Lorsque quarante-neuf avocats, spécialistes d’économie politique et philosophes fondèrent la Société allemande de sociologie en 1909, quatre ans après la naissance de la Société américaine de sociologie à BaltimoreFootnote 1, la signification exacte du terme « société » en tant qu’objet de recherche central de la sociologie était tout sauf claire. La société façonne-t-elle de manière structurante toute action humaine ou n’est-elle qu’un concept abstrait utilisé rétrospectivement par les observateurs pour résumer la vie des individus ? Cette question fondamentale fut posée par Georg Simmel lors du discours qu’il donna à l’occasion de la soirée d’ouverture du congrès fondateur à BerlinFootnote 2. Selon lui, c’est l’analyse des individus et des divers intérêts les poussant à unir leurs forces qui doit fonder la pratique de la sociologie. De son côté, dans un rapport présenté le lendemain lors de l’assemblée fondatrice, Max Weber identifiait les trois domaines de recherche les plus importants à ses yeux : les médias, les organisations et les professions, dont l’analyse devait être conduite non seulement au plan national (en Allemagne donc), mais aussi à l’aide de comparaisons internationalesFootnote 3. L’accent mis par G. Simmel sur les acteurs sociaux et par M. Weber sur les organisations détermine deux positions différentes dans les débats fondamentaux sur ce qui constitue une société et son liant. Ces discussions, qui remontent au moins à la Révolution française, n’ont rien perdu de leur actualitéFootnote 4. Plus récemment, elles ont pris la forme de nouvelles questions : comment les « réfugiés » doivent-ils être « accueillis » ? La solidarité et la disposition au changement doivent-elles être d’abord l’affaire des nouveaux arrivants ou bien des résidents de longue date ? Étudier la façon dont intellectuels et personnalités publiques communiquent, dans le cadre de ces débats, sur les concepts relatifs à la société apparaît alors comme un bon moyen d’appréhender l’histoire des sociétés du point de vue de l’histoire intellectuelle et conceptuelleFootnote 5.
Nous voudrions toutefois proposer ici une approche différente et explorer les perspectives qui ressortent de l’étude des sociétés du point de vue d’une histoire réflexive et relationnelle des mobilités humaines. À partir de l’exemple des mouvements migratoires germano-polonais à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle – soit l’étude des mobilités spatiales et des processus de production et de transformation de l’appartenance associés dans lesquels les protagonistes de ces mobilités étaient impliqués, individuellement et en tant que groupes –, nous entendons étudier les limites des sociétés dans l’Europe des xixe et xxe sièclesFootnote 6. Il s’agit d’aborder les sociétés non pas comme des systèmes abstraits, mais comme le résultat des processus au travers desquels les individus établissent des distinctions entre eux et les autres sous des contraintes économiques et politiquesFootnote 7. Ce jeu de distinctions et de catégorisations à plusieurs échelles implique également les historiens et les autres chercheurs qui explorent et classifient les mondes sociaux au moyen de catégoriesFootnote 8. Lynn Hunt a récemment montré de manière convaincante que les concepts de société et de « soi » connaissent des mutations profondes dans le contexte de la mondialisationFootnote 9. Depuis la fin des années 1990 en particulier, les débats autour de la mondialisation ont attiré l’attention sur les façons dont les expériences changeantes de l’espace – en lien avec la mobilité, par exemple – altèrent les relations sociales et, avec elles, la définition du soi et de l’altéritéFootnote 10. Ces développements ne sont toutefois pas nouveaux. L’analyse des processus historiques au cours desquels les acteurs sociaux, à divers niveaux – local, étatique ou plus transversaux –, représentent et catégorisent les personnes en déplacement, soit comme extérieures à leur « propre » collectif soit comme y appartenant, éclaire la fabrique et la recomposition de la société et de ses normes. Les historiens peuvent donc, par le choix de leurs sources et l’adoption d’une terminologie différenciée, aider à déconstruire et à mettre au jour les constructions entremêlées et concurrentes de l’appartenance et ainsi reconsidérer la représentation dominante de la société comme « huit clos ».
Cet article se concentre sur les mouvements de travailleurs originaires des régions orientales de la Prusse, mais aussi des empires russe et austro-hongrois, vers la Ruhr à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle. Étudier les mobilités humaines de cette période permet de saisir les articulations locale, régionale et transfrontalière de l’appartenance et de comprendre les processus de démarcation sociale à une époque où l’importance attachée à l’État(-nation) était grandissante. À la lumière des débats sur la mondialisation et l’histoire globale de ces deux dernières décennies, les historiens ont inlassablement cherché à remettre en cause les grands récits centrés sur l’État ou l’origine en se tournant vers les processus d’échanges et de transferts culturel, économique et politique, et en analysant les connexions transfrontalièresFootnote 11. Les études d’inspiration micro-historique ont notamment cherché à mieux saisir la diversité des développements locaux et régionaux au-delà des tendances générales dans les centres politiquesFootnote 12. Aussi importante que soit l’analyse de l’interaction entre différents concepts spatiaux (global, national ou local), certains historiens ont critiqué « l’obsession de l’espace » propre à l’histoire globale, qui néglige d’autres catégories et pratiques sociales d’identification des individusFootnote 13. Cette insistance sur l’espace, liée à l’effort louable de dépasser les lignes de démarcation entre l’« Europe » et d’autres parties du mondeFootnote 14, a eu tendance à redonner une place centrale à l’origine, même si celle-ci ne se réfère plus à des « nations » mais à des « aires culturelles » ou à des « continents » souvent essentialisés à nouveau. Seul un sous-ensemble de l’histoire globale a analysé la façon dont les acteurs créaient des relations multiples et mobilisaient différentes dimensions de l’appartenance pour combler la distance, tant géographique que sociale, due à l’immigrationFootnote 15. En tenant compte de ces tensions, notre étude de cas participe au renouvellement d’une historiographie globale, et plus exactement transeuropéenne, en cartographiant les affiliations multiples des personnes en déplacement et les conflits relatifs à leur catégorisation dans une conurbation économique au carrefour de plusieurs mouvements migratoires et au-delà de cette région.
Le cas des travailleurs germano-polonais est d’autant plus éclairant que le groupe hétérogène de travailleurs migrants qui se déplacent vers le bassin de la Ruhr à cette période ne renvoie pas à une altérité radicale et exotiqueFootnote 16. La référence aux « Polonais de la Ruhr » dans le titre recourt à une figure de pensée (Denkfigur) qui souligne leurs affiliations ambiguës à des espaces multiples. Dès 1860, les premiers arrivants étaient souvent considérés par les autorités westphaliennes comme « proches » et faisant partie de la population, la majorité d’entre eux venant de Prusse et possédant donc, pour la plupart, la citoyenneté prussienne. À partir des années 1890, cependant, les nouveaux arrivants furent de plus en plus perçus comme « étrangers » à la vallée de la Ruhr par l’administration prussienne, car ils parlaient parfois également (voire uniquement) une autre langue, appartenaient à des confessions religieuses différentes et possédaient leurs propres coutumes culturelles. Jusqu’ici, les études historiques se sont souvent contentées de parler de « Polonais » pour désigner ce groupe, sans prendre en compte les processus contemporains de catégorisation et de représentation de soiFootnote 17. À l’inverse, nous souhaitons montrer comment, alors que l’idéal de l’État-nation montait en puissance, coexistaient dans la région de la Ruhr différentes constructions d’appartenance, fondées sur l’origine, la réussite, la confession religieuse et la commune humanité des agents sociaux. Ainsi, les autorités associaient généralement l’appartenance « nationale » à d’autres distinctions – d’ailleurs bien plus anciennes – comme la confession religieuse, car il était souvent difficile de distinguer ceux fraîchement installés dans la Ruhr de ceux qui y vivaient depuis déjà un certain temps. Si cette interaction entre les catégories administratives et d’autres formes d’appartenance a produit une revendication nationaliste et des violences à l’encontre des individus, elle a également engendré des solidarités, sous différentes formes et à différents degrés.
En étudiant la façon dont les personnes en déplacement se représentaient et comment elles étaient catégorisées, les historiens peuvent mettre au jour des formes d’appartenance alternatives et aux strates multiples. Imposées de l’extérieur ou revendiquées par les acteurs eux-mêmes, ces diverses pratiques de communication ont abouti à produire à la fois des catégories juridico-administratives figées et des formes, plus flexibles, d’identification individuelle et collective. Pour restituer ce monde pluriel, l’article s’appuie à la fois sur des sources administratives tirées des archives de Bochum, Dortmund, Münster et Berlin et sur des textes autobiographiques écrits, en allemand et en polonais, par des personnes ayant migré dans le Ruhr, et dont un petit nombre seulement a été publié – par leurs auteurs ou par des sociologues en Pologne. L’étude conjointe du traitement administratif des personnes mobiles et de leurs propres perceptions permet de construire des passerelles au sein de l’historiographie des migrations, qui se révèle être un champ de plus en plus divers et différenciéFootnote 18. Comme l’a noté Nancy L. Green, depuis le « tournant global » ou « transnational », l’historiographie des migrations est traversée par un désaccord entre les approches structuraliste et poststructuralisteFootnote 19. Alors que certains analysent les « régimes de migration », la citoyenneté ou le droit d’asile d’un point de vue administratif (top down)Footnote 20, d’autres s’intéressent aux affiliations multiples, aux mobilités croisées et à la capacité d’action (agency) des personnes mobiles, en adoptant une perspective ascendante (bottom up)Footnote 21. Le décalage qui s’est installé entre les deux approches complique non seulement la cumulativité des résultats et l’élaboration de questions communes, mais il masque également l’interaction entre les différents acteurs étatiques et privés, dont les personnes en déplacement, ainsi que la négociation qui en découle dans le cas des mobilités. Pour y remédier, l’article entend combiner ces deux perspectives en tenant compte des conditions bureaucratiques et juridiques dans lesquels évoluent les individus considérés comme « étrangers » ou « nouveaux venus », sans pour autant réduire ceux-ci en purs objets passifs de l’action publique.
Cette analyse multisituée permet en outre d’aborder les effets performatifs des documents administratifs et des ego-documents en intégrant les enseignements des études littéraires. L’examen de ces différents types de sources nécessite une approche critique des informations qu’elles contiennent, en raison notamment des différents contextes dans lesquels elles ont été produites et transmises. Ainsi, les documents produits par les autorités prussiennes et l’administration des mines faisaient partie du processus de la migration et visaient souvent à influencer les décisions politiques ; certains acteurs politiques imposaient même leurs propres cadres analytiques en modifiant les pratiques administratives de documentation et d’enregistrement. À l’inverse, les textes autoréférentiels composés par des personnes mobiles constituent des interprétations et des légitimations rétrospectives. Dans le cas d’espèce étudié, ces récits ont été majoritairement, mais pas exclusivement, produits dans le cadre de concours d’écriture de mémoires sociologiques, organisés à partir du début des années 1920 en Pologne, peu après la proclamation de la Deuxième RépubliqueFootnote 22. Aucune lettre ni aucun journal intime des personnes qui ont migré dans la vallée de la Ruhr à cette époque n’ayant été conservé, ces textes sont la seule source dont les historiens disposent pour tenter de reconstituer les perspectives et les constructions normatives des personnes en déplacement elles-mêmes. Dans son ouvrage de référence sur le pacte autobiographique, Philippe Lejeune a souligné le caractère contractuel de tels écrits, qui crée un lien étroit entre lecteur, narrateur et protagoniste sur la base de l’acte performatif que constitue la lectureFootnote 23. Plutôt que d’examiner l’esprit de l’auteur – concept problématique en soi – ou les canons d’un genre littéraire, il suggère de partir de notre position de lecteur, la seule que nous connaissons bien, pour réfléchir à la manière dont nous revivons et transformons les textes en les lisant. Encore aujourd’hui, les réflexions de P. Lejeune restent extrêmement utiles pour appréhender le fonctionnement de textes autoréférentiels – s’agissant par exemple des codes supra-individuels (comme le nom de l’auteur, la langue, le titre et d’autres parties du paratexte), qui mettent en évidence les types d’appartenance sélectionnésFootnote 24. Il est donc nécessaire de prendre ses distances par rapport aux compilations précédentes, souvent façonnées par des objectifs spécifiques et des politiques identitaires, et de réfléchir à la manière dont ont été sélectionnées et assemblées ces différentes sources.
