Écrire l’histoire de l’Europe n’est jamais un acte neutre, et rarement un exercice de pure érudition. Dès lors que l’on questionne le passé européen, la politique se tient en embuscade. La mode des histoires de l’Europe depuis le début du troisième millénaire en fournit une illustration récente. Face aux multiples difficultés rencontrées par l’« Occident », que symbolisent les attentats du 11 septembre 2001 et la crise financière de 2008 – et dont témoignent les populismes réactionnaires qui ont entre-temps déferlé sur le vieux continent et d’autres parties du monde –, des historiens et autres experts se sont lancés à la rescousse d’une civilisation jugée attaquée. Aux menaces qu’ils percevaient, liées à des migrations transfrontalières massives, à l’islamisme politique et à l’essor économique de l’Asie orientale, ils ont réagi en insistant de façon accrue sur la singularité de l’Europe : une Europe fondée sur la science, la laïcité, les Lumières et les droits de l’homme. Si tout cela évoque à s’y méprendre un eurocentrisme suranné, il ne s’agit pourtant pas tout à fait de la même chose. En dépit de leur ton souvent triomphaliste, beaucoup de ces ouvrages trahissent un sentiment de citadelle assiégée et reflètent l’angoisse que « nous [soyons] en train de vivre la fin de cinq cents ans de domination occidentaleFootnote 1 ». En surface, l’histoire semble toujours la même, mais en profondeur, ce nouvel eurocentrisme ne constitue plus le socle indiscuté de l’hégémonie européenne : il est désormais de nature défensiveFootnote 2.
Cette tendance a vu le jour il y a moins d’une décennie ; pourtant, le modèle paraît des plus familiers. Pendant longtemps, l’histoire de la plupart des sociétés européennes, et de l’Europe dans son ensemble, a été largement racontée comme un assortiment d’histoires indépendantes, découplées du reste du monde. Les historiens présentaient l’histoire de l’Europe comme autoproduite, autonome, sui generis ; ils ignoraient donc, quand ils ne les effaçaient pas, les contextes mondiaux, nécessairement divers, dans lesquels cette histoire se déployait. Le « tournant global » a-t-il modifié cette situation ? Le cas échéant, de quelle manière ?
Certains signes révèlent en effet des amorces de changements. Au cours des dernières décennies, l’écriture de l’histoire de l’Europe – dans ses deux formes : comme histoire de l’Europe et comme histoires des pays d’Europe – a connu des transformations essentielles. De nombreux historiens européens ont commencé à s’aventurer au-delà de l’histoire de pays pris isolément, et renoncé à analyser l’histoire nationale de façon compartimentée. Ce n’était pas là, assurément, un fait totalement neuf : les récits nationaux ont toujours accordé une part importante à des thèmes comme les migrations, le commerce et l’impérialisme qui en excédaient le cadre. De plus, les projets comparatistes lancés dans les années 1980 et 1990 ont mis en évidence des parallélismes et dégagé des schèmes généraux, et donc remis en cause l’idée selon laquelle les États seraient apparus et se seraient développés comme des isolatsFootnote 3. Plus récemment, les chercheurs se sont efforcés de dépasser la comparaison et de produire une histoire désormais connectée, transrégionale, voire croiséeFootnote 4. Les approches postcoloniales ont permis de contester le vieux concept d’Europe comme entité autonome. De fait, les menées impérialistes n’ont pas exercé leur influence sur le seul monde colonial : elles ont aussi fondamentalement transformé les sociétés européennes, qui se sentaient de plus en plus « chez [elles] dans l’empire »Footnote 5. Au-delà de la sphère coloniale au sens strict, l’histoire transnationale a montré aux historiens que les États du vieux continent faisaient partie d’un monde globalisé qui, en retour, pénétrait jusqu’au cœur des sociétés européennesFootnote 6.
