Harems et sultans, la somme publiée par Jocelyne Dakhlia en 2024, constitue l’aboutissement de plusieurs fils de recherche sur le genre et le politique en Islam tressés ces dernières décennies. Cela suffirait déjà à susciter l’intérêt, mais, pour l’historienne des premiers siècles de l’Islam que je suis, cet intérêt est encore redoublé par le choix de J. Dakhlia d’ignorer les limites classiques entre le Moyen ÂgeFootnote 1 et l’époque moderneFootnote 2. Un tel choix ne s’accompagne pas d’une anthropologisation du monde islamique contre laquelle J. Dakhlia met d’ailleurs en gardeFootnote 3. Il s’agit au contraire pour elle de montrer, en historienne, les évolutions, les continuités, les jeux et les re-jeux de lieux communs, entre les premiers siècles de l’Islam et la période qui débute avec l’expansion ottomane du xvie siècle. En outre, pour qui travaille sur les usages contemporains du Moyen Âge, les thèmes du genre et du despotisme en Islam, ici abordés, sont parmi les plus féconds tant le Moyen Âge islamique est mobilisé sur ces sujets – positivement ou négativement – comme fondement et modèle supposés.
L’ouvrage combine une synthèse rare des enquêtes qui ont été menées depuis les années 1990 sur ces deux thèmes dans les contextes médiéval et moderne – et même du début de la période contemporaine, étant donné l’importance du cadre colonial dans la relecture a posteriori des époques antérieures – avec les résultats inédits de celles menées par l’autrice elle-même sur le Maghreb médiéval et moderne, trop souvent négligé dans les recherches portant sur ces thématiques. Harems et sultans prolonge ainsi des interrogations et des démarches qui ont été développées, en particulier depuis une trentaine d’années, par les spécialistes afin de repenser la question du pouvoir dans le monde islamique pré-contemporain – statut et condition des femmes, rôle du harem et esclavage sexuel, binarité de genre, place des eunuques et masculinités, dynamiques de racialisation, etc. L’ouvrage aborde dans le même temps de front nombre de problématiques qui continuent d’agiter les débats de part et d’autre de la Méditerranée. Il faut également saluer la volonté manifeste de l’autrice de s’adresser à un public élargi et non aux seuls spécialistes, ce qui justifie encore davantage, si besoin en était, son choix de réintroduire de l’historicité dans des questions trop souvent essentialisées, tout en embrassant une période longue allant jusqu’au contemporain, communément rabattu sur les périodes anciennes dès lors qu’il s’agit d’évoquer l’islam.
Au-delà des multiples éléments abordés dans ce dossier, trois points méritent ainsi d’être soulignés : la volonté et la nécessité annoncées dès l’introduction de tenir ensemble présent et passé ; l’importance accordée à la période médiévale dans l’entreprise ; la réussite des choix d’écriture de J. Dakhlia.
Combiner passé et présent pour retracer la genèse du harem
Le long arc chronologique retenu apparaît dès le sous-titre de l’ouvrage. La réflexion commence même en amont du xive siècle, puisqu’elle remet en perspective la bibliographie consacrée, depuis le début du xxe siècle, aux femmes et au genre dans le monde islamique à partir du ixe siècle. J. Dakhlia, ce faisant, se démarque des travaux qui tendaient, jusqu’au tournant des années 2000, à mettre en avant le trope de l’exceptionnalité des « femmes puissantes » en Islam. Cependant, ce qui paraît plus central encore dans sa démarche est son ambition affichée de traiter dans le même temps les périodes médiévale et contemporaine.
En effet, ce que propose J. Dakhlia est constitué à la fois d’un ensemble de réflexions et de faits nouveaux sur le Maghreb médiéval et moderne, et d’une archéologie, nécessaire car jamais véritablement menée, des conceptions qui ont conduit à considérer le harem comme le cœur du despotisme en Islam. Ce travail de mise au jour s’avère indispensable pour ébranler les représentations encore très actuelles d’un monde islamique et du politique en son sein comme lieux d’oppression et d’absence de liberté, stéréotypes condensés dans la figure de « la femme musulmane soumise ». La domination des femmes au sein de la famille est en effet envisagée dans ce cadre, par homothétie, comme celle des sujets par le despote (chef de famille vs chef politique). Contrairement à ce que pourrait faire craindre le choix d’une vaste périodisation, qui prête souvent le flanc à des approches culturalistes et essentialisantes, la démarche développée ici reflète un profond souci de la généalogie et des évolutions, et une volonté claire d’historicisation.