La langue a toujours été un moyen central pour communiquer des affiliations et produire des différences. Les textes autoréférentiels reflètent non seulement les perspectives et la langue de leurs auteurs, mais aussi celles de leurs éditeurs, qui les ont arrangés et, souvent, altérés, et de chercheurs qui, depuis le début du xxe siècle, en ont fait des objets d’étude. Plusieurs concours ont été organisés par des sociologues de Lodz, Poznań et Varsovie afin de « promouvoir l’écriture de mémoires et de chroniques » parmi les « paysans » et les « travailleurs » (en langue polonaise), ainsi que dans les « milieux polonais à l’étranger » (avec des contributions acceptées en tchèque, en anglais, en français, en allemand, en polonais et en russe)Footnote 25. Ces dispositions reflètent la prise en compte du multilinguisme des personnes ayant quitté, à la fin du xixe siècle, les régions orientales de Prusse et d’autres régions de Russie et d’Autriche-Hongrie, et notamment des immigrants temporaires ou permanents dans la région de la Ruhr. La plupart des participants envoyèrent cependant leurs contributions en polonais, langue dans laquelle les éditeurs publièrent les textes des lauréats. Jusqu’en 1939, ces derniers étaient en grande partie sélectionnés selon leur adhésion aux normes socialistes et catholiques ; après la Seconde Guerre mondiale, et au moins jusqu’au dégel de 1956, la plupart des mémoires publiés faisaient l’objet d’une censure et étaient utilisés comme des instruments de légitimation du régime communisteFootnote 26.
Qu’ils soient ou non considérés comme dignes de publication, ces récits de vie ont acquis une importance historique à partir des années 1970. En collaboration avec des officiels du régime communiste, des chercheurs polonais ont veillé à ce que les textes autoréférentiels produits par des « émigrants » et d’autres groupes sous-représentés soient préservés pour la postérité. Dans les années 1970, deux sociologues de l’Académie polonaise des sciences créèrent la fondation de la Société des amis des mémoires (Towarzystwo Przyjaciół Pamiętnikarstwa), qui a systématiquement recueilli ces documents et enrichi ses fonds en organisant de nouveaux concoursFootnote 27. Les activités de la société s’inspiraient, selon ses fondateurs, de l’œuvre de William I. Thomas et Florian Znaniecki, The Polish Peasant in Europe and America Footnote 28, et de la sociologie interprétative de M. Weber. Le déclin de la collection entraîné par l’arrêt de son financement en 1991 révèle toutefois que l’association avait également des objectifs politiques et entretenait des relations étroites avec le comité central du Parti ouvrier unifié polonais (Polska Zjednoczona Partia Robotnicza). Après la transition, la collection resta pendant cinq ans entreposée dans des conditions déplorables, dans des caves, voire à l’extérieur. Ce n’est que grâce à une initiative de la société civile qu’une petite partie fut finalement transférée aux nouvelles archives d’État (Archiwum Akt Nowych), à Varsovie. Cette collection a donc connu une transmission compliquée et aléatoire, à l’image des témoignages écrits et oraux d’autres membres, souvent mobiles, des classes moyennes et populaires – comme les anciens esclaves, les survivants de la Shoah ou les ex-sujets des empires européens suite à la décolonisationFootnote 29.
Cette transmission contingente a des conséquences épistémologiques qu’il faut prendre en compte pour sélectionner et analyser ces récits de vie. Les processus qui ont présidé à la création et à la transmission de la collection de Varsovie, auxquels s’ajoutent les pratiques spécifiques de l’écriture autoréférentielle liées à l’âge et au genre, ont produit un échantillon qui diffère systématiquement de l’existence réelle des hommes, femmes et enfants qui se sont déplacés des régions de langue polonaise vers la Ruhr Footnote 30. Pour remédier à ces biais et, notamment, rendre justice au multilinguisme de la Ruhr, il faut prendre en considération des textes composés en polonais et en allemand, soit les langues, avec leurs dialectes, les plus couramment utilisées dans la région. Mis en regard, ces textes permettent de déceler différentes logiques de représentation de soi et de publicationFootnote 31. À la différence des textes en polonais, liés à un programme de recherche prestigieux, les documents en allemand sont des parutions ponctuelles (souvent publiées à compte d’auteur), hormis quelques recueils sur les « vies prolétaires » en Allemagne ou sur les « mineurs allemands » : souvent bourgeois et réformistes de gauche, leurs éditeurs n’avaient en général guère d’intérêt pour le parcours migratoire des auteurs en lui-mêmeFootnote 32. Il en était toujours ainsi lorsque, à partir des années 1970, des chercheurs en littérature allemands et américains commencèrent à étudier ces textes comme documents du « combat pour l’émancipation de la classe laborieuse », comme œuvres esthétiques et, plus tard, comme témoignages des subjectivités spécifiques des ouvriersFootnote 33. De manière significative, les éditeurs polonais et allemands catégorisaient différemment les auteurs dans la présentation de leurs textes : si les premiers comme les seconds les désignaient comme « ouvriers », seuls les éditeurs polonais les identifiaient également comme « émigrants ». Ces classifications et stratégies de promotion différentes montrent combien, dans la génération de l’appartenance, les représentations tacites pèsent autant que les déclarations explicitesFootnote 34.
Divisé en quatre parties, cet article étudie le cas des « Polonais de la Ruhr » pour faire valoir un point méthodologique plus général. Nous nous concentrerons d’abord sur les efforts des associations nationalistes allemandes, des spécialistes d’économie politique (Nationalökonomen) et des représentants des différents échelons de gouvernement pour établir une distinction entre les « Polonais » de la Ruhr et les autres citoyens prussiens, comme les « Allemands ». Nous retracerons comment certains de ces acteurs ont introduit de nouvelles pratiques administratives qui contribuèrent progressivement à établir une perception uniforme de ces nouveaux arrivants comme « Polonais ». La deuxième partie analyse comment les nouveaux arrivants ont perçu et classé rétrospectivement les nouvelles relations sociales dans lesquelles ils s’inséraient : les démarcations présentées par ces individus dépendaient moins de critères ethniques que de questions socio-économiques plus larges. La troisième partie se penche sur les interférences entre les catégorisations bureaucratiques, les représentations académiques et les formes enracinées de présentation de soiFootnote 35. Bien que les nouvelles réglementations concernant les pratiques linguistiques dans les mines aient contribué à légitimer l’idée que les « Polonais » pouvaient être traités comme des travailleurs de seconde zone sur ces lieux de travail hautement compétitifs, certains universitaires et réformateurs sociaux tentèrent de protéger les travailleurs mobiles au niveau international. Enfin, la dernière partie examine les implications plus larges de cette étude, en s’intéressant à la manière dont les catégories et les normes d’appartenance ont été constituées et appliquées (ou pas) sur différentes échelles (locale, nationale et internationale) ainsi qu’aux processus associés de discrimination ou de valorisation de certains modes de vie. Dès lors, il devient possible de porter un regard neuf sur la façon dont les acteurs publics et privés, y compris les personnes en déplacement et le milieu académique, construisent et délimitent les frontières des sociétés, parfois même en mobilisant des catégories plus anciennes ou générales qui ont émergé dans d’autres espaces sociaux.
Catégories nationalisées et pratiques transfrontalières : distinguer les « Polonais » aux niveaux régional et étatique
À l’époque où G. Simmel et M. Weber élaboraient leurs concepts respectifs de société, des femmes et des hommes issus des régions minières de Silésie et d’Autriche-Hongrie ainsi que de régions plus rurales comme la Hesse, la Prusse orientale et les Pays-Bas se déplaçaient vers la région de la Ruhr depuis plusieurs décennies déjà. En 1860, les législateurs prussiens avaient assoupli les régulations relatives à l’emploi de mineurs originaires d’autres districts houillersFootnote 36, en permettant aux compagnies minières de Westphalie et de Rhénanie d’employer des travailleurs d’autres régions économiques sans avoir à obtenir d’autorisation officielleFootnote 37. Malgré ce nouveau cadre juridique, le nombre d’arrivées resta limité jusque dans les années 1880 environFootnote 38. Pendant cette période, les Hollandais constituaient le plus gros contingent d’« étrangers » (Reichsausländer). Un examen approfondi des statistiques prussiennes montre toutefois que les auteurs de ces données, à travers les processus de catégorisation mis en œuvre, ont contribué à faire émerger ce groupe particulier et d’autres parties de la population. À partir des années 1890, les autorités ont ainsi commencé à utiliser la « langue maternelle » plutôt que le statut juridique comme critère de classification de la populationFootnote 39. Ce changement leur a permis d’établir qu’outre les quelque 35 000 « Hollandais » et 3 000 « Italiens », environ 30 000 « Polonais » et 2 000 « Mazuriens » (originaires de la « Mazurie » en Prusse orientale), pour la plupart des citoyens prussiens, étaient établis dans la province du Rhin et en WestphalieFootnote 40. Jusqu’alors, ces derniers avaient simplement été comptabilisés comme résidents, sans autre mention particulière.