Au cours des dernières années, toutefois, la terminologie du « global » s’est peu à peu imposée. S’agit-il d’un nouveau tournant ou seulement d’une nouvelle étiquette, sophistiquée, pour dire la même chose ? À quoi bon ce nouveau vocabulaire, et en quoi autorise-t-il un travail analytique dont les termes précédents étaient incapables ? Peut-être est-il trop tôt pour le dire – notamment parce que la rhétorique du « global » est devenue si envahissante que le terme demeure quelque peu flou. Faut-il le comprendre comme la manifestation d’un intérêt pour les connexions, une inclusion de sociétés non occidentales ou encore un cadre de recherche d’ampleur planétaire ? De nombreuses démarches concurrentes revendiquent aujourd’hui cette étiquette, souvent de façon assez impressionniste. Dans certains cas, il suffit qu’il soit question de mouvements transfrontaliers pour que soient mobilisés les termes de « mondial » ou de « global ». Dès lors que l’on quitte le débat théorique pour la pratique historiographique, il n’est en effet pas toujours simple (ni même utile) d’élever des frontières rigides entre des approches qui ne sont pas hermétiquement séparées les unes des autresFootnote 7.
Si le concept de « mondial » exerce malgré tout une séduction incontestable, c’est parce qu’il fournit aux chercheurs une issue aux deux impasses où les approches précédentes les avaient menés. D’une part, la perspective mondiale permet d’en finir avec ce que l’on pourrait appeler le cadre bilatéral des histoires connectées et transnationales : histoires des transferts d’idées d’un pays à l’autre, de colonisateurs et de colonisés, de migrants allant d’un point A à un point B. Trop souvent, l’adjectif « transnational » se limite à exprimer le fait de mettre en relation deux régions du monde. Bien que cette approche bilatérale signifie que les historiens ne se bornent plus à l’étude d’un seul site, elle n’en demeure pas moins problématique, en ce qu’elle tend à ignorer le contexte plus vaste – potentiellement mondial – à l’intérieur duquel les deux histoires en question se déploient.
D’autre part, l’intégration de contextes étendus dans les approches transnationales reste, dans une certaine mesure, une intégration de façade. C’est particulièrement le cas lorsque ces approches se présentent sous la forme d’histoires transnationales d’un pays : pour plus colorées et plus inventives qu’elles soient, les histoires qu’elles produisent n’en demeurent pas moins des histoires nationalesFootnote 8. D’un point de vue méthodologique, cette approche transnationale ne fait, la plupart du temps, qu’effleurer le global. Enfin, lorsque le transnational est mobilisé en tant que contexte afin de mieux comprendre l’histoire d’un pays, il tend à reconduire les spatialités qu’il ambitionnait de remettre en questionFootnote 9. Les contextes étendus ne servent souvent plus, dès lors, que de toile de fond pour situer la nation – voire de scène où celle-ci paraderait –, et non d’échelle adéquate pour interroger les causes et les effets.
C’est sans doute dans cette dernière stratégie – prendre le monde pour échelle – que réside l’intérêt des approches globales. Il faut cependant garder à l’esprit qu’une telle approche ne constitue ni une panacée ni le point de vue unique et surplombant qui délégitimerait tous les autres, et qu’elle fonctionne mieux sur certains thèmes que sur d’autres. Au demeurant, l’histoire mondiale est mise au service d’usages politiques très divers. Pour certains, le global apparaît comme l’arène dans laquelle ils peuvent exhiber leur grandeur nationale, compilée « par amour de [leur] paysFootnote 10 ». Pour d’autres, il permet au contraire de corriger les mythes nationauxFootnote 11. Par conséquent, la perspective mondiale est reçue comme un défi critique bienvenu dans les pays disposant d’une tradition d’écriture de l’histoire nationale bien installée et (parfois trop) fermement enracinée. Au contraire, ce type d’intervention peut sembler d’une urgence moindre là où l’historiographie nationale est moins assurée et l’identité nationale moins stable, comme c’est le cas de certains pays de l’ex-bloc de l’Est, mais aussi de l’Italie. La situation est encore différente lorsqu’il s’agit d’écrire l’histoire d’entités multinationales comme l’empire des Habsbourg, ou encore l’Union soviétique : dans un espace que l’on a pu décrire comme un empire de diasporas, avec une longue histoire postnationale (et, en même temps, impérialiste – peut-être faudrait-il dire eurasiatique ?), l’appel au transnational et au global résonne de façon nettement moins novatrice et iconoclasteFootnote 12.