Une des questions qui traversent tout l’ouvrage est la suivante : comment le mot « harem » a-t-il fini par être utilisé aussi massivement, y compris pour la période médiévale, alors même qu’il était rare dans les sources, pour désigner le « gynécée », selon le terme générique utilisé par J. Dakhlia dans le premier volume afin de nous déshabituer du poncif du haremFootnote 4 ? L’autrice rappelle en effet que la banalisation du terme « harem » dans les textes occidentaux pour se référer aux appartements d’un souverain islamique date du xixe siècle (chez Montesquieu, c’est le terme ottoman « sarāy » [sérail] qui prévaut, comme chez nombre d’autres auteurs de la même époque) et que sa diffusion au Maghreb est encore plus tardive. C’est cette chronologie lexicale qui justifie le découpage en trois tomes et leurs titres respectifs : le temps des gynécées (jusqu’à 1550) ; le temps des sérails (1550-1750) ; le temps des harems (1750-1930). Dans les textes arabes médiévaux, « ḥaram » désigne un espace sacré, interdit et/ou pouvant servir de lieu d’asile, et « ḥarīm » renvoie à un espace marqué par la sacralité, par exemple le complexe palatial du calife ; ces vocables ne sont toutefois guère employés dans le sens que nous donnons aujourd’hui au mot « harem ». Si l’on rencontre parfois « ḥuram » pour désigner l’ensemble des femmes, enfants, serviteurs et servantes du calife, ce terme reste rareFootnote 5. Cette « évidence », qui prend la forme classique d’un lieu commun étymologique (postulant le passage de la notion de sacré/interdit à la réclusion des femmes loin des regards), doit donc être interrogée.
On pourrait attribuer ce silence relatif des auteurs médiévaux à une volonté de taire ce qui devait être voilé aux regards. Toutefois, les recherches ont bien montré que si le terme « harem » est rare, nombre d’informations sur les femmes entourant non seulement le calife, mais aussi de plus modestes personnages sont disponibles et non exploitéesFootnote 6. En outre, les gynécées au sein desquels évoluaient certaines de ces femmes ne correspondent pas aux représentations orientalistes du harem. Comprendre comment la thématique et le vocable, voire le topos, du « harem » se sont imposés d’abord dans les textes européens à partir du xixe siècle, puis dans le monde islamique exigeait d’en retracer les évolutions sur le long terme. J. Dakhlia part ainsi du califat abbasside des viiie-ixe siècles, souvent considéré comme emblématique de l’épanouissement du haremFootnote 7 en lien avec toute l’imagerie des Mille et Une Nuits, et période de la première élaboration des sciences religieuses en Islam, pour aboutir à la seconde moitié du xixe siècle-début du xxe siècle qui voit véritablement le terme se diffuser, en passant par l’époque moderne durant laquelle le gynécée commence à être décrit par les voyageurs et pensé par les théoriciens du politique européens sous la forme du sérail despotique.
Le choix de cette chronologie est donc dicté par la nécessité historienne. Elle permet de montrer que le harem est une invention occidentale plus qu’orientale et contemporaine plus que médiévale, à rebours de toutes nos représentations spontanées. Il reflète aussi une dimension qui a accompagné l’ensemble des recherches de J. Dakhlia : le fait de combiner passé et présent de la meilleure manière, loin de tout raccourci, avec pour objectif de mettre au jour les conceptions déformantes accumulées et consolidées au fil du temps. Il s’agit ainsi de faire ressortir ce que nous charrions du contemporain lorsque nous nous penchons sur le passé médiéval et moderne du monde islamique afin de l’objectiver et de faire œuvre de réflexivité, là où nombreux sont ceux qui tendent à rétroprojeter, sans précaution, leurs propres obsessions – « la femme musulmane », le despotisme islamique – sur une histoire longue qu’ils ignorent.