À partir de 1900, malgré l’hétérogénéité des nouveaux arrivants dans la région de la Ruhr, l’attention publique se concentre sur un groupe perçu comme homogène : les « Polonais ». L’étude des procédures au moyen desquelles les différents acteurs sociaux catégorisaient une section spécifique des personnes mobiles – comme « Polonais » et non comme « Prussiens » – donne des indications sur la façon dont ils reliaient ces catégories à d’autres critères de différenciation et les employaient dans leurs recommandations en matière politique. Il faut garder à l’esprit que les personnes impliquées dans ces processus avaient des préoccupations et des priorités propres, comme l’illustre une comparaison entre des travaux des spécialistes d’économie politique et ceux publiés par les associations nationalistes allemandes de la Ruhr. À première vue, on peut penser que les chercheurs employaient des termes similaires à ceux utilisés par certains groupes ou individus, comme la Ligue pangermanique (Alldeutscher Verband), en faisant référence aux « immigrants » de la région de la Ruhr. Les spécialistes d’économie politique désignaient les nouveaux arrivants comme des « Polonais » et les décrivaient comme un « élément étranger » ou une « tribu » dont le « niveau culturel et éducatif » était inférieur à celui des « Allemands »Footnote 41. Cependant, ces chercheurs avaient des préoccupations et des convictions profondes bien différentes des nationalistes allemands. Dans sa thèse de doctorat, le prêtre Lorenz Pieper critiquait le faible montant de l’aide publique aux mineursFootnote 42, tandis que le juriste conservateur Johannes Victor Bredt, s’inspirant des développements dans la zone du canal de Panama sous contrôle des États-Unis et en Afrique du Sud, prônait la mécanisation de l’industrie minière ; selon lui, la Grande-Bretagne avait résolu la « question chinoise » en Afrique du Sud en consentant à investir dans les nouvelles technologies, malgré le coût élevé induitFootnote 43. Il n’est donc pas certain, comme l’historiographie récente sur le colonialisme ainsi que la recherche dans le champ des études sur l’Europe centrale et orientale le laisse souvent entendre, que ces chercheurs aient contribué à consolider un discours impérial, lui-même fondement de la future politique de conquête et de domination national-socialisteFootnote 44. Non seulement un juriste comme J. V. Bredt affirmait que les travailleurs polonais et allemands étaient de rang égal, mais, contrairement à l’Association allemande (Deutsche Vereinigung), la plupart des chercheurs ne plaidaient pas pour la suppression des « Polonais » et de leurs associations par la forceFootnote 45.
Si les références aux « Polonais » dans la région de la Ruhr se généralisent à partir de 1890, c’est parce que les autorités westphaliennes les présentent de plus en plus comme tels aux ministères de la capitale prussienne de Berlin – des « Polonais », représentant un « danger » pour l’ordre public. À la différence des provinces de Posnanie et de Prusse occidentale, où l’on retrouve également ce type de réflexions, ces initiatives n’étaient pas, dans un premier temps, liées à des inclinations, voire à des associations nationalistes, qui ne s’implantent dans la région de la Ruhr qu’après 1894Footnote 46. La diffusion de ce stéréotype s’explique plutôt par la combinaison de deux types de démarches : d’une part, la volonté de quelques officiels westphaliens de contrôler les associations catholiques polonaises en les présentant comme des agents d’un catholicisme politique et, d’autre part, la mise en place de nouvelles pratiques administratives de contrôle des « Polonais », d’abord introduites au niveau provincial, puis progressivement étendues. L’idée de recourir à la surveillance policière fut suggérée pour la première fois à l’été 1890 par le Haut président (Oberpräsident) de Westphalie, Konrad von StudtFootnote 47 ; il ne parvint toutefois qu’à persuader le ministère de l’Intérieur de charger le secrétaire municipal (Stadtsekretär) de la ville de Dortmund, Wilhelm Rost, de passer en revue et de traduire le journal catholique polonais Wiarus polski (« Héraut polonais »)Footnote 48. Fondé à Bochum en septembre 1890, ce titre fut systématiquement traduit à partir de 1891Footnote 49.
Bien que von Studt ne soit pas parvenu à convaincre le ministère de l’Intérieur de mettre en place une unité de surveillance policière en bonne et due forme, il ne faut pas sous-estimer l’importance du travail de traduction entrepris par Rost, qui permit aux autorités westphaliennes de tenir Berlin informée du détail des activités des « Polonais », et ce indépendamment des autorités locales comme le maire de Dortmund, alors peu soucieux des nouveaux arrivantsFootnote 50. Le rapport de novembre 1893 était principalement consacré aux activités d’un petit nombre d’associations catholiques polonaises et de deux individus : l’abbé Franciszek Liss, fondateur du Wiarus polski, et Jan Brejski, son nouveau propriétaireFootnote 51. Le fait que certains passages d’articles des journaux traduits contredisaient la ligne politique du rapport illustre l’usage intensif qui a été fait de ces traductions. Le document reprenait par exemple des plaintes formulées par des journaux de langue polonaise au sujet des mariages entre Allemands et Polonais et des critiques formulées à l’encontre de l’abbé Liss, accusé de privilégier la cohésion des catholiques au détriment des enjeux « nationaux polonais ». Les autorités westphaliennes n’ignoraient pas les divergences au sein du « mouvement polonais ». Dans le rapport de 1893, le gouverneur du district (Regierungspräsident) d’Arnsberg concluait ainsi qu’il valait mieux ne pas intervenir tant que le conflit entre les ailes démocratique et monarchiste de la faction polonaise au parlement allemand (Reichstag) n’était pas réglé.
Au vu des politiques anti-polonaises en Prusse, qui suscitèrent de nombreuses critiquesFootnote 52, il est frappant qu’au cours des deux décennies suivantes, le ministère prussien de l’Intérieur n’ait guère soutenu la requête des Westphaliens d’étendre l’observation des « Polonais » jusque dans leur juridiction et dans la province du Rhin, voire, parfois, s’y soit opposé. La production et la diffusion de renseignements officiels concernant les « Polonais » n’ont pas été imposées par le centre aux administrations régionales et municipales. Dès 1860, le bureau de police de la province de Posnanie était chargé de passer en revue les journaux en polonais publiés en Prusse et de compiler les traductions de certains articles sous forme d’une revue de presse imprimée et distribuée, entre autres, aux ministères de la Culture et de l’IntérieurFootnote 53. Le gouvernement provincial de Münster proposa que les traductions de Rost soient diffusées de la même façon auprès des autorités étatiques et ecclésiastiques en Westphalie et en Rhénanie. Peut-être en raison du regroupement des compétences à Poznań, le ministère de l’Intérieur n’accepta la proposition de Münster qu’après la demande formulée par le gouverneur rhénan, à la fin de 1897, d’étendre l’analyse des journaux de langue polonaise à sa provinceFootnote 54. À une époque où une grande partie des pouvoirs publics communiquaient encore par courriers manuscrits, il s’agissait d’un changement important : le nouveau format permit d’augmenter le nombre de destinataires tout en conférant aux informations présentées un caractère officiel et neutre (sans mention du traducteur).
Dans un premier temps, à l’instar des ministères à Berlin, les administrations municipales ne faisaient guère de zèle pour distinguer les nouveaux arrivants, tels les « Polonais », des autres segments de la population. Contrairement à d’autres régions – en particulier frontalières – de l’Europe de la fin du xixe siècle, comme les Pyrénées ou la Bohême, le bassin de la Ruhr ne vit se diffuser qu’assez tardivement des idées nationalistes au niveau localFootnote 55. Ce n’est qu’à partir de 1900 que certaines municipalités firent appel à Rost pour surveiller les réunions organisées par des associations catholiques polonaises dans leur district, outrepassant alors largement les attributions d’un secrétaire de mairieFootnote 56. Le cas atypique de la Ruhr montre également que la mobilité spatiale – qui s’intensifia dans la région dès les années 1860 – ne contribue pas nécessairement à l’émergence et à la diffusion de sentiments ethno-nationalistes fondés sur une origine géographique commune, comme cela a été avancé dans le passé par certains pans de l’historiographie de l’Empire allemandFootnote 57. L’intérêt malgré tout naissant de certaines municipalités pour ces questions permit finalement aux autorités régionales et provinciales d’étendre leur surveillance.
À partir de 1900, les autorités westphaliennes commencèrent à déployer une force de police provinciale pour surveiller les rassemblements publics des associations de langue polonaise. Elles collaborèrent notamment de façon étroite avec l’inspecteur Friedrich Goehrke, qui contrôlait déjà, de son propre chef, les « Polonais » organisésFootnote 58. Ce dernier était membre de la Société allemande des frontières orientales (Deutscher Ostmarkenverein), une association conservatrice et nationaliste qui gagnait en importance dans la Ruhr depuis le milieu des années 1890Footnote 59. En 1898, il se vit attribuer l’un des six nouveaux postes d’officier de police créés deux ans plus tôt au niveau provincial pour lutter contre certains mouvements politiques comme la social-démocratie ou l’anarchismeFootnote 60. Bien que le ministère prussien de l’Intérieur se soit formellement opposé à ce que les responsabilités du greffier de Dortmund, Rost, décédé en 1906, soient transférées à l’inspecteur Goehrke, les autorités westphaliennes, clairement disposées à prendre les mesures nécessaires pour surveiller les associations religieuses polonaises soupçonnées de soutenir le fort catholique Zentrum (« Parti du centre »), passèrent outreFootnote 61. Ce n’est qu’en 1909 que le ministère de l’Intérieur autorisa la mise en œuvre de la proposition, formulée vingt ans plus tôt, d’établir à Bochum un office central chargé de la surveillance des « Polonais »Footnote 62. Ce revirement était en partie une conséquence de l’incapacité du ministère à établir dans cette même ville, faute du soutien des gouverneurs de district (Regierungspräsidenten) de Westphalie, un site central où la police politique aurait surveillé la social-démocratie et le mouvement anarchisteFootnote 63.
Alors que les autorités westphaliennes ne cessaient de mettre en garde contre le danger représenté par le « mouvement polonais » (Polenbewegung), elles collaboraient avec des individus qui, bien que profitant d’un statut spécifique en tant que fonctionnaires étatiques ou municipaux, s’étaient eux-mêmes installés récemment dans la région de la Ruhr et avaient un parcours migratoire similaire à celui des personnes qu’ils s’employaient à stigmatiser : l’inspecteur Goehrke et le greffier Rost étaient originaires de Posnanie, raison pour laquelle ils parlaient aussi bien le polonais que l’allemand ; quant au gouverneur von Studt, il était originaire de Basse-SilésieFootnote 64. Ce dernier avait travaillé plusieurs années comme administrateur du district d’Obernik, en Posnanie, puis au ministère du « Territoire impérial » d’Alsace-Lorraine avant d’accéder au poste de gouverneur. Si des études récentes sur les conflits et les différends culturels ont montré que cette situation n’était pas inhabituelleFootnote 65, il faut souligner que ces intermédiaires ont contribué à la mise en place des distinctions entre « Allemands », « Mazuriens » et « Polonais » – eux-mêmes se présentant comme « Allemands » ou « Mazuriens ». Toutefois, leurs préoccupations et l’intensité de leur engagement variaient. Pendant son temps libre, Goehrke participait à un comité de la Société allemande des frontières orientales dont l’objectif était de « créer une agitation » parmi les « Mazuriens », réputés protestants et conservateurs et donc tout désignés pour la propagande du nationalisme allemandFootnote 66. Les échanges épistolaires entre la société et les représentants des « Mazuriens » révèlent cependant que ces derniers espéraient que cette collaboration leur assurerait un soutien financier. Otto Goroncy, par exemple, un enseignant faisant office de représentant des « Mazuriens », termine une de ses lettres par une requête formulée dans un allemand approximatif : « Femme très malade… quatre enfants vigoureux, en bonne santé, pleins de vie, les nombreux déplacements, achats de publications, etc. – position très, très difficile. Merci pour votre aimable soutien à notre association. Mais cela ne suffit pasFootnote 67. » Ce type d’arrangements indiquent également que la différenciation opérée par l’administration entre « Polonais » et « Mazuriens » reposait sur les relations personnelles développées par certains officiels avec les personnalités qui revendiquaient de manière active le rôle de représentant de ces collectifs émergents.