Pour toutes ces raisons, le tournant global de l’historiographie s’est effectué à des degrés variables selon les pays et les thèmes et, même lorsqu’il a eu lieu, de nombreux travaux se limitent encore à l’étude particulière de tel ou tel pays. Cependant, si l’on porte un regard panoramique sur le champ académique embrassant les nombreuses initiatives et les nouvelles tentatives, le tableau qui se dessine suggère une réécriture progressive du passé de l’Europe. Concernant le sujet du présent article – l’histoire politique de l’Europe et l’histoire du pouvoir politique au sens large –, la littérature récente montre que des pans décisifs de l’histoire européenne sont désormais interprétés comme des éléments de configurations plus vastes et comme des réponses à des défis globaux.
Examinons rapidement quelques moments emblématiques de l’histoire politique de l’Europe. L’un de ses champs de bataille symbolique majeurs est la réinterprétation de la Révolution française – un moment qui, dans les récits traditionnels, marque la rupture entre tradition et modernité et, par extension, entre l’Europe et le reste du monde. Les lectures les plus récentes et critiques ont cessé d’y voir le point de départ d’une pensée et d’une organisation modernes de la société qui se seraient ensuite progressivement répandues hors d’Europe. Les historiens affirment désormais, au contraire, que « les causes, les dynamiques internes et les conséquences de la Révolution française trouvent toutes leur source dans la participation croissante de la France aux processus de mondialisationFootnote 13 ». Redynamisée par des recherches de plus en plus nombreuses sur les vagues révolutionnaires de l’espace atlantique, en particulier à Haïti, la Révolution française a désormais une dimension mondiale, non seulement dans ses répercussions, mais jusque dans ses origines mêmesFootnote 14.
De la même manière, les Lumières, longtemps célébrées comme le moment charnière qui associerait définitivement la modernité politique et culturelle à l’Europe, commencent à être décentrées. D’un côté, de grands pans de l’univers intellectuel des Lumières – les débats sur la nature humaine, l’idée d’un droit des gens et la notion d’ordre international, l’exploration ethnologique et géographique de la planète, l’étude comparative des langues et des religions, les théories du libre-échange et des effets civilisateurs du commerce, la notion de race, mais aussi celle de cosmopolitisme – sont dorénavant regardés comme autant de réponses aux défis cognitifs posés par les progrès de la mondialisation. D’un autre côté, l’histoire des Lumières n’est pas seulement celle d’une brève période de l’histoire de l’Europe : elle s’inscrit dans une histoire plus longue, globale, impliquant une multitude d’acteurs de part le mondeFootnote 15.
La forme organisationnelle de la modernité politique en Europe se cristallise dans l’institution de l’État-nation. À l’apogée de l’impérialisme et jusqu’au xxe siècle, la cohésion ethnoculturelle et la rationalité bureaucratique qui caractérisent l’État-nation européen voisinent avec une variété de régimes politiques d’apparence prémoderne, depuis les vastes empires des Ottomans ou des Qing jusqu’à des unités à petite échelle, fondées sur les interactions individuelles. L’État-nation est alors considéré comme un acquis européen, dont l’absence dans d’autres parties du monde sert à légitimer interventions et impérialisme. Toutefois, des historiens parviennent désormais à regarder sous un angle nouveau ce champ classique de la discipline : ils remettent en cause l’affirmation d’Eric Hobsbawm selon laquelle l’Europe serait le « foyer originelFootnote 16 » du nationalisme, en interprétant celui-ci comme un phénomène né de tendances mondiales, et non comme le résultat naturel de traditions internes préexistantes. Selon cette lecture, les États-nations ont joué un rôle médiateur entre, d’un côté, l’échelle locale et, de l’autre, l’intégration dans les marchés mondiaux et l’ordre international. Les États-nations du xixe siècle ont beau se projeter dans le passé et s’inventer de longues généalogies, ils demeurent en réalité des innovations géopolitiques qui altèrent fondamentalement les conceptions existantes de l’espaceFootnote 17.