Prendre en compte les premiers siècles de l’histoire islamique
Ainsi, J. Dakhlia tient à débuter sa réflexion avec le Moyen Âge afin d’invalider des conceptions considérées comme allant de soi. Si ni le mot ni le thème du harem ne datent de cette période, l’autrice fait le point sur ce que nous savons de la place des femmes, du rôle et des caractéristiques du gynécée ainsi que des constructions genrées durant les premiers siècles de l’histoire islamique. Ce choix reflète l’importance de la période médiévale, qui pose plusieurs bases théoriques et donne naissance à une série de lieux communs, islamiques et non européensFootnote 8 , en la matière : un grand nombre de textes littéraires de natures variées – médicaux, juridiques, de science religieuse, de littérature ou d’histoire –, utiles pour comprendre la construction genrée du monde social, sont ainsi évoqués. Leur passage en revue synthétise les analyses qui en ont été proposées par les spécialistes et en propose régulièrement de nouvelles. Ces textes mobilisent catégories d’analyse du monde social, images et lieux communs relatifs au genre partagés et véhiculés via des anecdotes récurrentes par l’Orient et l’Occident islamiques, que ces éléments proviennent de la sphère religieuse et du modèle prophétique ou de celle des grands califes et de leur cour. J. Dakhlia démontre ainsi que l’andrographie médiévale n’empêche en rien de mener, à partir de ces sources, des études stimulantes sur les constructions genrées à cette période, nettement moins caricaturales et binaires que souvent postuléFootnote 9 . Ce faisant, elle ménage une place méritée à la question des eunuques qui l’intéresse depuis longtempsFootnote 10 et critique de manière tranchée les positions défendues par David Ayalon, qui voyait dans l’eunuque le trait d’union entre les espaces féminin (harem) et masculin (mamelouks militaires)Footnote 11 . J. Dakhlia remet en cause tant cette scission que l’indétermination sexuelle des eunuques : conçus, dans le monde islamique médiéval, comme des hommesFootnote 12 , ils étaient régulièrement assignés à des tâches militaires, y compris de direction des troupes, ce qui nuance toute définition spontanée de la virilité et toute appréhension par trop binaire du genre dans ce contexteFootnote 13 .
Ainsi, et en vertu également de son ambition vulgarisatrice, l’ouvrage propose la meilleure synthèse actuelle en français sur de nombreux thèmes liés aux constructions genrées dans la sphère politique (et pas seulement) au sein du monde islamique médiéval, alors que les recherches sur ce thème sont surtout dynamiques dans la sphère anglophone. Toutefois, ne nous y trompons pas, J. Dakhlia ne se contente pas de présenter une synthèse, mais avance généreusement nombre de clefs de lecture nouvelles et ouvre de multiples pistes de recherche, y compris sur des sujets qui pourraient sembler bien balisés.
Prenons un exemple qui, à lui seul, symbolise cette démarche. Alors même que la production historiographique sur Ibn Khaldūn (1332-1406), le grand penseur maghrébin, auteur d’une chronique universelle majeure, semble frôler l’overdoseFootnote 14 , J. Dakhlia explicite les idées que l’auteur a défendues sur le genre, dans une série de passages très neufsFootnote 15 . Elle montre comment Ibn Khaldūn accorde une place importante aux figures féminines dans sa chronique universelle tout en promouvant une forme de moralisme qui l’amène à réhabiliter le comportement des califes et la vertu des femmes de leur lignage, les premiers comme les secondes étant selon lui injustement accusés de pratiques déviantes. Dans le même temps, Ibn Khaldūn défend l’idée que les pratiques sexuelles hétéronormées dominaient largement, contrairement à ce qu’avançaient des auteurs antérieurs qu’il considère comme médisants et, surtout, à ce que les historiens avaient établi à propos des premiers siècles de l’islam. Ibn Khaldūn s’exprime sur ce qui doit être plutôt qu’il ne décrit ce qui a été. Il condamne l’adultère et les relations homoérotiques comme des pratiques immorales qui corrompent le corps social et politique, mettent en danger la reproduction de l’espèce humaine et alimentent l’injustice. Ces conceptions entrent en résonance avec les prises de position du penseur maghrébin dénonçant la dévirilisation qui affecterait les gouvernants de la troisième génération au pouvoir, la dernière, dans sa vision cyclique, avant l’émergence d’une nouvelle entité politique tirant profit d’une ʿaṣabiyya (esprit de corps) nouvelle et vigoureuse. Ce type de contexte coïncide, pour Ibn Khaldūn, avec des moments où les califes sont mis sous tutelle par des dynasties exerçant l’essentiel de l’autorité administrative et militaire en leur nom et place (les Bouyides en Orient ou les ʿĀmirides dans l’al-Andalus du x e siècle, par exemple) et où, souligne-t-il, les jeunes princes sont élevés au milieu et par des femmes, ce qui induit leur soumission à ces dernières et alimente leur désintérêt pour les affaires du pouvoirFootnote 16 .