Le développement de ces mouvements « nationaux », « allemand » comme « polonais », venait alimenter en retour les pratiques récemment introduites d’observation et de contrôle des « Polonais ». Les résultats de cette surveillance se révèlent être une source essentielle pour les historiens d’aujourd’hui : les pratiques d’enregistrement à motivation politique ont permis de fournir et de diffuser des informations à propos de « groupes » supposément problématiques, indépendamment des engagements politiques des personnes impliquées.
Des économies morales labiles : façonner localement les relations sociales des nouveaux arrivants
Les efforts déployés par les autorités westphaliennes – entre autres – pour instaurer des divisions administratives entre « Allemands », « Mazuriens » et « Polonais » n’eurent guère d’impact sur les vies même des personnes en déplacementFootnote 68. Les textes autobiographiques, écrits en majorité par des hommes, permettent d’entrevoir la façon dont les individus se souviennent de leur arrivée dans la région de la Ruhr tout en nous renseignant sur leur perception – d’eux-mêmes et des autres. Certes, ces ego-documents ne sont pas représentatifs et les normes culturelles qui les ont influencés comme les contextes de leur production doivent être pris en compte. Néanmoins, en dehors des documents officiels, ils constituent la seule source offrant une perspective sur les perceptions des migrants et sur les normes qui leur paraissaient pertinentes. Vue sous cet angle, la vie sociale dans la région de la Ruhr était davantage structurée par la convivialité, l’affirmation de la masculinité, les responsabilités familiales et les besoins matériels que par une quelconque conscience « nationale ». Les représentations de soi des nouveaux venus ne différaient donc que marginalement des récits de vie des autres travailleursFootnote 69. En s’appuyant sur les tentatives contemporaines de revisiter le concept d’économie morale – compris ici dans son sens étymologique d’oikonomia, c’est-à-dire de « gestion » des biens et des émotions des membres du foyerFootnote 70 –, il s’agit ici de montrer que l’unité économique de la famille avait une signification différente et, à certains égards, spécifique pour les migrants à raison de l’importance qu’ils pouvaient donner aux autres personnes et groupes.
Les auteurs de mémoire mettent en scène de façon différenciée leurs relations de voisinage dans la région de la Ruhr. Leurs textes mentionnent systématiquement des relations sociales en dehors de leur famille immédiate ou des communautés de leur région d’origine. Les hommes célibataires s’installaient souvent dans des familles en tant que pensionnaires, occupant une chambre et dînant parfois avec les membres du foyerFootnote 71. Dans la région de la Ruhr, près d’une famille sur deux accueillit de tels pensionnaires, contre seulement une famille sur trois ou cinq dans les grandes villes comme Berlin, Breslau, Budapest et VienneFootnote 72. Même les familles qui ne louaient pas de chambre avaient de fréquents contacts avec les nouveaux arrivants de même qu’avec les gens du coin. Ainsi, Moritz Grän, comme il le raconte lui-même, est né à Bochum de parents originaires de Basse-Silésie et de Poméranie et comptait dans son voisinage des gens de Bochum, Lippe et Berlin, des Silésiens germanophones et polonophones, des personnes originaires de Prusse orientale et d’autres rentrées du BrésilFootnote 73. Cependant, les différents récits autobiographiques laissent transparaître des conceptions fort diverses de la vie privée et de l’intimité. Selon le même Grän, si les femmes s’entraident en général, leurs interactions s’arrêtent, en raison de craintes nées de la jalousie sociale, à la clôture du jardin – matérialisant ainsi une sorte de frontière symbolique entre la famille et les voisins. À l’inverse, Stanisław Drygas raconte que son père recevait fréquemment la visite de ses collègues : « Allemands et Polonais. Il n’y avait pas d’antagonisme entre les deux. Leur travail commun les rapprochaitFootnote 74. » Celui-ci attachait donc plus d’importance à la solidarité entre travailleurs qu’à une origine géographique partagée, celle-ci renvoyant d’ailleurs davantage à des pratiques culturelles communes qu’à la naissance. Ainsi distinguait-il les visiteurs « italiens » des « Allemands » et des « Polonais » par leurs habitudes de consommation d’alcool différentes : les premiers buvaient du vin et non de la bière et discutaient de la préparation d’un breuvage « étrange », du vin chaud aux clous de girofle.
Ces relations sociales ne naissaient pas forcément dans la société de la Ruhr et pouvaient être le prolongement de précédents contacts établis ailleurs. Les récits des nouveaux arrivants révèlent qu’avant même de s’installer dans la Ruhr, certains y avaient déjà des connaissances qui ne se limitaient pas forcément au cercle des proches, mais pouvaient inclure des personnes qui n’étaient ni des amis ni des connaissances. Le Silésien Georg Werner, par exemple, s’installa, sur la recommandation du frère d’un collègue silésien, chez une famille de Posnanie, à Gelsenkirchen. L’importance qu’il accorde à sa famille d’accueil transparaît dans le fait qu’il tenta d’apprendre, sans grand succès, le polonais : « Je n’étais même pas capable d’utiliser des mots de bas-allemand, et encore moins des mots polonaisFootnote 75. » Il serait donc inexact de parler ici de « migration à la chaîne », conduisant à l’apparition « d’enclaves ethniques »Footnote 76. D’autres hommes ne sont pas venus directement dans la Ruhr depuis leur région d’origine et avaient établi des contacts dans les endroits où ils avaient été précédemment employés. Un homme né près de Posen (actuelle Poznań) décida ainsi, après avoir reçu une lettre d’un ami originaire de Westphalie avec qui il avait fait son service militaire en Alsace-Lorraine, de le rejoindre pour travailler dans une mineFootnote 77. Reste qu’il est difficile de généraliser : certains ne connaissaient personne avant d’arriver dans la Ruhr.
Si de telles relations de voisinage étaient souvent de courtes durées, car les ouvriers célibataires comme les familles déménageaient fréquemment ou quittaient tout simplement la région de la Ruhr, elles revêtaient cependant une importance fondamentale pour la perception de soi et la reconnaissance sociale masculines. À lire ces mémoires, ces contacts de voisinage semblent même relever du concept de « jeu », utilisé par Johan Huizinga pour désigner différentes activités humaines déconnectées de tout intérêt matérielFootnote 78. Lorsqu’ils se remémorent leur passé, les auteurs décrivent souvent leurs relations de voisinage comme relativement libres, expérimentales et détachées des nécessités économiques. Ces évaluations rétrospectives montrent également combien les auteurs ont construit leurs trajectoires biographiques avec une belle obstination (Eigensinnig) ; ils n’étaient en effet pas toujours influencés par les normes de leur entourage immédiatFootnote 79. Cet aspect transparaît nettement dans les remarques relatives à l’« amour libre » (miłos´ć odluzowaną), de préférence avec des femmes mariées. Dans ce contexte, il importait d’affirmer sa masculinité en mettant en avant à la fois une large expérience sexuelle et des conduites destinées à prouver l’observation de principes chrétiens. Les récits de ces relations prémaritales et extraconjugales attribuent fréquemment la responsabilité aux femmes, coupables d’être à l’origine de ces histoires, tandis que les hommes se présentent comme des « innocents » à la morale irréprochable et convoités par le sexe opposéFootnote 80. Ces individus discutaient ainsi de comportements socialement stigmatisés en recourant aux notions chrétiennes du péché, et particulièrement du péché féminin, ancrées dans le récit biblique de l’expulsion du paradis.
Si beaucoup d’hommes partageaient des idées similaires sur les rôles genrés, tous ne percevaient pas ces relations sexuelles de la même façon. Les récits d’inspiration catholique eux-mêmes se fondaient parfois sur des codes moraux disparates. Jakub Wojciechowski raconte par exemple qu’un jour où, malade à cause d’une infection par un ver, il n’avait pas pu aller travailler, sa logeuse lui avait suggéré de la payer pour satisfaire ses besoins sexuels au lieu d’aller voir des prostituéesFootnote 81. Elle écarta si bien ses objections – le risque d’être surpris, le non-respect des sixième et neuvième commandements – qu’il ne put finalement refuser ses avances. Wojciechowski relativise ces violations des règles religieuses en invoquant à la fois ses émotions, la situation exceptionnelle causée par une « fièvre » (gorączki) et la « puissance » (moc) de la nature. Il suggère également que cette affaire n’eut aucun effet négatif sur le mariage de sa logeuse. Ils en vinrent à « faire l’amour » de nombreuses fois, y compris une fois avec le mari. En mettant en avant des passions humaines partagées, ce récit d’un travailleur catholique mobile diffère des autobiographies socialistes de la fin du xixe siècle dans lesquelles les protagonistes insistaient sur leur conscience de classe dans l’exercice et la restriction de leur sexualitéFootnote 82.
Cette vision plutôt positive des relations extra-maritales n’était pas unanimement partagée par les nouveaux arrivants catholiques. Chez un autre auteur, une situation similaire s’est avérée dommageable : il aurait purgé une peine de prison de dix-huit mois pour avoir refusé de céder aux avances de sa logeuse, qui était aussi la femme de son amiFootnote 83. En convoquant le topos de la culpabilité féminine et en décrivant l’escalade du conflit comme un acte de « vengeance » de sa logeuse – sans jamais discuter des motivations des hommes impliqués ni de son propre rôle –, il montre en filigrane que de telles affaires mettaient surtout en question la cohésion entre les hommes. Après avoir résisté aux avances de sa logeuse, il trouve, en rentrant de son poste de nuit, douze hommes faisant bloc devant sa chambre. Se sentant « menacé », le protagoniste estime qu’il a le droit de se « défendre » avec un petit couteau ; une bagarre s’engage. Le lendemain, la moitié des hommes présents se rendent à la police ou chez un médecin, ce qui lui vaut d’être accusé d’agression.
Il est difficile de savoir si ces liaisons étaient courantes. Bien que la sexualité prémaritale ait été encore une manière courante d’amorcer un mariage dans certaines régions rurales au xixe siècleFootnote 84, les liaisons entre hommes et femmes mariés n’étaient certainement pas des pratiques acceptées en Posnanie, en Prusse occidentale ou en Westphalie. Pour les auteurs de ces mémoires, aborder un tel sujet visait à mettre en scène leur nouvelle position en tant qu’hommes dans la région de la Ruhr et de réfléchir aux conséquences de leurs actes, une évaluation qui dépendait généralement de leurs propres convictions. Aucun de ces ego-documents ne fait allusion à une liaison débouchant sur une relation stable ou un mariage, même dans le cas de relations sexuelles entre célibataires. Par ailleurs, tout laisse à penser que ce type de liaisons revêtait une importance sociale particulière dans la Ruhr. Outre leur mention récurrente dans les mémoires, elles faisaient l’objet d’un suivi dans les dossiers des autorités westphaliennes et prussiennes, qui les considéraient de manière globale comme un « danger » pour l’ordre publicFootnote 85. Toutefois, les documents officiels se focalisaient sur une seule dimension de ces liaisons – la transgression d’une sexualité exclusive au mariage – et négligeaient leurs autres fonctions, comme la confirmation des rôles assignés aux hommes et aux femmes dans la religion chrétienne ou le répit qu’elles offraient aux exigences de la vie économique.
