-delà de leur représentativité typologique, comportent un maximum d'informations textuelles, archéologiques et épigraphiques. Elle expose ses objectifs et les méthodes pour les atteindre, présente le contexte historique, ainsi que les études récentes (parmi lesquelles elle omet les travaux de Paul-Albert Février, Charles et Luce Pietri, absents aussi de la bibliographie) et résume ses cinq chapitres.
Le premier chapitre (pp. 41–73) est à caractère phénoménologique et a surtout, à ce titre, pour vertu, de clarifier l’état de la question et tout particulièrement la question du rapport des Africains à ce que le concept de l'espace sacré (sacred place, holy place) recouvre dans l'Antiquité tardive.
Le deuxième chapitre (pp. 74–118) explore les façons dont les chrétiens ont représenté et perçu les lieux utilisés pour le culte religieux. L'auteur examine dans quelle mesure les lieux de culte chrétiens, conçus d'abord comme des maisons de prières, sont devenus des lieux sacrés à la fin de l'Antiquité. Elle montre comment les lieux de mémoire du christianisme ont été investis d'une valeur sacrée. On soulignera cependant que la méthode sérielle ici utilisée n'a pas permis à l'auteur d'entreprendre une typologie des différents loci sancti du christianisme africain.
Dans le troisième chapitre de l'ouvrage recensé (pp. 119–75), le plus long et peut être le plus original du livre, l'auteur étudie l'impact des conflits sectaires (essentiellement entre catholiques et donatistes) sur les espaces sacrés. Shira L. Lander prend son point de départ dans la thèse défendue par Brent Show, selon laquelle on pourrait constater, à partir du début du IVème siècle, un accroissement rapide de la violence entre représentants des différentes sectes chrétiennes. Plusieurs pages sont consacrées à la rhétorique de la substitution spatiale qui a été mise au service de la création ou du renforcement des identités des différents groupes sectaires. Il ne saurait ici être question d'entrer dans les détails de la méthode suivie par l'auteur. Relevons simplement que quelques hypothèses avancées par Shira L. Lander s'avèrent parfois fragiles.
Le chapitre suivant (pp. 176–214) décrit le phénomène de réutilisation des sanctuaires païens par les chrétiens durant l’époque romaine tardive. Pour cerner son propos, l'auteur fait systématiquement appel à l'ensemble des sources dont nous pouvons aujourd'hui disposer, y compris celle qui ont, depuis quelques années, considérablement enrichi nos connaissances.
En analysant la christianisation des espaces cultuels dans les cités africaines, Shira L. Lander explique dans un premier temps que la réutilisation recouvre plusieurs réalités. Elle remarque en suite que les temples païens ne sont pas les seuls édifices à avoir été transformés, christianisés ; nombre d'églises paléochrétiennes ont été bâties sur des installations militaires, thermes, basiliques civiles ; et proportionnellement les temples n'ont pas été plus réutilisés que ces constructions à caractère profane. Soulignons en dernier lieu que les conversions violentes sont quasi inexistantes en Afrique romaine ce qui témoignent peut-être de la forme particulière que prit la christianisation sur ce territoire.
Ainsi, il semble que le passage de l'une à l'autre religion s'est effectué sans grande résistance de la part des païens et sans grand remaniement architectural de la part des chrétiens lors de la transformation des bâtiments. La fréquence de ces réutilisations témoigne aussi du fait que la sacralisation de l'espace telle qu'elle avait été organisée par les païens s'est avérée valide aussi pour les chrétiens. Une telle situation conduit à deux hypothèses : le déclin du paganisme aurait largement précédé l'installation du christianisme ; ou bien il faut imaginer que la confrontation entre les deux religions n'a pas eu lieu et qu'une longue période de cohabitation des deux systèmes religieux est à restituer.
Dans son dernier chapitre (pp. 215–36), l'auteur commence par une analyse des attitudes chrétiennes à l’égard des synagogues. Notons que notre connaissance du passé juif est tributaire de la littérature chrétienne et qu'elle est très inégale selon les régions de l'Afrique du Nord, Shira L. Lander rappelle que les vestiges archéologiques du Judaïsme nord-africain correspondent à la période tardo-antique. Pourtant, les données matériels n'ont été que relativement peu étudiées surtout que l'auteur ne semble pas faire connaissance de la récente découverte de la synagogue de Clipea faite par les archéologues tunisiens (Fantar Reference Fantar2009).
La Passio sanctae Salsae attire quelques pages de l'analyse de l'auteur mais sans qu'elle donne de précisons concernant la date du martyre de Salsa ou concernant la date de la rédaction de ce récit et le nom de son auteur (travail brillamment réalisé par Sabine Fialon et al., Bordeaux, 2015). Laissant donc à côté la question de la datation et de l'auteur de la Passio, Shira L. Lander a choisi de chercher dans ce texte quelques renseignements sur la présence juive à Tipasa. Toutefois, les juifs de la ville ne sont évoqués qu'incidemment, à la fin du troisième paragraphe de la Passio Salsae, qui est consacré à la description de la colline des Temples, où se trouvait le sanctuaire du dragon. Suivant l'analyse de Paul Monceaux, l'auteur avance l'hypothèse que le sanctuaire du dragon aurait été remplacé par une synagogue vers le milieu du IVème siècle. Cette interprétation n'est pas sans poser problème puisque le remplacement d'un temple païen par une synagogue paraît un fait assez étrange, et ce indépendamment des modalités qu'aurait pus prendre ce remplacement.
Si l'auteur refuse d'entrer dans le débat insoluble des origines du Judaïsme en Afrique du Nord, elle ancre néanmoins son étude dans une perspective historique précise, mettant en lumière l’évolution du Judaïsme africain depuis le IIIème siècle, auquel se rattachent les premières données textuelles, jusqu'au Vème siècle, éclairé notamment par les témoignages épigraphiques et archéologiques.
L'auteur conclut son ouvrage (pp. 237–43) par une série d'observations synthétiques et de questions tournées vers les recherches à venir. Elle y souligne l'importance de l'anthropologie historique pour renouveler notre compréhension de la vie religieuse en Afrique tardo-antique. S'attachant à la raison cartésienne et s'inspirant des travaux du philosophe Henri Lefebvre, Shira L. Lander fait de l'espace sacré un instrument de connaissance qui se rattache à la priori du sujet et à ses structures internes.