Une telle perspective ouvre la voie à des projets de recherche visant à dépasser les cadres nationaux figés et à décrire comment des formes de mobilité – d’objets, d’idées et de personnes – multidirectionnelles ont contribué à produire la territorialisation nationale. Pour l’histoire de l’Europe au xixe siècle, par exemple, ceci conduit à s’intéresser aux flux migratoires qui concernaient alors des millions de personnes sur la planète : les émigrés d’origine européenne nourrissaient souvent un « nationalisme à distance », tandis qu’en Europe, les nouveaux venus faisaient l’objet de mesures discriminatoires qui contribuèrent à forger unsentiment d’appartenance nationaleFootnote 18. Enfin, les villes d’Europe se révélèrent des centres essentiels pour la formation des élites des pays colonisés et l’élaboration des nationalismes anticoloniauxFootnote 19. Dans l’ensemble, ce nouveau type de recherches démontre que le local, les États-nations, l’« Europe » et le global peuvent être considérés comme des échelles tant du point de vue de l’agentivité historique que de l’analyse rétrospective.
À en croire la version standard de l’histoire de l’Europe, les États-nations, après s’être consolidés, ont commencé à rayonner, diffusant leurs produits, leur population, leurs institutions et leurs valeurs à travers le monde entier. Or les recherches les plus récentes ont au contraire montré que les États-nations et l’impérialisme n’étaient pas des stades successifs d’un même développement et qu’à bien des égards, les constructions étatiques et le nationalisme européen étaient contemporains des interventions impérialistes et profondément entremêlés avec elles. Plus généralement, des institutions clefs de la modernité politique, sociale et culturelle sont nées dans des espaces comprenant à la fois des métropoles et des colonies. Les historiens ont étudié la manière dont les interventions impérialistes se sont réfractées dans les territoires métropolitains et comment les pratiques nées ou expérimentées dans la périphérie coloniale ont rejailli sur les sociétés européennes, qu’il s’agisse de la constitution de la littérature anglaise comme champ d’études, des mesures discriminatoires, de l’ordre racial et des droits de l’hommeFootnote 20. En accomplissant la mission civilisatrice qu’ils s’étaient assignée à l’étranger, les Européens travaillaient aussi, et en même temps, à se civiliser eux-mêmesFootnote 21.
La Révolution française, les Lumières, les États-nations, la civilisation : autant d’aspects cruciaux de l’histoire politique européenne qui se sont ainsi vus fondamentalement réévalués. En résulte un ébranlement profond des conceptions essentialistes de l’« Europe » – conceptions qui continuent par ailleurs d’envahir tant l’historiographie que le débat public. Il faut souligner qu’une telle perspective pourrait également modifier la situation de l’Europe dans les récits hégémoniques. L’Europe ne va plus de soi dans ce nouveau cadre et n’apparaît plus comme une entité incontestable où se déroulerait simplement le théâtre de l’histoire. Plutôt que de considérer l’histoire de l’Europe comme étant « en manque » de mondialisation, une perspective globale contribue à montrer qu’en dépit de toutes les continuités, l’Europe n’a cessé d’être refaçonnée et refabriquée en fonction de contextes mondiaux changeants. Telle que nous la connaissons, l’Europe est avant tout le résultat de conjonctures mondiales.
Ce constat en implique un autre : la prétention de l’Europe à l’unité et à la cohésion a aussi bénéficié de l’appui significatif que lui ont apporté ses observateurs extérieurs. À la fin du xixe siècle, dans de nombreuses sociétés latino-américaines, africaines et asiatiques, les témoins commencent à évoquer une « Europe » qui est moins une région spécifique qu’un produit de leur imaginationFootnote 22. Il en résulte, pour reprendre l’expression de Dipesh Chakrabarty, une Europe « hyperréelle »Footnote 23, catégorie réifiée (comparable à l’« Orient ») qui définit moins un espace géographique qu’un ensemble de relations géopolitiques : la domination du capital britannique, l’influence coloniale de la France, la puissance de l’industrie lourde allemande et la présence de conseillers militaires prussiens. Pour une large part, l’unité de l’« Europe » a été produite de l’extérieurFootnote 24. Dès lors, l’Europe fait figure d’étalon du développement social et politique des sociétésFootnote 25.