À la différence de ces relations de voisinage souvent de courtes durées, chargées d’émotions et peu contraignantes, les frontières sociales étaient en général affirmées plus strictement au moment de choisir un partenaire de mariage. Même si le ton des lettres d’amour entre futurs époux semble dire le contraireFootnote 86, l’affection et l’intimité n’affleurent guère dans les descriptions que les auteurs des mémoires font de leurs épouses. Lorsqu’ils les mentionnent, et tous ne le font pas, ils se cantonnent à quelques éléments d’information, en général entre deux et cinq : âge, région d’origine, métier du père, propriétés du père et, parfois, normes partagées et qualités ayant trait aux tâches ménagères, comme la propreté ou le caractère travailleur. Rares sont ceux qui évoquent des qualités personnellesFootnote 87. Pour ce qui est du mariage lui-même, ces textes ressemblent fortement aux autobiographies écrites par d’autres travailleurs, moins mobiles, en Allemagne et en France, excepté pour la mention de la région d’origineFootnote 88. Cette différence tient évidemment à ce que presque tous les migrants auteurs de mémoires se sont mariés avec une femme originaire de la même région qu’euxFootnote 89. L’origine commune n’était cependant pas toujours le seul et unique facteur, comme l’illustre le récit du Silésien Georg Werner, mentionné plus haut. S’il note que sa fiancée est la fille d’un collègue silésien, lui-même poseur de dynamite, il accorde davantage d’importance aux aspects socio-économiques de ce projet matrimonial, notamment au comportement de sa future belle-mère. Werner considère que le mariage lui octroierait des avantages généraux, remarquant que ses collègues mariés bénéficient gratuitement du gîte et du bois de chauffage et qu’ils sont mieux servis quand ils rentrent tard. Lorsqu’il se souvient de sa rencontre avec sa future épouse en particulier, c’est la mère de celle-ci qu’il décrit en détail : « Elle était travailleuse et consciencieuse, honorable, saine d’esprit et elle comprenait les préoccupations des ouvriers. Elle avait une belle morphologie, cuisinait bien et l’appartement était impeccable. Une fille de dix-sept ans habitait dans la maisonFootnote 90. »
Dans d’autres cas également, le rôle et le statut social du conjoint semblent avoir été plus importants qu’une éventuelle origine commune ou que la confession religieuse. Les registres de l’état-civil du district de Mengede (près de Dortmund) en sont une bonne illustration. Bien qu’ils ne renseignent évidemment pas sur les motivations des mariages, ces registres témoignent des pratiques sociales consistant à légitimer des liens devant l’état-civil et donc à les rendre potentiellement permanents. Leur analyse permet d’en savoir plus sur les mariages impliquant des nouveaux arrivants dans la région de la Ruhr et de replacer dans un contexte plus large les comportements décrits dans les textes autobiographiques. En outre, dans la mesure où ces mémoires impliquaient surtout des hommes – tant pour leur écriture et leur participation à des concours de mémoires que pour leur publication –, ces documents officiels comblent un vide en nous renseignant sur les pratiques de mariage des femmes autant que des hommes. À la différence des mémoires, les registres de l’état-civil de Mengede montrent que les hommes des provinces orientales épousaient souvent des femmes originaires de Westphalie et que, dans la moitié des cas, celles-ci appartenaient également à des familles de mineurs (fig. 1). Entre 1889 et 1900, ces hommes étaient également plus susceptibles de passer outre les différences confessionnelles que d’autres célibataires.
Nombre de mariages enregistrés à Mengede (Dortmund) dans lesquels au moins l’un des partenaires est originaire des provinces orientales de la Prusse, 1889-1900
Source : Dortmund, Stadtarchiv, « Dossiers de collecte de mariages, bureau de Mengede », 1889-1900.

Le statut social et l’origine des maris potentiels étaient spécialement importants aux yeux des femmes originaires de l’Est vivant avec leurs parents dans la vallée de la Ruhr, même si celles-ci ne privilégiaient pas forcément des hommes venant de leur propre région. Cette analyse localisée laisse penser que les comportements matrimoniaux différaient selon la situation familiale. Un cas particulièrement frappant est offert par un groupe de filles de mineurs au comportement relativement similaireFootnote 91 : vivant avec leurs parents à Mengede ou dans un village voisin et ne travaillant pas, elles ont toutes épousé des mineurs westphaliens. La comparaison de leur choix avec ceux d’autres femmes originaires des provinces orientales suggère qu’il était probablement lié à la présence de leurs parents et aux contacts noués par l’intermédiaire de leurs pères. A contrario, les autres femmes originaires de l’Est s’installaient en général seules dans la Ruhr, où elles travaillaient comme domestiques, gouvernantes, repasseuses ou couturières, et épousaient des hommes occupant des emplois plus variés : mineurs (en majorité), paysans, aiguilleurs assistants ou maîtres maçons. La plupart de ces hommes étaient nés en Westphalie, mais certains venaient de Waldeck, Anhalt, Hesse-Nassau ou Lippe et, bien entendu, nombre d’entre eux étaient originaires de la même région que leurs épouses.
Ces comportements variés montrent comment les jeunes femmes des provinces orientales profitaient des opportunités spécifiques qui s’offraient à elles pour stabiliser ou améliorer leur situation socio-économique. Ces opportunités naissaient en partie de leur mobilité spatiale, en partie de contraintes et de paramètres sociaux différents. Si la recherche menée par Paul-André Rosental sur la France rurale du xixe siècle atteste que les comportements matrimoniaux étaient corrélés au degré d’ouverture d’une famille, les données recueillies pour Dortmund-Mengede suggèrent que ces choix dépendaient également d’un élément contingent : la présence ou l’absence des parents des individus concernésFootnote 92. Les filles des mineurs migrés, en particulier, bénéficiaient du revenu et des relations de leurs pères et choisissaient un époux correspondant au nouveau statut professionnel acquis par ceux-ci dans la vallée de la Ruhr. Leurs pères n’appartenaient probablement pas à des familles de mineurs puisque, à l’exception de l’une d’entre elles, originaire de Silésie, les jeunes femmes n’étaient pas nées dans des régions minières. Dès lors, une alliance avec un mineur westphalien permettait de consolider la position de la famille à Mengede ou dans une ville voisine. D’autres femmes, plus entreprenantes, prenaient les choses en main, quand, dans la moitié environ de ces cas, leur père voire leurs deux parents étaient déjà décédés. Certaines migraient même seules, passant d’un endroit à l’autre comme les hommes : une jeune fille de vingt-deux ans quitta ainsi ses parents qui résidaient à BielefeldFootnote 93. Dans plusieurs cas, les bans du mariage étaient publiés dans un lieu de transit : Anna Spedawski, une repasseuse qui avait laissé sa mère veuve dans sa ville natale de Gdańsk, enregistra son mariage à BerlinFootnote 94.
Les textes autobiographiques et les enregistrements de mariage des hommes et femmes ayant migré reflétaient les multiples habitudes de ces derniers à nouer et à approfondir de nouvelles relations sociales et économiques. Ils permettent aux historiens d’examiner la façon dont le déplacement et les changements de ces relations ont influencé les parcours de vies et les représentations autoréférentielles.
Identique mais différent : des appartenances à plusieurs échelles
Malgré des vies largement façonnées par les contraintes économiques, il serait néanmoins exagéré d’affirmer que la distinction, politiquement motivée, entre « Polonais » et « Allemands » dans la Ruhr n’avait aucune incidence sur l’existence des personnes concernées. La diffusion de stéréotypes à propos des « Polonais » conditionna certains changements dans le droit du travail : la maîtrise de l’allemand devint un prérequis pour obtenir un emploi ou évoluer professionnellement dans l’industrie minière locale. En 1898, le ministère prussien du Commerce et de l’Industrie demanda ainsi à la plus haute autorité du secteur minier à Dortmund, l’Office central des mines, de rédiger un règlement sur l’emploi et la langue dans l’industrie minière, en se fondant uniquement sur l’hypothèse que les « immigrants » ne maîtrisaient pas suffisamment la langue allemande et que cela mettait en danger la santé et la vie des ouvriers de l’industrie minière dans son ensembleFootnote 95. S’appliquant aux seuls bassins houillers de la RuhrFootnote 96, le nouveau décret de police de 1899 exigeait que tous les mineurs parlent allemand et conditionnait l’accès à des postes spécialisés (comme aiguilleur) à la lecture de l’allemandFootnote 97. Les langues polonaise et allemande n’étaient de facto plus égales sous terre.
Cependant, cette nouvelle législation est loin d’avoir eu des conséquences dévastatrices : la plupart du temps, ceux qui arrivaient dans la Ruhr depuis les provinces de l’est de la Prusse avaient appris l’allemand à l’école, et des ouvriers qui parlaient lituanien, polonais ou italien et peu voire pas allemand furent tout de même embauchés par des compagnies minières. La liste des employés de la mine de charbon de Kurl, près de Dortmund, comprenait par exemple un certain nombre d’ouvriers non qualifiés et certains ouvriers spécialisés (comme un chaudronnier, ou Kesselschürer) ne parlant pas allemand, ainsi que quelques « Polonais étrangers », en dépit de l’interdiction d’employer des ouvriers ne parlant pas allemand dans l’industrie prussienne depuis 1885Footnote 98. Il est difficile d’évaluer si certains ouvriers parlant une autre langue se sont vus refuser l’accès à certains emplois car, du fait du caractère temporaire de certains postes, les listes d’employés des mines ne fournissent en général des informations que sur des fragments de carrières. La liste de la mine de Kurl montre que quelques piqueurs (Hauer) ou chauffeurs de chaudière (Kesselheizer) italiens ou russes expérimentés, arrivés dans la Ruhr à trente ans passés, ont obtenu un poste bien payé dès le début. D’autres, arrivés entre l’âge de seize et vingt-deux ans, ont commencé comme brouetteurs (Schlepper) pour finir apprenti piqueur ou piqueur.
La pratique de communication multilingue dans les mines de la Ruhr explique en partie le peu d’effet du décret de police de 1899. Certains auteurs de mémoires écrivent ainsi qu’ils ne comprenaient pas, ou très peu, l’allemand au débutFootnote 99. Antoni Podeszwy, un mineur originaire de Silésie se souvient par exemple qu’il n’a véritablement maîtrisé l’allemand, malgré son enseignement à l’école, qu’après s’être installé à Bottrop, en 1899, tandis que ses deux frères n’ont appris cette langue qu’en Westphalie et au service militaireFootnote 100. Ce témoignage laisse penser que ni l’origine ni la langue ne constituaient un handicap pour trouver du travail dans la Ruhr. Dans sa mine de charbon, « environ 2/3 à 3/4 des mineurs étaient des Polonais (originaires de Silésie, Mazurie, Varmie, Posnanie et d’autres régions de Prusse) ainsi que des Galiciens et des Polonais de la Pologne du Congrès » ; ils travaillaient non seulement avec des Italiens, des Hollandais et des Belges, mais aussi avec quelques « Allemands de naissance », avec lesquels Podeszwy s’entendait bienFootnote 101. En distinguant différents types de « Polonais » en fonction de leurs régions d’origine en Prusse, l’auteur ne fait qu’exprimer le sentiment, encore répandu à la fin du xixe siècle, qu’être polonais n’était pas incompatible avec le fait d’être prussienFootnote 102. Signe de l’importance du polonais comme langue de communication dans les mines, en 1898, la rédaction du journal Wiarus polski, mais aussi les deux principaux syndicats de la Ruhr – le Syndicat chrétien des mineurs (Gewerkverein christlicher Bergarbeiter) et le Vieux syndicat (Alte Verband) – firent campagne pour que les règles de sécurité soient systématiquement affichées en polonaisFootnote 103. Leurs efforts furent toutefois vains puisque, bien qu’une telle mesure soit courante en Silésie et qu’elle bénéficie du soutien du ministère prussien du Commerce, les autorités minières westphaliennes s’y opposèrent, invoquant le coût de la traduction et les autres frais à engager pour la mettre en place.