Il est difficile de ne pas penser ici aux conceptions qui allaient triompher au xix e siècle, dans un cadre orientaliste érudit, et qui lient le despotisme au harem. On sait d’ailleurs le rôle qu’ont joué à cette époque l’édition et la traduction de la Muqaddima (1377) et du Kitāb al-ʿIbar (1375-1379) à la fois dans la « connaissance » de l’Algérie contemporaine que savants et administrateurs en situation coloniale prétendaient y trouver, et dans l’écriture de l’histoire du monde islamique médiéval promue par les orientalistes au même momentFootnote 17 . Cette khaldūnisation de l’histoire de l’Islam a largement dépassé le xix e siècle, tendant à faire oublier la nécessaire contextualisation de la pensée de son auteur et à exceptionnaliser son œuvreFootnote 18 ; elle pèse aujourd’hui encore très (trop) lourd sur bien des travaux d’histoire médiévale, en particulier relatifs au Maghreb. De ce point de vue, sans que cela soit son objectif affiché ou principal, J. Dakhlia réussit le tour de force de proposer une lecture non khaldūnienne de l’histoire du Maghreb médiéval, tout en prenant en compte et en proposant une lecture de l’œuvre majeure d’Ibn Khaldūn, évoquée à de multiples reprises dans le premier volume.
La question qui se pose à la lecture de Harems et sultans est de savoir à quel point les positions khaldūniennes (et leur interprétation orientaliste) ont joué dans la genèse des représentations occidentales du harem au xix e siècle, à une époque où Ibn Khaldūn était perçu comme central pour la compréhension de l’histoire du monde islamique médiéval, voire du monde islamique en général. J. Dakhlia rappelle en effet que « la démonstration khaldûnienne ‘préfigure’ en tout point des descriptions des gynécées sultaniens du xix e siècle, sous la plume des diplomates occidentaux, lesquels expliquent la déchéance de tel ou tel État islamique par le manque d’ambition virile et de vertu morale de monarques élevés parmi des servantes et des esclaves, gagnés à toutes les mollesses du HaremFootnote 19 ». Cette piste n’est pas reprise dans le troisième volume, mais elle mériterait une exploration en soi. Elle pourrait mettre en évidence une genèse non exclusivement occidentale de l’idée du harem, ce qui converge avec la conviction exprimée par J. Dakhlia que les circulations entre l’Islam et l’Europe sont constantes, circulations qui n’atténuent pas nécessairement les processus d’altérisation du monde islamique opérés par la secondeFootnote 20 .
Toute la deuxième partie du premier volume, consacrée aux évolutions que connaît le Maghreb occidental entre le xiv e et le milieu du xvi e siècle – le choix de passer l’époque almohade est volontaire, les xi e-xiii e siècles ayant déjà donné lieu à des recherches sur les constructions genrées, notamment dans la sphère du pouvoir –, propose d’étudier un matériau souvent resté inexploité jusqu’ici et offre une nouvelle analyse des institutions étatiques au prisme du genre. Elle met en particulier en avant l’influence du chérifisme qui, en sanctuarisant les lignages descendants du prophète Muhammad, donne une importance renouvelée aux femmes qui en font partie, mais aussi à leur claustration, tout en montrant que cela n’empêche ni les circulations entre le gynécée sultanien et le monde social, dont il participe pleinement, ni l’actorialité des femmes (et des eunuques). Cette partie pose aussi les bases d’une réflexion sur les effets des premières colonisations espagnole et portugaise du Maroc (toponyme choisi à dessein par J. Dakhlia par commodité), où domination politique, altérisation des populations conquises (notamment à travers la prétendue omniprésence des pratiques homoérotiques et par des formes de racialisation des populations soumises) et domination du corps des femmes se conjuguent. L’autrice souligne au passage le rôle joué dans cette altérisation du regard par un autre « grand texte », la Description de l’Afrique de Léon l’Africain (1494-deuxième quart du xvi e siècle). La connaissance fine du présent et du passé est chose rare ; elle fait tout le prix d’une étude dont, dès lors, nul ne saurait critiquer la nécessaire longueur.