Pour autant, les observateurs extérieurs étaient profondément conscients des différences internes qui caractérisaient l’Europe comme ensemble. Au début du xxe siècle, le critique d’art japonais Okakura Tenshin décrit la situation en ces termes :
Tous ces pays ont des systèmes différents. Ce qui est vrai dans un pays est faux dans un autre : religion, coutumes, morale, il n’existe d’accord unanime sur aucun de ces points. On traite l’Europe en général, et cela semble parfait ; la question demeure : où se trouve, au bout du compte, ce que l’on appelle Europe Footnote 26 ?
Des clivages importants sautaient en effet aux yeux des contemporainsFootnote 27. Une première fracture correspond à l’abîme séparant les régions les plus avancées d’autres davantage laissées-pour-compte. Dans ses récits de voyages, Friedrich Nicolai, célèbre représentant protestant des Lumières à Berlin, décrit les régions catholiques d’Allemagne du Sud comme une colonie intérieure, évoquant l’écart entre « deux Europes » préfigurant le Kulturkampf (« combat pour la civilisation ») du xixe siècleFootnote 28. À la même époque, des pans entiers du continent se voient identifiés comme arriérés et réinventés sous le nom d’« Europe de l’Est »Footnote 29. Ces frontières ne traversent pas seulement des territoires mentaux, mais se voient constamment traduites sur le terrain, sous la forme d’aventures impérialistes à l’intérieur de l’Europe, de Napoléon à Hitler, voire, selon certains, à l’Union européenneFootnote 30. Savoir qui appartient ou non à l’« Europe » est ainsi demeuré une question conflictuelle, depuis les débats entre slavophiles et occidentalistes en Russie au xixe siècle jusqu’au tout récent Brexit.
En dépit de ces différences, et tout à leur désir de modernisation et d’« auto-renforcement » (pour emprunter un terme au contexte chinois), les politiciens et les réformateurs d’Europe et d’ailleurs continuent de se référer à une « Europe » unifiée, souvent pour des raisons stratégiques. Pourtant, loin d’être le produit d’une histoire longue et continue, l’« Europe » répond en fait aux structures mondiales de pouvoir alors en vigueur. À partir de la fin du xviiie siècle, les processus d’industrialisation et de mondialisation, entremêlés, reconfigurent en permanence des macro-régions à l’échelle mondiale dont l’unité est de moins en moins définie par une religion et une culture partagées que par les paramètres de la modernité industrielle : pouvoir, richesse et influence géopolitiqueFootnote 31.
Cette rupture fondamentale dans la définition de l’« Europe » implique en retour que toute société peut théoriquement devenir « européenne », indépendamment de sa situation géographique et de sa culture. Dans le langage de l’époque, les concepts de modernisation, d’« occidentalisation » et d’« européanisation » sont souvent interchangeables. « Mon pays n’est plus en Afrique ; nous faisons désormais partie de l’Europe », affirme le khédive d’Égypte Ismaïl Pacha en 1878, évoquant non pas tant le rapprochement géographique provoqué par l’ouverture du canal de Suez (1869) que sa politique de modernisation de l’ÉgypteFootnote 32. En Russie, l’expansion de l’empire en Asie centrale, à la fin du xixe siècle, promet de réaliser le vieux rêve des occidentalistes – preuve, s’il en est, du lien étroit qui unit la définition de l’Europe aux aspirations hégémoniques et à l’impérialisme. L’exilé Mikhaïl Petrachevski, critique du régime tsariste, dit ainsi espérer qu’en « civilisant » les peuples asiatiques, la Russie « se destine […] à obtenir le diplôme de peuple véritablement européenFootnote 33 ». Les pays d’Europe de l’Est sont constamment sur le fil. En 1894, l’écrivain bulgare Aleko Konstantinov fait s’exclamer son célèbre personnage satirique Baï Ganio : « Nous sommes européens, mais pas tout à faitFootnote 34 ! » Au Japon, en 1884, le journaliste Hinohara Shōzō s’interroge : « Devons-nous nous satisfaire d’appartenir à l’Asie pour la seule raison que les Européens considèrent que la Chine ainsi que le Japon appartiennent à l’AsieFootnote 35 ? » La question est évidemment rhétorique. L’année suivante, le célèbre philosophe, entrepreneur et homme politique Fukuzawa Yukichi demande que le Japon « quitte » formellement l’Asie et rejoigne l’EuropeFootnote 36.