Les représentants d’organisations puissantes tiraient donc parti de la présence des « Polonais » en tant que groupe identifiable par sa langue pour préconiser des changements politiques et étendre leur influence. Toutefois, comme l’a observé l’historien John J. Kulczycki, les approches des deux syndicats et de Wiarus polski pour représenter les travailleurs « polonais » étaient radicalement différentesFootnote 104. S’attendant à ce que le règlement de 1899 sur les compétences linguistiques soit mis en place, le président du Syndicat chrétien des mineurs demanda même que les postes à responsabilité, mieux rémunérés, soient réservés aux seuls travailleurs allemands. Ces prises de position ne signifient pas nécessairement, comme l’affirme J. J. Kulczycki, que les syndicats ignoraient les travailleurs de langue polonaise ni qu’ils nourrissaient de l’hostilité à leur égard : pour preuve, le Vieux syndicat, d’obédience socialiste, fit paraître un journal en polonais à partir de 1898 sous le titre de Górnik (« Le mineur »)Footnote 105. Elles s’expliquent plutôt par une rivalité acharnée entre syndicats, à tel point que le Syndicat chrétien commença à recourir à des arguments nationalistes. En novembre 1902, la rédaction de Wiarus polski organisa une réunion pour fonder un syndicat polonais (le Zjednoczenie Zawodowe Polskie, ou ZZP) et accroître l’influence du journal au sein de la communauté des ouvriers polonais.
La question de la représentation des travailleurs de langue polonaise de la Ruhr était un sujet de controverse au-delà des syndicats. Outre le maillage important du réseau associatif qui a déjà fait l’objet de nombreuses recherches, les journaux en langue polonaise de la région attestent également l’effort de plusieurs intellectuels pour diffuser leurs points de vueFootnote 106. Bien que plusieurs de ces journaux se réfèrent aux luttes pour une plus grande autonomie qui se jouaient à l’Est, ils ne faisaient pas toujours de la « nation polonaise » l’un de leurs chevaux de bataille. Ce constat vient nuancer la thèse de Benedict Anderson selon laquelle les journaux ont systématiquement contribué à l’invention de la nation et à la diffusion du nationalismeFootnote 107. Tout d’abord, les rédactions des journaux de langue polonaise étaient divisées sur l’« identité » collective qu’elles devaient défendre : la communauté catholique ou bien la « nation » polonaise. Wiarus polski, par exemple, fut dans un premier temps une publication à dominante catholique, avant que Jan et Anton Brejski n’adoptent une ligne défendant farouchement l’autonomie de la population polonaiseFootnote 108. Przewodnik na obczyźnie (« Guide dans un pays étranger »), imprimé à Herne entre 1903 et 1904, suivit une démarche encore différente : souhaitant faire contrepoids à Wiarus polski, son directeur prônait une collaboration avec le fort catholique Zentrum. En outre, les années 1890 virent l’émergence de nouveaux titres à destination des « Mazuriens », perçus comme une communauté à part au sein des ouvriers de langue polonaise en raison de leur supposé protestantisme. Parmi ces journaux, publiés en polonais, en allemand ou dans des éditions bilingues, on trouvait notamment Przyjaciel Ewangeliczny : Gazeta polska dla ludu staropruskiego w Westfalii i na Mazurach (« L’ami évangélique : journal polonais pour le peuple de la Vieille Prusse en Westphalie et en Mazurie »), Przyjaciel robotniczy (« L’ami du travailleur ») et Altpreußische Zeitung (« Le journal de la Vieille Prusse »). Comme l’a souligné Andreas Kossert, ces journaux furent fondés ou, à tout le moins, soutenus par l’Église protestante qui cherchait par tous les moyens à contrer les tendances « sectaires » et national-démocratique parmi ses fidèles qui s’installaient dans la RuhrFootnote 109.
Si l’invocation de grands collectifs impersonnels comme les « Polonais » donnaient du poids aux revendications des plus militants, de telles références pouvaient, en retour, se révéler écrasantes pour les simples individus. Les textes autobiographiques des travailleurs migrants nous donnent un aperçu des effets que ces catégorisations pouvaient avoir sur eux. Ainsi, ceux qui pouvaient être classés comme « Polonais » du fait de leur accent, de leur patronyme ou de leur lieu de naissance étaient particulièrement susceptibles de subir des violences sur leur lieu de travail, même s’ils ne se considéraient pas eux-mêmes comme appartenant à cette catégorie. Certains auteurs se rappellent avoir subi des discriminations en tant que « Polonais » dans certaines mines ou entreprises, ce qui laisse penser, au passage, qu’un tel traitement n’était pas forcément systématique. Karol Pentowski, un manœuvre (Hilfsbursche) qui se définissait comme mazurien et estimait parler l’allemand à la perfection, n’échappa pas aux discriminationsFootnote 110. Alors qu’il travaillait dans une verrerie (probablement la Vestische Glashütte), il se souvient parfaitement que deux « méchants Allemands » l’ont traité de « Polonais » et de « porc polonais », ont projeté une lourde table dans son ventre et l’ont forcé à nettoyer les tessons sans brosse ; une semaine plus tard, ne s’étant pas arrêté de travailler, son état se dégrade et il tombe malade. Ses commentaires sur l’aide spontanée du médecin de l’entreprise (Betriebsarzt) montrent toutefois clairement qu’il ne percevait pas son environnement comme entièrement hostile. Bien qu’il n’ait pas souhaité évoquer son « travail pénible », le médecin recommanda de lui confier des tâches moins difficiles, ce qui revenait à le transférer dans un autre service de la verrerie. Dans ses souvenirs, Pentowski ne mentionne plus aucune autre agression, y compris après son transfert à l’usine Alfred Krupp. D’autres sources suggèrent également que les faits de violence visant spécifiquement des « Polonais » n’étaient en aucun cas courantsFootnote 111. Bien que les migrants mentionnent parfois dans leurs mémoires des bagarres sur fond d’alcool, ils ne les thématisent pas, dans des contextes extérieurs au travail, comme des violences les visant en tant que non-Allemands. De même, les plaintes auprès des organismes de gestion des logements semblent généralement porter sur des problèmes de tapage nocturne, de mauvaises conditions d’hygiène liées à des animaux ou encore de suroccupation des chambres (par rapport au nombre officiellement autorisé), sans faire de lien évident avec l’origine des personnes impliquéesFootnote 112.
Selon toute probabilité, les incidents violents contre des « Polonais » devaient aussi découler de la pression sociale qui poussait les travailleurs à se dépasser et à être compétitif sur leur lieu de travail. Dans ce contexte, le décret de police de 1899 a renforcé l’idée que les ouvriers de langue polonaise pouvaient être traités comme des travailleurs de seconde zone. Hormis les conflits avec les supérieurs hiérarchiques, des tensions pouvaient naître lors de l’arrivée de nouveaux ouvriers dans les mines non seulement à cause de la concurrence pour les postes, mais aussi du risque pour les mineurs déjà en poste de voir leur salaire baisser en raison de leur moindre productivité. Sous terre, les mineurs travaillaient en petites équipes, structurées hiérarchiquement en fonction des qualifications de chaque membre. Ces équipes étaient payées collectivement en fonction de la performance du groupe (Gedinge), la paye étant ensuite divisée en fonction des postes occupés par chacunFootnote 113. Un épisode rapporté par Georg Werner, l’ouvrier silésien germanophone, illustre ces conflitsFootnote 114. À sa demande, le chef piqueur de la mine l’avait mis dans un groupe avec deux frères mazuriens, dont l’aîné fut placé au-dessus de lui en tant que chef d’équipe (Ortsältester). Le plus jeune frère espérait devenir apprenti piqueur, mais c’est Werner qui obtint ce poste. Selon ce dernier, les deux frères l’ont d’abord détesté à cause de son langage grossier et cherchaient à le provoquer en criant « dalli dalli ». Werner utilise ici un mot polonais germanisé (dalej signifiant « plus loin ») pour distinguer la langue utilisée par ses collègues de la sienne. Alors qu’il raconte la fin de l’épisode, l’auteur suggère cependant que, sur le long terme, les préoccupations matérielles tendaient à prévaloir sur les liens familiaux ou les différences d’habitudes – du moins pour ceux qui savaient faire la part des choses afin de réussir. Le plus jeune des deux frères finit par démissionner et l’aîné se montra très satisfait du travail de Werner car « cela rapportait de l’argentFootnote 115 ».
C’est dans ce contexte que des spécialistes d’économie politique et d’autres réformateurs sociaux ont développé des réflexions plus générales sur la condition ouvrière, en les introduisant dans le débat international. Avant même la fondation autour de 1900 des premières sociétés de sociologie, à Baltimore, Berlin et dans d’autres villes, et l’établissement progressif de la sociologie en tant que discipline dans certaines universités, des économistes, des politologues, des représentants de l’Église et des agents de l’administration débattaient des effets de l’industrialisation sur les travailleurs et de la capacité de l’État à influencer et à contrôler ces processusFootnote 116. Ces débats dépassaient même les frontières. Au cours de l’exposition universelle de Paris en 1900, par exemple, des universitaires et des fonctionnaires de différents pays, au rang desquels l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, les États-Unis, la France, l’Italie, les Pays-Bas et la Suisse, fondèrent l’Association internationale pour la protection légale des travailleurs, dans le sillage des travaux de plusieurs conférences organisées à Berlin, Bruxelles et ZurichFootnote 117. À la différence de la IIe Internationale, fondée en 1899 à Paris par des socialistes d’inspiration marxiste, cette association visait à participer à l’élaboration des politiques par le biais de l’expertise partagée de ses membres et de l’échange d’idées sur la régulation du travailFootnote 118. Outre de nombreux universitaires (qui représentaient 67 membres sur les 188 que comptait le comité directeur), l’association rassemblait des employeurs et des travailleurs, principalement issus des mouvements social-chrétien et social-libéral, et, dans le cas de la section britannique, plusieurs femmes, dont sa fondatrice, Gertrude Tuckwell, secrétaire honoraire de la Ligue féminine d’action syndicaleFootnote 119.