Le pari réussi d’une autre forme d’écriture
La longueur aurait pu se révéler un choix fatal pour la réussite de l’entreprise. Une telle ampleur apparaît pourtant indispensable. Il fallait en effet d’abord démêler les fils de l’orientalisme dont Edward Said a bien montré que s’y enchevêtraient savoir scientifique et topoï sédimentés dans un sens commun circulant largement au sein des sociétés occidentales, le premier comme les seconds devant être abordés de front.
Comme J. Dakhlia – critique de la démarche saidienne dont elle souligne les limites, de même que la plupart des spécialistes actuelsFootnote 21 – l’explique très clairement, son but n’est pas seulement de déconstruire une énième fois les idées reçues largement répandues au sujet du harem et du despotisme, qui informent jusqu’à aujourd’hui la manière d’envisager la supposée « incapacité démocratique » des pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Son objectif consiste aussi à faire surgir une autre compréhension du système politique en place dans le monde islamique, et en particulier au Maghreb occidental, en amont des années 1930. De ce point de vue, l’écriture d’une histoire pensée au prisme du genre tient toutes ses promesses ; elle permet de révéler une complexité et des éléments ignorés dans les reconstitutions historiques proposées jusqu’à présent. L’équilibre atteint entre idées nouvelles et matériau, non pas inédit, mais lu de manière complètement renouvelée, s’avère d’une grande efficacité. La citation des anecdotes et textes médiévaux permet en effet de promouvoir d’autres images, qu’elles surgissent à la lecture ou qu’elles soient véhiculées par les enluminures et autres illustrations médiévales et modernes convoquées à foison, là où, depuis le xix e siècle, seules des illustrations orientalistes tardives sont mobilisées pour montrer des réalités médiévales et modernes sans se soucier de l’anachronisme. Ce n’est donc pas uniquement une autre interprétation historienne qui est ainsi proposée, mais un autre imaginaire – expliquant que l’ouvrage s’ouvre et se referme sur la même anecdote que le lecteur n’est pas près d’oublier.
Une partie de ce qui est ici accompli tient précisément à l’accumulation de matériau et d’interprétations. J. Dakhlia réussit ce tour de force en demeurant lisible et en fournissant pour chaque sous-partie les éléments nécessaires à leur compréhension. L’autrice autorise une lecture décousue tout en proposant une interprétation globale qui se dégage de la lecture suivie de l’ensemble et qui ne se contente pas de répéter ce que les trois parties ont permis d’établir. Le lecteur peut par conséquent à la fois prendre la mesure du rôle du gynécée et des femmes au sein du système politique islamique – et donc se faire une idée renouvelée de ce dernier, plus précisément à l’échelle du Maghreb occidental pour chacune des trois grandes périodes qui scandent l’ouvrage – et suivre la genèse progressive de la théorie du harem despotique, dont la pertinence est mise en question pas à pas, dans le même mouvement.
De ce point de vue, le choix d’ancrer la réflexion au Maghreb occidental/Maroc est redoutablement efficace. D’abord, parce que, comme le rappelle ici M’hamed OualdiFootnote 22 , il permet de regarder au-delà des « terres centrales » du monde islamique, dont l’étude a souvent servi à définir ce qu’a été ou, mieux, ce qu’est l’islam. Ensuite, parce qu’il n’est pas possible de comprendre l’histoire du monde islamique sans prendre en compte tout ce qui se déroule loin de ce « centre ». Enfin et surtout, parce que ce pas de côté vers un espace politique qui n’est pas l’objet de représentations stratifiées, à l’inverse de la Bagdad des Mille et Une Nuits, permet précisément d’éviter la convocation inconsciente d’images qui sont infiniment moins nombreuses pour le Maroc des xiv e-xix e siècles que pour d’autres espaces.
Il faut donc remercier la maison d’édition Anacharsis de ce geste éditorial fort, à rebours d’un temps qui n’accepte plus que des livres ramassés. Nul doute que cette somme fera longtemps référence et invitera à méditer l’heureuse formule de Marc Bloch : « L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé, si l’on ne sait rien du présentFootnote 23 . »