Lorsque des historiens évoquent aujourd’hui la nécessité de « provincialiser » l’Europe, c’est bien à cette Europe qu’ils pensent : un produit de la géopolitique mondiale, non de la géographie ou de la culture – sans quoi leur appel sonnerait creux. Cette Europe ne s’est pas constituée une fois pour toutes au xixe siècle : elle est apparue en réponse à des tendances mondiales, et c’est toujours le cas aujour d’hui. Les historiens ont identifié différents moments de cette re-territorialisation, qu’ils ont interprétés comme des conjonctures mondialesFootnote 37. Ils ont montré comment, au début du xxe siècle, de grands pays d’Europe de l’Ouest ont tenté de se remodeler sous la forme d’empires mondiaux, en concurrence avec les États-UnisFootnote 38. De nouvelles recherches ont fait de la Première Guerre mondiale la guerre véritablement mondiale qu’elle n’avait encore jamais réellement été dans l’historiographie. On redécouvre les années de l’entre-deux-guerres comme une époque d’intenses activités internationalistes. Quant au fascisme, il n’est plus seulement italien, allemand ou européen, mais désormais également japonais, argentin et mondialFootnote 39.
La réinvention d’une Europe démocratique et antifasciste dans l’après-guerre, et surtout durant des années 1960, se voit elle aussi recontextualisée et mondialisée dans les travaux récents. De nouveaux acteurs arrivent sur le devant de la scène, alors qu’ils étaient absents des histoires politiques traditionnelles de l’Europe. Des recherches plus anciennes ont établi depuis longtemps que « 1968 » (et, plus généralement, les mouvements révolutionnaires des années 1960) enjambait les frontières. Paris en mai, les sit-ins dans les universités américaines, le Printemps de Prague : tous ces événements jouissent d’une audience externe et sont souvent connectés directement entre eux. Ce que les études récentes ont révélé, c’est à quel point nombre d’acteurs étaient alors mus par une conscience politique globale et conceptualisaient la planète selon la « théorie des trois mondes ». Notamment à gauche, de nombreux activistes concevaient le monde comme un ensemble au sein duquel leur engagement pour la révolution sociale se trouvait nécessairement lié aux luttes de libération du Tiers-Monde. Ce tiers-mondisme n’était cependant pas l’apanage de la gauche : il était partagé par diverses fractions de la population. En outre, loin de se limiter à l’Europe de l’Ouest, il s’étendait à la Hongrie, à la Tchécoslovaquie et même à l’Union soviétique, comme la recherche récente l’a montréFootnote 40. Surtout, le Tiers-Monde n’était pas seulement une projection imaginaire ou une référence rhétorique : des activistes européens s’engageaient en Algérie, à Cuba, en Angola ; simultanément, des étudiants originaires d’anciennes colonies participaient activement aux conflits qui ébranlaient Paris, Francfort et RomeFootnote 41. Le Tiers-Monde est donc à l’époque bien davantage que la toile sur laquelle se projetterait un imaginaire politique : il « se développe aussi comme un symbole du besoin de ‘paix’ en Europe et comme un écran de projection pour l’Europe, qui fournit un modèle de lutte victorieuse contre le fascisme, la dictature et l’impérialisme Footnote 42 ».