Malgré des échanges transfrontaliers et une collaboration avec les représentants des gouvernements, le milieu des réformateurs sociaux ne parvint pas à favoriser partout l’adoption de nouvelles règles juridiques et pratiques administratives en faveur des travailleurs migrants. Comme le note P.-A. Rosental, la fin du xixe siècle voit les réformateurs sociaux de nombreux pays européens défendre des traités bilatéraux et des conventions internationales qui garantiraient aux migrants des droits sociaux similaires à ceux des ressortissants des pays dans lesquels ils venaient travaillerFootnote 120 ; se pose alors la question de savoir si la souveraineté de l’État offrait une protection fiable aux migrants des classes populaires. Dès 1904, l’Italie et la France concluent un traité qui va au-delà du principe international de réciprocité : l’Italie aligne son droit du travail sur celui de la France, et la France accorde aux travailleurs italiens sur son sol des droits sociaux similaires à ceux des citoyens français. Ces changements du cadre juridique permettant de protéger les travailleurs migrants restèrent néanmoins rares au xixe siècleFootnote 121. Dans la région de la Ruhr, comme dans d’autres régions économiques connaissant une mobilité accrue, telle la zone du canal de Panama sous contrôle des États-Unis, la tendance était plutôt à la restriction des droits des travailleurs « étrangers » de la part des autorités étatiques. Dans la zone du canal de Panama, une réglementation instaurée en 1908 par l’administration du président Theodore Roosevelt stipulait que les citoyens américains devaient être mieux payés que tous les autres groupes de migrants et que les Panaméens eux-mêmesFootnote 122. L’ingénieur en chef du canal alla encore plus loin, en restreignant l’accès aux postes les mieux payés aux citoyens américains blancsFootnote 123. En comparaison des règles instaurées dans la zone du canal de Panama, le décret de police de 1899 en Prusse fixait donc des frontières relativement perméables entre travailleurs – le principe bourgeois du mérite (Leistung) l’emportant sur le seul critère du lieu de naissanceFootnote 124.
Il est dès lors difficile d’établir des parallèles entre les conditions de travail en Prusse et la situation dans les colonies telles que le Sud-Ouest africain allemand (Namibie), comme ont cherché à le faire récemment des tenants d’une historiographie coloniale critiqueFootnote 125. Au contraire, à partir du moment où l’on procède à une telle comparaison, la situation spécifique de la Ruhr saute aux yeux. Parler de « racialisation du travail »Footnote 126 n’a ainsi guère de sens : ni le décret de 1899 concernant l’industrie minière, ni l’obligation introduite en 1907 pour les travailleurs étrangers en Prusse d’avoir des papiers ne se référaient à des caractéristiques physiques telles que la couleur de peau. Une telle interprétation semble davantage motivée par la volonté de donner consistance à un récit historiographique instaurant une continuité « de Windhoek à Auschwitz » que par le désir de saisir avec précision les similarités et les différences dans la gestion des travailleurs « étrangers » et dans l’évaluation de leur « ethnicité »Footnote 127. C’est précisément parce que l’« ethnicité » n’était et n’est pas un attribut naturel qu’elle devait être reliée à d’autres marqueurs sociaux, tels que la citoyenneté des ouvriers (dans la zone du canal de Panama), leur langue natale (dans la région de la Ruhr) ou leur couleur de peau (dans le Sud-Ouest africain allemand). Ces critères étaient eux-mêmes connectés à différentes perceptions et à différentes possibilités de changement.
Ces nécessaires distinctions ne doivent cependant pas masquer que la politique linguistique de la Prusse était bien plus stricte que celle d’autres États tels que l’Empire des Habsbourg, où les régents menaient une sorte de double stratégie, cherchant à renforcer l’allemand comme langue administrative tout en reconnaissant d’autres langues dans certaines régions afin de garantir l’unité dynastique de l’empireFootnote 128. En comparant différents contextes et en accordant une attention particulière aux connexions et aux transferts liés aux mobilités humaines, les historiens peuvent donc mieux appréhender les constructions de l’appartenance.
Tracer les limites des sociétés : replacer la vallée de la Ruhr autour de 1900 dans une perspective transeuropéenne
Au cours des premières décennies tumultueuses du xxe siècle, l’interaction entre ces processus de différenciation et de catégorisation aux niveaux local, étatique et international a profondément changé, de manière variable selon les régions. En s’appuyant sur les études relatives aux régions frontalières, l’analyse de la région de la Ruhr au début du xxe siècle révèle que les nouvelles règles internationales concernant la relation entre les États et les peuples ont influencé les processus régionaux visant à distinguer les individus et les groupes qui ne rentraient pas dans les cases de l’État-nation. Des recherches récentes sur l’Europe centrale et orientale ainsi que sur l’Alsace et la Méditerranée démontrent que la réorganisation « nationale » des frontières dans ces régions a contribué à déclencher de violents conflits au sujet des droits des « minorités » et des « apatrides », qui, souvent, ont été victimes d’expulsion ou contraints à la fuiteFootnote 129. Après la Première Guerre mondiale, la recatégorisation des individus dans les régions frontalières européennes a également touché d’autres zones de contact, notamment des régions économiques marquées par des mobilités croissantes comme la Ruhr. Le déplacement organisé d’environ 50 000 ouvriers germano-polonais et de leurs familles de la Ruhr vers le Nord de la France montre qu’on ne peut pas uniquement caractériser le xxe siècle comme une période d’expulsions « ethniques » et de mouvements de fuite ; dans cette région au moins, derrière la façade apparemment homogène du national, ce sont des critères économiques qui ont prévalu pour aboutir à ce déplacement massif de populationFootnote 130. Dans le contexte de l’occupation de la Ruhr par les forces belges et françaises, les représentants français et polonais se sont mis d’accord sur une procédure juridico-bureaucratique bien particulière : la demande et l’obtention de la citoyenneté polonaise devaient passer par la sélection préalable des travailleurs par une agence de recrutement du secteur privé. Dans la mesure où les travailleurs qui avaient émigré des provinces orientales de Prusse vers la Ruhr ne pouvaient être distingués sur des critères ethniques, les critères de sélection faisaient appel à des stéréotypes professionnels promus par les entrepreneurs et les syndicalistes chrétiens : âge et sexe, puisque seuls les hommes ayant l’âge légal étaient éligibles ; volonté de rejoindre le syndicat chrétien-démocrate ZZP ; état de santé, évalué par des contrôles effectués par un médecin officiellement nommé avant que les travailleurs puissent demander des papiers polonaisFootnote 131. La différence est notable au regard des processus parallèles de détermination de la nationalité en Bohème, en Moravie ou en Alsace – où la capacité à parler la langue vernaculaire ou une attitude pro-allemande étaient des critères décisifsFootnote 132.
Des pratiques similaires de recrutement sous l’égide de l’État avaient déjà eu lieu dans d’autres contextes, comme dans l’Inde occupée au xixe siècle, après l’interdiction britannique du commerce des esclavesFootnote 133. Le recrutement de main-d’œuvre en Inde pour les Britanniques et les colonies de plantation françaises dans les Caraïbes, qui fonctionnaient également sous la protection d’un pouvoir d’occupation, n’avaient cependant pas modifié le statut juridique des travailleurs recrutés. Dans le cas français, le Service d’organisation des travailleurs coloniaux n’avait été établi qu’en 1916, avec pour objectif spécifique de recruter des travailleurs, en particulier en Afrique du Nord, en Indochine, à Madagascar et en ChineFootnote 134. Son fonctionnement n’avait guère à voir avec les pratiques observées dans la Ruhr. Intégré au ministère français de la Guerre, le Service d’organisation des travailleurs coloniaux et son action étaient très critiqués par les représentants des syndicats et du patronatFootnote 135. Dans ce contexte, le recrutement de main-d’œuvre dans la vallée de la Ruhr était aussi une façon détournée d’empêcher le recrutement de travailleurs dans l’empire français et dans d’autres régions dont les populations étaient considérées comme non européennes, souvent en raison de pratiques sociales et religieuses mal connues.
La comparaison entre la région de la Ruhr et les bassins houillers du Nord de la France démontre l’importance d’une approche réflexive, multi-perspectives et multiscalaire de l’histoire des mobilités, notamment à une époque où la « nation » devient le principe premier d’organisation de la relation entre l’État et les individus. Des études sur l’histoire des « Polonais » en France se sont bien penchées sur l’arrivée des mineurs de la vallée de la Ruhr, de Pologne et d’ailleurs dans le Pas-de-Calais et en Lorraine au début des années 1920, mais en adoptant principalement la perspective des autorités et des entreprisesFootnote 136. Des travaux récents montrent, par exemple, que les compagnies minières françaises, en coordination avec les consulats polonais en France, ont aidé à financer des clubs, des quartiers, des membres du clergé et des institutions catholiques de langue polonaiseFootnote 137. Le patronat espérait ainsi inciter les « travailleurs vagabonds » à s’établir et à reconnaître une autorité supérieure, qu’il s’agisse de Dieu, de leurs employeurs ou de l’Église catholique. Cette promotion de modes de vie économiquement désirables sous couvert de l’« ethnicité » a influencé, bien que souvent involontairement, l’attitude des autorités du Pas-de-Calais, qui percevaient les « Polonais » comme un danger pour l’ordre républicain et les soumettaient souvent à un contrôle strict et à des sanctions sévères, pouvant aller jusqu’à l’expulsion sans procès. Ces mêmes travaux sont toutefois pris au piège de ces catégorisations : ils tendent à mettre l’accent sur l’importance de l’appartenance « ethnique » dans les vies des nouveaux arrivants, sans étudier comment ces individus se représentaient par rapport aux groupes et aux normesFootnote 138, négligeant souvent leurs pratiques multilingues, leurs affiliations multiples et leurs manières flexibles de gérer leurs diverses origines. Les textes autobiographiques écrits dans ce contexte suggèrent qu’ils n’ont pas toujours été perçus comme des « Polonais » ou des « Westphaliens » (Westfalczycy), comme il leur arrive parfois de se cataloguer eux-mêmes ; certains migrants se souviennent que leurs enfants étaient appelés « Allemands » ou « casques à pointe » (Pickelhaube, en référence au casque des soldats prussiens), ou de leurs mères communiquant avec des voisins dans des dialectes allemandsFootnote 139. Plusieurs auteurs d’autobiographies expriment leur solidarité avec d’autres « travailleurs étrangers », ou « esclaves blancs », comme l’un d’eux les appelaitFootnote 140, et se plaignent de ne pas avoir les mêmes droits que les mineurs français en matière d’indemnités de chômage, de pensions d’invalidité et de retraites. L’un d’entre eux explique que les mineurs tombant malades se faisaient volontairement écraser un doigt par un wagonnet de la mine : si l’indemnité de maladie était inférieure au salaire, l’indemnité en cas de blessure était, elle, légèrement supérieureFootnote 141. Tous ces travailleurs ne s’installèrent d’ailleurs pas dans le Nord de la France de manière permanente. Certains partirent, en partie à la suite de licenciements et d’expulsions, pour le Sud de la France, le Sud des Pays-Bas ou la Pologne entre les années 1920 et 1930, ou retournèrent illégalement dans la vallée de la Ruhr. D’autres obtinrent la nationalité françaiseFootnote 142. Durant la Seconde Guerre mondiale, ceux qui restèrent furent souvent identifiés comme des « Allemands ethniques » (Volksdeutsche) en fonction de leur engagement en faveur du régime national-socialisteFootnote 143.
Les différends internationaux des années 1920 ont également affecté la vie des individus encore présents dans la région de la Ruhr et dont l’affiliation était ambiguë en raison de leurs trajectoires antérieures et du nouveau tracé des frontières. À l’issue de la Première Guerre mondiale, des représentants des puissances victorieuses et des juristes entérinèrent des catégories comme celle de « minorité », dans les conventions et traités internationaux (dont la convention de Genève du 15 mai 1922) qui, entre autres, protégeaient les personnes n’appartenant pas de manière claire aux nouveaux États-nationsFootnote 144. Cependant, il fut extrêmement délicat d’appliquer le droit international à la population de la région de la Ruhr à la fin des années 1920 et au début des années 1930. Le Conseil de la Société des nations finit par rejeter les pétitions soumises par l’Union des Polonais en Allemagne (Związek Polaków w Niemczech) qui citaient des violations des droits de la « minorité polonaise », entre autres, dans la vallée de la Ruhr, au motif que cette zone n’était pas placée sous la supervision internationaleFootnote 145. Les personnes résidant dans la région et dont les affiliations étaient ambigües dépendaient donc de la protection d’États comme l’Allemagne ou la Pologne. Lorsque cette protection s’avérait inopérante, elles cherchaient souvent des moyens d’arbitrer entre les catégorisations externes et les pressions pour se présenter comme allemandes et leur propre image de soi et leurs normes. Les textes autobiographiques révèlent que, des décennies plus tard, les hommes et les femmes de la Ruhr gardaient le souvenir des humiliations et des violences liées à leur origine, mais aussi des possibilités d’action particulières résultant de leur affiliation ambiguë, du fait de leurs déplacements passés depuis la zone frontalière germano-polonaise politiquement disputée. Dans les publications en langue polonaise, ils dissimulaient fréquemment leur citoyenneté allemande, même s’ils ne pouvaient éviter d’y faire référence, lorsqu’ils justifiaient leur participation, et celles de leurs fils, en tant que soldats allemands dans les deux guerres mondialesFootnote 146. S’ils racontent les contraintes subies en raison de leur origine et certains moments de déchéances – comme la déportation dans les camps –, ils tendent à intégrer ces épisodes dans des récits qui, dans leur ensemble, mettent l’accent sur les réussites dont les protagonistes pouvaient se prévaloir dans leurs vies.
Seule la plus récente de ces publications autobiographiques met au premier plan les affiliations multiples de l’existence dont elle fait le récit. Rédigé en allemand, le « cas rare » de « l’histoire germano-judéo-polonaise de Leni Zytnicka » suggère qu’au cours du xxe siècle, les références spatiales multiples et les conversions religieuses ne furent jamais considérées comme des modèles de réussite, que ce soit en France, en Allemagne ou dans l’actuelle Pologne – ces territoires parcourus par les « Polonais de la Ruhr »Footnote 147. Zytnicka est née à Essen, en 1904, de parents arrivés de Prusse orientale au tournant du siècle. Son affiliation étatique et religieuse a changé lorsqu’elle s’est mariée avec David Elimejlech Zytnicki, ou « Peppi, le comte de PologneFootnote 148 », en 1926. Dans les discussions avec ses éditeurs, elle a plusieurs fois insisté sur le fait qu’elle restait, en son for intérieur, un membre d’une « famille chrétienne-laïque normaleFootnote 149 ». Cette déclaration doit toutefois être remise en contexte : dans leurs notes de conclusion, les éditeurs évoquent ainsi le combat de Zytnicka de 1948 à 1979 pour obtenir une « compensation » et des « réparations » de l’État allemand, de même que l’omission par cette dernière de sujets particuliers, comme son divorce en mai 1941 et son appartenance, jusqu’en 2017, à la communauté juive d’Essen.
Que gagne-t-on à analyser les frontières des sociétés en se concentrant plus particulièrement sur les pratiques juridico-bureaucratiques liées au contrôle des mobilités, sur les représentations des personnes en déplacement par elles-mêmes et sur les différentes échelles mises en jeu ? Premièrement, les tendances lourdes – telle l’expansion du « nationalisme ethnique », souvent considérée comme caractéristique de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle – étaient liées à des processus de différenciation pluriels des personnes en déplacement, qui produisaient et transformaient des catégories nationalisées telles que les « Polonais » ou les « Français ». Rapporté aux restrictions imposées simultanément dans plusieurs régions, le cas de la Ruhr montre que les efforts pour repenser les conditions de coexistence n’ont pas initialement été imposés « depuis le haut » (comme en Bohème), par l’engagement de mouvements « nationalistes » (comme en Posnanie) ou au niveau local (comme dans les Pyrénées). Ce sont plutôt quelques fonctionnaires westphaliens qui ont introduit des pratiques officielles de contrôle et d’observation collant aux « Polonais » de la Ruhr l’image d’un « groupe posant problème » et qui l’ont diffusée, image tenace dont l’influence a longtemps perduré dans la région et en dehors. Ces efforts déployés par une poignée de fonctionnaires pendant deux décennies reflètent des préoccupations changeantes : s’ils visèrent d’abord à affaiblir le catholicisme politique, ils furent ensuite liés à la promotion des mouvements nationalistes. Au début au moins, les tendances nationalistes conservatrices dans la région de la Ruhr furent donc en partie fondées sur d’anciennes luttes de pouvoir entre confessions religieuses. L’analyse de ces processus au niveau régional illustre la façon dont les représentants régionaux ont utilisé les pratiques bureaucratiques pour influencer à la fois la politique de l’État et la vie des individus résidant dans leurs circonscriptions administratives. Elle révèle également que, pour communiquer et tenter de justifier ces stéréotypes, les autorités westphaliennes s’appuyaient sur des intermédiaires ou des « surveillants » tels que des traducteurs et des agents de police bilingues. Bien que ces derniers soient, au même titre que ceux qu’ils surveillaient, de nouveaux arrivants dans la région de la Ruhr, ils se positionnaient comme membres des autorités prussiennes. Ils poursuivaient pourtant des objectifs politico-idéologiques ou matériels très différents.
Deuxièmement, une histoire qui ne se limite pas à l’étude de la société d’un point de vue exclusivement politique et administratif peut aider à mieux comprendre les vies des personnes en déplacement dans toute leur épaisseur. Dans leurs textes autobiographiques, les individus arrivés dans la Ruhr à la fin du xixe siècle donnent la priorité à des normes bien différentes de celles préconisées par les autorités ; leurs récits de vie ne correspondent souvent pas aux déclarations faites en leur nom par leurs représentants politiques ou par des agences publiques. Ils ne se sont pas pour autant comportés de manière « indifférente »Footnote 150. Ainsi, le rapport à leur propre masculinité, les préoccupations matérielles et le besoin de convivialité étaient souvent plus importants – ou au moins autant – que d’autres critères comme la langue ou une région d’origine commune. Par ailleurs, les pratiques matrimoniales attestent que, selon que leurs parents étaient ou non présents dans la Ruhr, les hommes et les femmes nouaient des liens différents : avec des familles de mineurs de Westphalie, avec des migrants venant d’autres régions ou avec des travailleurs de leur propre région d’origine. En définitive, les vies des « Polonais de la Ruhr » ont donc été façonnées par des économies familiales et des rôles de genre différents, à l’instar de ce qui a été montré ailleurs s’agissant des vies mobiles dans les milieux ruraux en Europe occidentale et orientale au cours du xixe siècleFootnote 151. Cependant, leurs récits de vie diffèrent des textes autoréférentiels écrits par d’autres travailleurs : en articulant les multiples affiliations spatiales et les formes de convivialité nées de leur mobilité, les auteurs migrants mettent parfois davantage à distance les attentes familiales ou les exigences socio-économiques dans le contexte du capitalisme. Dans le même temps, ils ont dû s’accommoder d’une conjoncture économique et politique changeante : restrictions des droits économiques, déplacement des frontières étatiques et affiliations variables de leurs régions d’origine. Bien que la plupart de ces travailleurs aient été des citoyens prussiens puis allemands, parlant allemand et se présentant parfois comme allemands, ils durent faire face à des processus de privation de droits. D’un point de vue idéal-typique, on peut distinguer deux figures sociales : les « surveillants » bilingues, qui ont également migré vers la vallée de la Ruhr mais faisaient partie d’une organisation prussienne ou allemande, et ceux que nous avons appelés les « Polonais de la Ruhr » en raison de l’ambiguïté de leurs affiliations spatiales multiples.
Troisièmement, l’analyse de l’interaction entre les catégorisations administratives et les modes d’identification et de représentation des nouveaux arrivants permet de mieux conceptualiser et différencier la vaste notion de « société » elle-même. En faisant varier la perspective et l’échelle, il devient possible de repenser et de qualifier un terme analytique abstrait tel que celui de « société » de manière à englober la mobilité, des appartenances multiples et les luttes autours des catégorisations comme éléments constitutifs. L’accent mis sur la mobilité nous permet également d’examiner les transferts et les connexions entre les processus de catégorisation dans différents lieux. Comme cet article l’a montré, des tensions et des conflits se sont souvent développés autour des constructions de l’appartenance à différentes échelles. D’une part, ces conceptions étaient liées aux mouvements migratoires eux-mêmes – les mineurs de la Ruhr ont ainsi apporté leurs idées d’appartenance dans le Nord de la France. D’autre part, elles découlaient aussi d’accords ou d’arrangements bilatéraux sur le recrutement de travailleurs ainsi que de controverses sur la protection des travailleurs mobiles auxquelles des chercheurs ont également pris part. Bien que, dans l’Europe du xixe siècle, certains réformateurs sociaux et universitaires aient plaidé en faveur d’accords internationaux sur une réglementation du travail afin de protéger les travailleurs mobiles, seuls quelques représentants gouvernementaux étaient disposés à réfléchir à de nouvelles formes de souveraineté. Ce n’est qu’au xxe siècle, sous l’influence d’intellectuels comme Hannah Arendt, que les représentants des différents États se sont mis d’accord sur certaines catégories génériques – telles que, après 1919, « minorité » et, après 1951, « réfugié » – pour protéger les groupes et les personnes se trouvant hors de leur État d’origineFootnote 152. Si l’on associait souvent ces catégories internationales à une revendication universelle, certaines personnes appartenant à plusieurs régions, tels les « Polonais de la Ruhr », n’entraient pas dans ce schéma de catégorisation façonné par l’État-nation. Tous ces thèmes gagneraient certainement à faire l’objet de recherches plus approfondies, d’autant plus que l’opinion dominante a fait des xixe et xxe siècles l’époque de la construction de la nation.
Pour finir, nous aimerions plaider en faveur d’une histoire transeuropéenne des sociétés qui permettrait de déconstruire les termes d’analyse génériques comme celui de « migrant » et de remobiliser des concepts oubliés d’appartenance ambiguëFootnote 153. Prendre en compte les articulations de la mobilité humaine à différentes échelles, au sens des « jeux d’échelles » de Jacques Revel, permet de remettre en cause non seulement la distinction traditionnelle entre migrations « internes » et « externes », mais aussi l’application de catégories administratives telles que « migration » ou « Polonais » dans l’analyse et la représentation scientifique d’affiliations ambiguësFootnote 154. Cela montre combien il est important d’être conscient de son propre positionnement en tant qu’historien et de réfléchir aux conséquences épistémologiques de la sélection de ses sources, de leur contextualisation et du langage analytique utilisé. À cet égard, la région de la Ruhr offre un point de départ intéressant pour déconstruire les idées préconçues sur la supposée unité de certains groupes et segments d’une populationFootnote 155. Sa société a ainsi profondément changé à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle : intégrée dans des contextes de communication politiques, économiques et religieux mouvants, elle fut façonnée par des mouvements migratoires se chevauchant et des luttes de catégorisation qui se sont étendues en Europe centrale et occidentale, au-delà de l’Atlantique et à travers les empires européens.