Les projets d’union politique, enfin, peuvent également être considérés comme un nouvel ensemble de reconfigurations de l’Europe, chacun s’inscrivant dans des processus plus amples. Il y aurait quelque naïveté à faire de l’Union européenne actuelle l’héritière directe des nobles idéaux promus par Richard Coudenhove-Kalergi, entre autres, durant l’entre-deux-guerres. Bien au contraire : diverses incarnations de l’idée européenne se sont vues mobilisées au service de programmes précis à différentes époques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le concept d’« Europe » sert de couverture à l’expansionnisme naziFootnote 43. Après-guerre, l’Eurafrique apparaît comme une stratégie destinée à défendre l’Europe face à l’hégémonie américaine en réorganisant et en protégeant ses possessions coloniales en AfriqueFootnote 44. Les premières formes d’intégration politique européenne, à partir des années 1950, visent à positionner l’Europe face, à la fois, aux États-Unis et à l’Union soviétique ainsi qu’à se prémunir contre une Allemagne de l’Ouest regagnant en puissance en incorporant et contenant celle-ci dans une entité commune. Ces moments initiaux exigent cependant d’être pensés dans le contexte de la décolonisation : la candidature du Royaume-Uni à l’adhésion à la Communauté européenne, en 1961, peu après que la plupart de ses colonies africaines eurent obtenu l’indépendance, fut largement perçue comme un adieu à l’empire (de la même manière que le vote en faveur du Brexit, en 2016, reflète peut-être la nostalgie de cet empire)Footnote 45. Pour finir, la fondation de l’Union européenne en 1993 n’est pas seulement l’accomplissement d’une vieille promesse, le sommet de développements courant sur des décennies voire des siècles : le traité de Maastricht doit plutôt être compris comme une réponse à la fin de la guerre froide, à la décomposition de l’ordre mondial bipolaire, au début de la mondialisation et à la formation concomitante d’entités régionales plus vastes sur toute la planèteFootnote 46.
Ces recherches aussi innovantes que stimulantes ont commencé à altérer significativement notre conception de l’histoire politique de l’Europe. Dans ce genre d’études, l’Europe n’apparaît plus seulement comme un modèle voué à être reproduit tôt ou tard partout ailleurs (selon le rôle pionnier que lui assigne la théorie de la modernisation), ni comme un colonisateur imposant ses règles sur le reste du monde (comme le veulent les études postcoloniales). Par-delà le paradigme, certes commode mais un peu fruste, des stades successifs – de l’européen à l’impérial puis au mondial –, « le global se comprend aujourd’hui comme la condition du monde moderne, non comme sa conséquence Footnote 47 ». Aussi les sociétés européennes apparaissent-elles désormais comme des arènes importantes, et même des facteurs de la constitution du monde moderne, eux-mêmes co-constitués par des contextes mondiaux. En d’autres termes, dans une perspective globale, l’Europe ne doit plus être traitée comme l’origine et l’unique moteur du changement historique, mais comme l’un des espaces sur lesquels se sont exercés des processus mondiaux de grande ampleur (industrialisation, naissance de l’État-nation, etc.). L’Europe a sans doute souvent été un espace puissant et privilégié, et parfois le lieu où ces processus se sont consolidés avant de se produire ailleurs ; toutefois, ceux-ci sont désormais moins vus comme des modèles que comme des manifestations parmi d’autres.
Le travail est-il donc terminé ? Dans ses attendus, le présent forum invite à réfléchir sur « l’histoire de l’Europe après le tournant global », mais le mode rétrospectif pourrait s’avérer prématuré ; on pourrait même se demander si, sous sa forme actuelle, ce tournant est allé assez loin. D’un point de vue analytique, il reste ainsi à dépasser les interprétations qui tendent à cantonner l’« histoire globale » dans l’établissement de relations jusque-là inconnues et dans la démonstration du degré d’enchevêtrement entre toutes choses. Si le concept porte une promesse théorique, celle-ci consiste au contraire à déplacer le regard au-delà de la dichotomie interne/externe – et donc au-delà d’une conception du global comme quelque chose qui serait « là-dehors », distinct du local et du national. Le global gagne à être considéré non comme un lieu distinct, mais comme une strate d’activité sociale parmi beaucoup d’autres ; en d’autres termes, non comme un lieu, mais comme une échelleFootnote 48. Certains tenants de l’histoire mondiale ont récemment cédé à la tentation du recul face à ce qui leur apparaît comme une « réaction » contre la mondialisationFootnote 49. Pour qui ambitionne de donner un sens au présent et à son passé, le véritable travail analytique ne fait pourtant que commencer.